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Perturbateurs endocriniens : une menace pour le QI des générations futures

Publié le jeudi 6 octobre, par Barbara Demeneix

Alors que l’Europe tente de dresser la liste des molécules qui perturbent la production des hormones thyroïdiennes essentielles au développement du cerveau, une première mesure consisterait à s’assurer que les futures mères disposent d’un apport suffisant en iode.

Perturbateurs endocriniens : une menace pour le QI des générations futures

Les hormones secrétées par la thyroïde sont des signaux endocriniens essentiels pour le développement du cerveau. Sans elles au bon moment, un enfant restera crétin - au sens médical du terme (1) - avec un QI de moins de 35. Mais différentes substances chimiques de notre quotidien sont susceptibles d’interférer avec l’action de ces hormones, comme le bisphénol A présent dans les biberons en plastique jusqu’à il y a peu, le parabène qu’on trouve dans certains cosmétiques ou le perchlorate dans l’eau du robinet.

Un fois par mois, Libération publie en partenariat avec le magazine en ligne de l’organisme (https://lejournal.cnrs.fr), une analyse scientifique originale.

Depuis 2001, différents travaux de recherches montrent que cette perturbation endocrinienne fait planer de réelles menaces sur notre santé et sur la biodiversité. Tandis qu’on observe parallèlement chez plusieurs populations une baisse de QI et une augmentation des maladies neuro-développementales.

Il existe des liens évidents entre les rôles que jouent les hormones thyroïdiennes dans le développement du cerveau et les produits chimiques présents dans l’environnement susceptibles de perturber ce processus. La pollution chimique quotidienne (notamment celle in utero) peut interférer avec le développement cérébral et les capacités intellectuelles. D’ailleurs, dès les années 70, une poignée de produits chimiques (tels les PCB) furent pointés comme étant à l’origine de nombreux cas répertoriés de baisse de QI chez les populations exposées (2) avant d’être interdits aux Etats-Unis en 1976 et ailleurs dans les années 80. Pourtant, le nombre de molécules non testées et potentiellement dangereuses a continué d’augmenter. Selon les statistiques des Nations unies, le volume des substances produites par l’industrie chimique a augmenté près de 300 fois depuis 1970.

Aujourd’hui, aux Etats-Unis, les troubles du spectre autistique (TSA) affectent un enfant sur soixante-huit (dont un garçon sur quarante-deux), avec une nette augmentation de l’incidence depuis le début des années 2000. Ce phénomène coïncide avec une augmentation de l’incidence des troubles de déficit de l’attention - hyperactivité (TDAH). L’évolution des définitions diagnostiques et les causes génétiques ne représentent qu’une partie de cette augmentation. L’impact des facteurs environnementaux, qui exacerbent sans doute souvent les prédispositions génétiques, doit être pris en compte. Mais étant donné les centaines de milliers de produits chimiques fabriqués et rejetés dans l’environnement au fil des dernières décennies (sans ou avant que l’on teste leurs effets physiologiques), il est difficile de savoir par où commencer pour percer la complexité de leurs interactions. Or, l’urgence est là. Avec cinq autres chercheurs, américains et européens, nous avons publié en 2015 une étude (3) qui évalue le coût économique en Europe des effets de seulement trois de ces produits chimiques (un pesticide organophosphate, un retardateur de flamme et un plastifiant dans le groupe des phthalates) en lien avec cette baisse de QI et avec l’augmentation des maladies neuro-développementales. Nous sommes arrivés au chiffre énorme de 157 milliards d’euros par an.

