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Urbanisme et luttes urbaines – 41 ans et alors ?

Les nouveaux mouvements sociaux urbains

Publié le vendredi 27 février 2015, par IEB

Le milieu des années 1990, c’est l’époque où commencent à apparaître dans le paysage bruxellois de nouveaux acteurs du débat urbain, autres que les comités de quartier et les associations thématiques habituelles. Une des caractéristiques de ces « nouveaux militants » est sans doute d’émerger d’une génération pour qui le fait régional est un acquis et les mesures de concertation sont largement insuffisantes.

Dans un premier temps, le BRAL va se montrer plus réceptif qu’IEB à cette tendance. Yaron Pesztat, alors secrétaire général d’IEB, se rappelle : « À l’époque, j’éprouve une certaine admiration pour le BRAL qui dispose de plein de moyens financiers, puisqu’ils bénéficient d’autant de subsides qu’IEB mais avec une nettement plus petite équipe, ce qui lui donne plus de souplesse. Le BRAL est à ce moment très militant, centré sur l’émergence de nouveaux mouvements sociaux urbains. Il s’implique dans les dynamiques de squats et est très actif sur la question de l’Hôtel Central avec le Beursschouwburg… IEB s’intéressera de près à ce dossier et on s’est également penchés sur des exemples étrangers comme celui des squats berlinois. »

L’Hôtel central ? Un centre culturel flamand et une fédération de « Bruxellois actifs » qui s’unissent pour dénoncer la spéculation sur les chancres dans le Pentagone en occupant illégalement un îlot en voie d’abandon, voilà qui n’est pas habituel. En 1995, on comptait plus de 34 hectares d’immeubles vides et de terrains vagues dans le centre historique. Sous le nom de Fondation Piedde- biche/Stichting Open deur (1995), puis de Bruxelles-ville libre/Vrijstad Brussel (1996), l’occupation de l’Hôtel central à la Bourse va se dérouler en deux temps et marquer des points. Les pouvoirs publics finissent par promettre le maintien des fonctions initiales de l’îlot (logement, commerce, etc.)… avant de ravaler leur parole, permettre la transformation de l’îlot en hôtel et commerces de luxe et restructurer le Pentagone dans un tout autre sens que celui souhaité par ces actions.

L’Hôtel central marquera malgré tout les esprits. Un des points fort de cette action est d’avoir rassemblé autour d’une question urbaine à priori réservée à des spécialistes, une partie du milieu culturel bruxellois néerlandophone et francophone, mais aussi des squatteurs, des urbanistes, des individus non organisés… C’est donc un moment où se sont expérimentés des pratiques encore peu répandues à Bruxelles et où se sont rencontrées des personnes qui allaient marquer le débat urbain pendant les deux décennies suivantes.

Il serait fastidieux de dresser toutes ces ramifications, mais il est intéressant de noter qu’elles nous amènent tant dans le secteur associatif formel et informel, que dans l’institutionnel ou le privé. Parmi ceux qui contestaient alors les politiques urbaines, certains occupent désormais des fonctions décisionnelles ou sous-traitent leurs services pour les pouvoirs publics, d’autres encore sont restés dans un rôle d’opposition, ont rejoint ou créé des associations structurées.

Parmi les événements qui ont suivi l’occupation de l’Hôtel central, on citera la mise en place par Bruxelles-Ville de la Délégation au Développement du Pentagone pour « revitaliser » le centre-cille (1995), puis de Recyclart dans la gare de la Chapelle (2000). On citera le rôle du Beursschouwburg dans l’occupation d’un terrain vague sur le boulevard Jacqmain (actuel Théâtre national) par la Fondation Legumen, qui y installe un potager (1996) ; et aussi dans la création du Cinéma Nova, faisant revivre, grâce à une convention d’occupation précaire, une salle du centre-ville vidée de son activité par une banque qui l’avait abandonnée (1997). La création de City Mine(d) pour encourager des projets créatifs de nature socio-culturelle dans l’espace public (1997). Les actions de la Fondation Sens Unique au quartier « européen » (1997). Le festival PleinOPENair, organisé chaque été par le cinéma Nova pour mettre en lumière des enjeux urbains (depuis 1998).

