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Ne pas dépasser

Parking 58 : partie de poker menteur

Publié le mardi 1er septembre 2015, par Bernard Widart

Stigmate éponyme d’une période d’adaptation frénétique de l’espace public à la circulation automobile, le Parking 58 fait figure de phénix. Le projet de démolition-reconstruction dont il est actuellement l’objet promet l’érection d’un immeuble de grand gabarit… faisant la part belle au parking automobile. Petite leçon de bluff et d’enchères.

Tout commence peu avant l’Expo 58. Dans ces années marquées par une frénésie de la construction et de l’automobile, Charly De Pauw trouve dans le parking payant une vache à lait. Initiant une association de promoteurs avec les frères De Clercq, il rassemble les sociétés de parkings en deux holdings dont le « Centre 58 », aujourd’hui « SA Centre 58 » gérée par ses successeurs. Dès la fin des années 60, une vingtaine de parkings couvre le territoire bruxellois, souvent loués par les pouvoirs publics. « Ainsi le Crédit communal louait celui du Passage 44, le ministère de la Prévoyance sociale le Parking 58, et ainsi de suite » [1].

L’implantation de ces parkings à Bruxelles anticipait la mise en œuvre d’un schéma de circulation élaboré par le groupe Tekhné, qui prévoyait plusieurs zones de stationnement raccordées par un ring intérieur autour d’un centre historique piétonnier très réduit. Un plan qui ne verra jamais le jour mais qui semble aujourd’hui inspirer la Ville.

De la concession à la vente du terrain

En 1956, Paul Vanden Boeynants (PSC), alors échevin des Travaux Publics et ami des entrepreneurs et promoteurs, pilote la démolition des Halles centrales et, sur le terrain ainsi dégagé, concède à De Pauw la construction de l’immeuble de « garage-parking ».

Sous l’impulsion du bourgmestre Joseph Vandemeulebroek (PRL), qui veille aux intérêts de la Ville, le Conseil prend deux décisions : il scinde l’îlot en deux parties, de part et d’autre de la Courte rue des Halles (lien historique entre le quartier de la Grand-Place par la rue des Bouchers et la rue Grétry et le quartier Sainte-Catherine), et accorde une concession d’exploitation à De Pauw. « Vous parlez de faire un apport de terrain, j’y serai toujours opposé ; cela ferait le jeu du capital. Un apport est un abandon de propriété… tandis qu’avec une concession vous restez le maître » affirmait alors le bourgmestre [2].

Ces bonnes intentions sont remises en cause lors du Conseil Communal du 8 septembre 1986. La majorité PS-PSC vote en effet la vente du terrain pour 65 millions de FB au grand dam des conseillers PRL, Marion Lesmere et Claude Michel, qui estiment que la somme proposée par l’acheteur est absolument « indéfendable ». En effet, les redevances annuelles payées par l’exploitant à la Ville s’élèvent à 5 914 000 FB, tandis que la valeur estimée par le receveur du Comité d’acquisition du terrain est de 110 millions de FB et de 500 millions pour les bâtiments. Par ailleurs, il reste entre 39 et 46 ans de concession pour que la Ville récupère la propriété de l’ensemble des bâtiments. Une affaire en or pour l’acheteur étant donné les taux d’intérêt de l’époque.

Au terme de l’acte de vente, signé en décembre 86, une clause spéciale stipule que la Ville de Bruxelles concède à De Pauw et aux frères De Clercq (fondateurs d’Interparking SA ), une permission de construire au-dessus et en-dessous de la courte rue des Halles mais que le passage restera accessible au public au niveau du rez-de -chaussée, moyennant une redevance annuelle indexée de 1 870 000 FB pour la concession et 200 000 FB pour la permission de voirie.

Démolition-reconstruction-privatisation ?

En juin 2013, un projet mixte de démolition-reconstruction du Parking 58 est déposé par la SA Centre 58 pour l’exploitation de diverses installations dans un futur complexe immobilier (nommé « Centre 58 ») qui abritera 46 logements, des bureaux, des commerces, et… 847 emplacements de parking contre 673 actuellement. Un paquebot à haut tonnage puisqu’il s’agit d’une construction Rez +9 et d’une excavation Rez -6 (enfouissement des voitures oblige). Soumis à l’enquête publique, en vue d’une délivrance d’un permis mixte d’urbanisme et d’environnement, la Courte rue des Halles y est remplacée par un grand atrium privé servant de hall d’accueil.

Le ComiteBRU1000 (Comité de Défense des Habitants de Bruxelles Centre) réagit et marque son opposition ferme à toute reconstruction d’immeuble qui ne maintiendrait pas le passage entre la rue Grétry et la rue de la Vierge Noire, estimant qu’il s’agit là d’une appropriation de l’espace public… Ce passage, vital pour la connexion des quartiers du centre, est de plus muré depuis la fermeture du GB en 2012 car la Ville souhaite empêcher les sans-abris d’y trouver refuge.