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C’est donc mon idée centrale : l’intelligence et la santé mentale de nos futurs enfants sont menacées par une exposition continue à des mélanges perturbant les hormones thyroïdiennes dans le corps de la mère, et ce dès la conception. Deux observations sont à la base de ce point de vue. La première est qu’une bonne partie de ces produits chimiques affecte la signalisation des hormones thyroïdiennes. La seconde est que la signalisation des hormones thyroïdiennes est absolument essentielle au bon développement du cerveau du fœtus, du nouveau-né et de l’enfant en bas âge. Des éléments récents indiquent par ailleurs que les hormones thyroïdiennes jouent un rôle essentiel à un stade très précoce du développement cérébral, durant les trois premiers mois de grossesse.

De fait, on retrouve de nombreux types de produits chimiques dans les fluides et dans les tissus humains (4) (graisse, urine ou sang/sérum) et même - plus inquiétant encore - dans le liquide amniotique, dans le sang du cordon ombilical et dans le lait. Nombre de ces substances sont retrouvées à des concentrations susceptibles d’interférer avec la signalisation des hormones thyroïdiennes, et donc avec le développement neurologique. Pendant la grossesse, un dérèglement des hormones thyroïdiennes peut être associé à une intelligence réduite, mais aussi à des troubles mentaux et comportementaux de l’enfant, tels que les TSA et le TDAH.

Au final, les populations sont exposées à un double risque. Non seulement la pollution environnementale affecte ce système hormonal essentiel, mais dans bien des pays, la carence en iode, essentiel dans la production des hormones thyroïdiennes, aggrave la situation, en particulier pendant la grossesse.

Notre système de santé publique devrait donc s’assurer que toute femme enceinte dispose, dès les premiers jours, d’assez d’iode pour maintenir des réserves d’hormones thyroïdiennes satisfaisantes, pour elle comme pour le fœtus en développement. La meilleure façon d’y parvenir est de s’assurer qu’elles consomment assez d’iode (via des compléments alimentaires et l’utilisation du sel iodé). Cette mesure simple et peu onéreuse pourrait préserver la fonction thyroïdienne de la mère et le développement cérébral des enfants. Il pourrait ainsi contribuer à réduire les effets de la pollution chimique.

Aujourd’hui, nous sommes à un moment critique dans l’évaluation et la législation européenne sur les perturbateurs endocriniens. En juin 2016, la Commission européenne a proposé une définition et des critères pour identifier les perturbateurs endocriniens. Mais ils ne satisfont ni certains Etats membres ni les scientifiques, qui considèrent que les critères ne sont pas assez stricts, tandis que l’industrie chimique les considère au contraire comme trop contraignants. Ces propositions seront discutées dans les mois à venir. Il faut faire face au lobby industriel et amener la Commission à reconnaître la nécessité de déterminer les critères pour définir les perturbateurs endocriniens plus efficacement, comme on le fait depuis longtemps pour les substances carcinogènes.

De telles mesures sont essentielles pour protéger la santé des futures générations et permettre à chaque enfant de réaliser pleinement son potentiel en tant que membre conscient et responsable de la société.

(1) Le crétinisme est un état pathologique, caractérisé par une diminution des facultés intellectuelles, et souvent lié à une insuffisance thyroïdienne.

(2) Effects of in Utero Exposure to Polychlorinated Biphenyls and Related Contaminants on Cognitive Functioning in Young Children, J. Pediatr, 1990.

(3) Neurobehavioral Deficits, Diseases and Associated Costs of Exposure to Endocrine Disrupting Chemicals in the European Union, J. Clin Endocrinol Metab., 2015

(4) Environmental Chemicals in Pregnant Women in the United States : NHANES 2003-2004, Environ Health Perspect.
Barbara Demeneix biologiste au laboratoire Evolution des régulations endocriniennes, lauréate 2014 de la médaille de l’innovation du CNRS

BARBARA DEMENEIX LE CERVEAU ENDOMMAGÉ. COMMENT LA POLLUTION ALTÈRE NOTRE INTELLIGENCE ET NOTRE SANTÉ MENTALE Odile Jacob 411 pp., 39,90 €, mai 2016

Voir en ligne : Libération.fr

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Dernier ajout : 11 décembre.