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Piétonnier et concertation zappée : le retour de manivelle

Isabelle Marchal et Mohamed Benzaouia – Septembre 2015

Publié le lundi 14 septembre 2015, par Isabelle Marchal, Mohamed Benzaouia

Durant les semaines qui ont précédé la mise en œuvre du piétonnier, la Ville de Bruxelles a largement communiqué sur la qualité de vie et la réappropriation de l’espace public par les Bruxellois. Après bientôt deux mois de phase-test, où en est-on et que nous réserve la suite ?

Dans sa version estivale aux allures hybrides de plaine de jeux et d’aire de repos d’autoroute, « le plus grand piétonnier d’Europe » aura drainé, depuis fin juin, un public assez large, souvent jeune et populaire, venu profiter des activités récréatives et sportives qui ont agrémenté les premières semaines d’existence de la nouvelle attraction du centre-ville.

Depuis des semaines, médias et réseaux sociaux relaient abondamment, d’une part, l’enthousiasme, sinon l’émotion devant le spectacle de l’espace public réinvesti par les citoyens, attribuant bons points et coups de chapeau à ces élus qui ont osé « Changer la Ville pour changer la vie ». Une révolution des mentalités est en marche : distribution de bonnets d’âne aux râleurs professionnels et autres réactionnaires aigris !

Mais les médias et les réseaux sociaux relaient tout autant, sinon plus, photos et vidéos aux allures de grosse gueule de bois (ou de lendemain de victoire des Diables rouges), sources d’interminables discussions sur la propreté et la sécurité du piétonnier.

Au-delà de ces débats enflammés, les questions de fond se fraient peu à peu un chemin qui dépasse largement la limite des 50 hectares du piétonnier lui-même…

A place to be or a place to live ?

Avant qu’il soit mis en œuvre, plusieurs voix s’étaient élevées, notamment via la Platform Pentagone, pour mettre en garde contre son côté « attraction incontournable » et ses probables effets pervers. Plus les jours passent, plus il se confirme qu’il s’agit bien de créer « a place to be » plutôt que de développer « a place to live ». À tel point que, même dans les rangs des plus enthousiastes défenseurs des premières heures du piétonnier, on commence à se poser des questions…

Plus il y a d’événements, mieux c’est !

Il y eut d’abord les déclarations de Philippe Close, échevin du tourisme de la Ville de Bruxelles, sur la possible concurrence entre Bruxelles les Bains et le piétonnier : « Je ne pense pas que cela fera double emploi. Nous avons fait le pari d’un Bruxelles qui n’arrête jamais et où il se passe tout le temps des choses. Plus il y a d’événements, mieux c’est ! L’idée, c’est qu’il y ait toujours quelque chose à faire à Bruxelles. » [1]

C’est bien connu, « il se passe toujours quelque chose aux Galeries Lafayette » et les chefs de rayons de la Ville de Bruxelles ne se sentent plus. L’apothéose de cette mutation sera sans conteste l’ouverture du futur Beer Palace, le temple de la bière prévu pour l’automne 2018. En octobre, diront les mauvaises langues…

Zot Day

Ensuite, on nous annonça que le 16 septembre se tiendrait un nouvel événement baptisé le Zot Day, dédié aux sports extrêmes, au cours duquel les Red Bull X-Fighters et quatre pilotes de motocross freestyle décolleront à plus de 10 mètres de hauteur sur une piste de 80 mètres de longueur. [2] Diantre ! Du motocross sur un piétonnier et sponsorisé par une marque de boisson énergisante aux propriétés contestées. La Ville n’y trouve rien à redire…

Privatisation de l’espace public et tourisme irresponsable

Autre événement phare de l’été, par une belle journée de fin juillet, tout le quartier de la Bourse se mit à trembler pour le plus grand plaisir des festivaliers du Tomorrrowland qui profitaient de leur pass pour goûter à nos pils et à nos frites, qu’ils étaient les seuls à pouvoir consommer grâce à leur entrée, soit dit en passant [3]. Ah qu’il est beau cet espace public réapproprié par les citoyens pour être immédiatement privatisé et commercialisé par l’industrie du loisir.

La Ville n’y trouve manifestement toujours rien à redire d’ailleurs. Ces early birds venus des quatre coins de la planète à grand renfort de kérosène furent même qualifiés de leaders d’opinion par Philippe Close. Voilà donc le tourisme irresponsable d’une jeunesse dorée élevé au rang d’opinion ! Et les récents contrats signés avec des tour-operators chinois ne rassurent pas davantage : la Ville de Bruxelles fonce bille en tête sur la pente savonneuse d’un tourisme de masse et festif aux effets pervers nombreux et rapidement ingérables.

