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DOSSIER : PIÉTONNIER POUR QUI ?

Pour qui ? Pourquoi ?

Publié le mardi 21 avril 2015, par IEB

Ce projet – qui n’a de piétonnier que le nom – répond à une ambition socio-économique. Il aura dès lors des impacts sur les prix du foncier et des loyers ainsi que sur la structure commerciale existante.

Les membres d’IEB et de la Plateforme Pentagone ne sont pas opposés aux piétonniers : ils sont opposés à ce piétonnier-ci ! Opposés à ce qui serait la plus grande zone piétonne d’Europe, encerclée de boulevards et de nouveaux parkings mais pauvre en transports publics. Opposés à un vaste espace destiné à attirer les promoteurs, les investisseurs et les touristes au détriment des habitants et des commerçants d’aujourd’hui. Opposés à transposer ici le même modèle que dans toutes les autres villes d’Europe, alors que ces mêmes villes ont déjà fait leur autocritique et en reviennent à davantage de mixité. Bruxelles a une particularité qui est aussi une chance : les pauvres y habitent près du centre. Contrairement à beaucoup d’autres capitales où le niveau de vie des ménages diminue avec l’éloignement de la Grand-Place. Évidemment, ce principe caricatural souffre de beaucoup d’exceptions mais, à Bruxelles, les ménages les plus pauvres ne sont pas relégués dans des banlieues périphériques. Cela permet à ces ménages de bénéficier aisément des services, des facilités et de la vie sociale d’un centre urbain où il fait bon vivre – jusqu’à aujourd’hui. Évidemment, cette situation ne réjouit pas la Ville ni ses finances publiques, et le tapis rouge est déroulé aux « revenus contributifs » et aux « larges assises fiscales ».

La Ville possède de nombreux immeubles sur le parcours du nouveaux piétonnier (environ 1/5 des immeubles entre de Brouckère et Fontainas). Déjà aujourd’hui, dans les bâtiments appartenant à la Ville, elle pratique des loyers élevés pour du logement public : les locataires doivent justifier d’un revenu équivalent à trois fois la valeur du loyer. Au final, l’opération risque de chasser les locataires les plus précaires pour les remplacer par un nouveau public « digne » de ces nouveaux espaces. Nous sommes pour un contrôle strict des loyers dans les logements qui appartiennent à la Ville et pour la mise à disposition de logements vraiment sociaux.

À quoi rêve-t-on ?

Pic Nic The Street appelait à une transformation radicale de l’espace public au profit du cadre de vie et de la qualité de l’air. Cyniquement, la Ville dénature complètement cette idée citoyenne en la transformant en un projet pharaonique qui ne résout en rien les questions soulevées par la plateforme. Par exemple, la Ville prétend que la qualité de l’air sera « forcément » meilleure grâce au piétonnier ! Mais de qui se moque-t-elle ? Quelle sera la qualité de l’air autour du mini-ring ? Et qu’elle sera-t-elle dans le reste de la Ville, partout où les chalands utilisent leur voiture pour gagner un des parkings de l’hyper-centre plutôt que d’utiliser leurs pieds ou d’emprunter les transports publics ? La qualité de l’air profitera-t-elle également du débarquement par avion de tous ces nouveaux touristes d’un week-end ? Plutôt que de créer de nouveaux parkings et de supprimer les sites propres de bus, mieux vaudrait développer des transports publics forts et prioritaires. Plutôt qu’un immense piétonnier, mieux vaudrait une multitude d’espaces conviviaux ouverts aux véhicules des riverains et des commerces.

Le boulevard Anspach, la place De Brouckère et l’esplanade de la Bourse sont réduits à des objets touristiques. Objets de marketing urbain, ils sont destinés à offrir suffisamment d’espace à des événements festifs de masse, tel les Plaisirs d’Hiver qui sont appelés à se décliner sous toutes les saisons. Il y a pourtant des riverains qui nous disent : « on ne peut pas vivre dans une kermesse. » Cette vocation touristique devrait changer complètement la nature des commerces des boulevards. Certains commerçants se sont d’ailleurs déjà vu signifier la non-reconduction de leur bail commercial par la Ville. Sans doute pour les remplacer, à terme, par des « grandes enseignes », si chères au cœur de l’échevine du Commerce qui se demandait récemment « pourquoi le Pentagone ne pourrait pas être reconnu comme zone touristique alors que Maasmechelen Village l’est ? »… Nous préférons que les critères d’intérêt touristique dépendent du patrimoine social et culturel de notre ville que de ses magasins.

Welcome to Disneyland !

Une rapide analyse des piétonniers existants montre que ce type d’aménagement a pour conséquences de renforcer la spécialisation des commerces en faveur des enseignes liées à l’équipement de la personne et à faire disparaître les petits indépendants qui n’ont pas les moyens de faire face à l’augmentation des loyers. Un piétonnier attire les hôtels et les mêmes magasins de moyen de gamme que dans tous les autres piétonniers d’Europe. Par ailleurs, il chasse les boulangeries, les phone shop, les épiceries mais aussi les pharmacies et les libraires qui nécessitent des livraisons quotidiennes. Nous voulons un centre-ville où il y a même des magasins d’objets usuels, afin que les habitants n’aient pas besoin de leur voiture pour aller acheter un simple clou, par exemple.

Bref, ce piétonnier n’est pas pour nous. Nous pensons qu’il n’est pas pour vous non plus. Nous pensons qu’il n’est pour personne, qu’il fantasme des clients et des riverains mythifiés. Il s’empêtre dans une logique de compétitivité internationale – présentée comme un état de nécessité – qui conduit à une uniformisation généralisée des espaces publics et des commerces. Il est déplorable de baser une politique de ville sur les seuls visiteurs et de ne laisser d’autre choix aux habitants que de s’adapter. Nous, nous aimons Bruxelles, ses spécificités et son originalité, du moins ce qu’il en reste...

Inter-Environnement Bruxelles
20 mars 2015

Bem 275 – Mars-avril 2015

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Dernier ajout : 30 septembre.