Les arguments du ComiteBRU1000 ont été entendus par la Ville qui dans un avis favorable a émis quatre conditions afin de restituer le passage au public. En conséquence, le projet a dû être modifié et soumis à une nouvelle enquête publique. Un nouveau projet de permis d’urbanisme a été soumis à l’enquête publique en juin 2015. Il réintègre la Courte rue des Halles comme un passage ouvert sur trois niveaux et accessible 24h sur 24h.

L’implantation de ces parkings à Bruxelles anticipait la mise en œuvre d’un schéma de circulation élaboré par le groupe Tekhné, qui prévoyait plusieurs zones de stationnement raccordées par un ring intérieur.

Incidences néfastes

Pendant cette même période, le 16 décembre 2014, l’IBGE octroie un permis d’environnement (de classe 1A) à la SA Centre 58 pour, notamment, l’exploitation d’un parking couvert de 847 emplacements pour véhicules motorisés. Là encore, le ComiteBRU1000 s’émeut et, début mars 2015, introduit un recours auprès du Collège d’Environnement.

Selon le comité, l’étude d’incidences n’a pas tenu compte du projet de la Ville d’aménager une zone piétonne et un « mini-ring » à proximité immédiate [3].

Une fois encore, le ComiteBRU1000 est entendu. Dans son « Avis sur le plan de mobilité du Pentagone prévu par la Ville de Bruxelles » du 23 février 2015, la Commission régionale de mobilité a dressé le même constat : « La Commission demande plus d’information pour étayer la nécessité de construire de nouveaux parkings. Par exemple, quel est le taux d’occupation des parkings existants, ou comment a été évalué le besoin en parkings dans les quartiers retenus (inventaire) ? Une telle option est-elle compatible avec les objectifs de réduction du trafic automobile ? La Commission demande d’étudier l’impact des nouveaux parkings sur la circulation dans le Centre, notamment pour s’assurer qu’ils participent à la diminution de la pression du trafic automobile prévue par Iris 2. » Un avis suivi par le Collège d’Environnement qui a refusé d’octroyer le permis d’environnement à la SA Centre 58.

À la lecture du jugement, le ComiteBRU1000 estime que les bonnes questions sont enfin posées et que des études préalables sont maintenant une priorité pour établir un plan de mobilité et d’accessibilité à l’échelle du Pentagone. Cependant, la SA Centre 58 a introduit un recours auprès du gouvernement régional, contre le jugement rendu par la Commission du Collège d’environnement.

L’affaire est pendante… L’on peut aussi déplorer l’irrégularité de ce dossier qui bafoue la règle de simultanéité entre un permis d’urbanisme et un permis d’environnement, s’agissant d’un projet mixte. Comment en effet concevoir un projet cohérent qui réponde à de réels besoins si le permis d’urbanisme ne peut tenir compte d’un permis d’environnement rigoureusement instruit ? Peut-on délivrer un permis d’urbanisme autorisant l’excavation de six étages en sous-sol destinés à du parking, alors que le permis d’environnement n’a pu être instruit valablement par le chargé d’études d’incidences ?

Pour l’heure, la Ville semble en négociation pour l’installation de son administration dans ce futur bâtiment [4]. Il est en effet souhaitable que la centralité des services aux citoyens soit conservée, nécessaire équilibre avec les autres fonctions du centre (tourisme, culture). Par ailleurs, un ancien projet de tour de logements refait surface sur le web… L’histoire de la promotion immobilière à Bruxelles veut que, souvent, les premières ébauches d’un projet sont loin de la réalité finale. Répondra-t-il seulement aux intérêts des habitants et commerçants de nos quartiers où nous aimons qu’il fasse bon vivre ? L’histoire n’est pas terminée…

Bernard Widart
pour le ComiteBRU1000

Notes

[1G. Timmerman, « Main Basse sur Bruxelles. Argent, pouvoir et béton », 1991, Éditions EPO, pp. 82-94.

[2Propos de J. Vandemeulebroek, Bulletin communal de la Ville de Bruxelles, point 5 du conseil communal du 21 février 1955.

[3Il est a noté que Interparking SA, emphytéote et exploitante du parking, a également déposé un recours au Collège d’environnement mais pour une toute autre raison. Elle conteste l’obligation qui lui est faite de fournir un relevé du taux d’occupation du parking 58. Donnée pourtant essentielle afin d’évaluer les besoins en stationnements publics et l’adéquation du nombre d’emplacements prévu dans le projet « Centre 58 ».

[4La Libre du 21 juillet 2015.

Bem 277 – Juillet-août 2015

Bem 277 – Juillet-août 2015

Dernier ajout : 30 septembre.