Ne pas dépasser !
Dans la lignée de ce benchmarking, à un jet de pierre du piétonnier, sur la place Sainte-Catherine, on cause aussi « espace public » ! La Ville y a donné l’autorisation d’installer des terrasses de restaurants et fait supprimer les bancs publics : « Des gens étaient là toute la journée à ne rien faire et à boire, il fallait que ça cesse. » (Marion Lemesre). L’échevine du Commerce renvoie ceux qui cherchent un terrain de jeu vers d’autres espaces tels le nouveau piétonnier. Jouer : ici. S’asseoir, là. Défense de ne pas consommer. Voilà donc le projet de société supposé « Changer la Ville » se muer en alibi parfait pour cloisonner ce que l’on peut (doit) faire, où, quand, comment.

Quelle cohérence ?

S’agissant d’une phase-test, le plan de circulation n’a jusqu’ici pas non plus fait l’objet d’une demande de permis d’urbanisme. Cependant, la ville présente comme acquis le plan de circulation entré en vigueur le 29 juin 2015, sans modification. Comment est-ce possible alors que la fin de la phase-test est annoncée seulement à la fin février 2016 et alors que la Ville, dans sa communication publique, a affirmé que des modifications pourraient être apportées au plan de circulation après cette phase ?

Par ailleurs, des travaux préliminaires sont déjà en cours et le réaménagement de la surface à certains endroits planifié dès mars 2016.

Doit-on penser qu’une fois de plus la Ville de Bruxelles fait une pirouette permettant d’échapper à la procédure légale ? Une pirouette d’ailleurs totalement assumée par le bourgmestre dès janvier 2014 : « Il faut décider vite sinon je sais ce qui va se passer. On va être confronté à un tas d’experts et de comités qui vont donner leur avis bien entendu négatif. Sans compter les procédures légales qui sont une vraie partie de plaisir. »

L’étude d’incidences est une procédure devant répondre à une série de critères spécifiques, réalisée avec un comité d’accompagnement qui en garantit le contrôle et la neutralité. Il s’agit d’une obligation du Droit européen et du Droit bruxellois (art. 128 à 141 CoBAT).

La Ville de Bruxelles a estimé qu’une telle étude n’était pas nécessaire et a demandé au bureau d’études SUM un simple rapport d’incidences ce qui est vu comme une situation de fait accompli.

Cette étude d’incidences doit porter non seulement sur l’aménagement proprement dit du piétonnier sur les boulevards du centre mais également sur l’ensemble des aménagements et travaux connexes et sur les modifications de la circulation introduites le 29 juin 2015. Elle doit donc aussi porter sur l’impact du plan de circulation de la Ville de Bruxelles dans l’ensemble du Pentagone jusqu’à et y compris la petite ceinture.

Le 28 janvier 2015, plusieurs habitants et associations environnementales (ARAU, BRAL, IEB) ont introduit un recours au Conseil d’État. Le recours est motivé notamment par cette absence d’étude d’incidences sur le plan de circulation de la Ville de Bruxelles et le périmètre du piétonnier.

Et demain ?

N’en doutons pas, le sujet est loin d’être clos et les positions, loin d’être figées. Chaque jour, des lignes bougent et le retour de vacances les feront bouger encore : on n’a même pas abordé ici la question de la mobilité et de la dégradation de l’offre des transports en commun.

Et chaque jour se précise aussi ce qui est sans doute la source des fausses notes de ce projet : le manque de véritable concertation en amont de sa mise en place. Yvan Mayeur a beau marteler qu’il y a eu plus de 150 rencontres – si tant est qu’elles aient vraiment eut lieu – ce qu’il en décrivait récemment sur les ondes de la RTBF en dévoile, en réalité, toute la faiblesse : « Nous avons rencontré des comités de quartier, par exemple, Saint-Jacques et Saint-Géry, leurs demandes sont totalement contradictoires. »

Ce que le bourgmestre semble oublier, voire tout simplement ignorer, c’est que la concertation, ce n’est pas rencontrer des citoyens ou des associations une par une, satisfaisant les uns, parce qu’ils cadrent dans le projet fantasmé de la Ville, reconduisant poliment les autres, bredouilles, vers la sortie.

C’est, au contraire, tenter, par la discussion entre tous les acteurs concernés, dont les réalités sont différentes mais pas forcément inconciliables, de définir des enjeux communs afin qu’une idée couchée sur papier devienne un réel « projet de société » et pour que « Changer la Ville pour changer la vie » ne reste pas que le slogan d’une campagne publicitaire bien orchestrée, fût-elle électorale…

Qui aura le courage de relever le gant avant qu’il ne soit trop tard pour répondre à cette question qui nous brûle les lèvres : changer la ville, oui, mais pour qui ?

Notes

[1« Bruxelles les Bains en vitesse de croisière » : www.lalibre.be.

[2« Zot Day, extreme sport experience » : www.bruxelles.be.

[3« Tomorrowland fait trembler la Bourse dans le centre de Bruxelles » : www.lavenir.net.


Études et analyses 2015

Dernier ajout : 9 décembre.