Les actions que mèneront les uns et les autres pour tenter de préserver des fonctions publiques sur le site de la Cité administrative de l’État (2003- 2004). Ou encore, le travail qui sera mené pour répandre l’utilisation de conventions d’occupation précaire, permettant l’occupation de friches et l’ouverture de lieux publics ou d’habitats temporaires. On citera aussi le soutien d’institutions associatives comme IEB ou le BRAL aux occupants de bâtiments squattés (le Centre social à la Porte de Hal en 1998, l’îlot Soleil rue des Chevaliers en 2000, Socotan au quartier Midi en 2001, la Gare du Luxembourg occupée par le collectif BruXXel en 2001,…). Et même le soutien actif d’unions de locataires et d’associations pour le droit au logement à des squats de logement (Hôtel Tagawa à l’avenue Louise en 2003, le 123 rue Royale en 2007, l’ancien couvent du Gesù en 2010,…).

Il serait beaucoup trop réducteur de présenter l’occupation de l’Hôtel central comme le déclencheur de ces nouvelles formes d’activisme, qui ont été en partie tout simplement inspirées par des pratiques déjà expérimentées dans d’autres pays. Mais c’est incontestablement un marqueur dans l’affirmation de nouveaux acteurs de l’urbanisme et de sa contestation, échappant aux classifications auxquelles s’était habitué le monde politique et urbanistique local, et prenant de court l’associatif bruxellois établi depuis les années 1970. Un exemple en est le collectif diSturb (2001), qui émergera comme porte drapeau d’un nouveau regard sur le patrimoine fonctionnaliste (Tour Rogier, Tour du Lotto, Cité administrative…). Prenant le contre-pied de la pensée de l’ARAU, celle qui a également longtemps imprégné IEB comme la Région bruxelloise, diSturb a développé une critique du manque d’ambition architecturale à Bruxelles, dénonçant une médiocrité dont il tient en partie l’ARAU pour responsable. Ce collectif de jeunes architectes et urbanistes révoltés par le cadenassage du milieu urbanistique, va avoir un impact rapide à travers la popularisation des concours d’architecture (notamment via la Plateforme Flagey et son appel à idées en 2003), avant de se limiter à être un nom derrière lequel ses fondateurs – entre-temps devenus urbanistes, maîtres d’œuvres, fonctionnaires ou élus – pourront continuer à exprimer leurs idées. Ayant défendu de nouvelles pratiques architecturales et urbanistiques, diSturb disparaîtra des radars une fois que des institutions comme l’Agence de développement territorial (ADT, 2008) et le Maître architecte (2009), dont il revendiquait l’existence, seront créées par la Région.

À cette même période, plusieurs initiatives sont lancées à Bruxelles sur le modèle des « coalitions de développement » importé du monde anglo-saxon, à l’image des États généraux de Bruxelles ou de la Platform Kanal (tous deux créés en 2008 sous la houlette du professeur Eric Corijn). Pour débattre des « grands défis pour Bruxelles » dans le cas des États généraux, ou pour impulser une « nouvelle centralité du canal » et redessiner « les quartiers de la ville de demain » dans le cas de la Platform Kanal, ces initiatives partent du constat que les administrations locales sont relativement impuissantes face à la mondialisation de l’économie. Elles tentent de rassembler « la société civile » (milieux académiques, culturels, associatifs, syndicaux, patronaux, financiers,…) afin de prendre en main la question du développement urbain, en faisant le pari que le résultat d’un tel arrangement sera meilleur que ce que les pouvoirs publics sont capables de faire.

IEB sera critique sur ce type de coalition qui, « pour arriver à ses fins, se voit ’obligée’ de gommer les rapports de forces qui pourraient générer le moindre conflit lors des réunions. Le résultat est souvent un consensus mou qui ruine toute chance de changement radical de la société. Les différences n’étant pas assumées et prises en compte dans la coalition, on peut craindre que ce soit à nouveau ceux qui sont en position de force qui fassent passer leur point de vue, sous couvert de ’réalisme’, décidant des rêves qu’il s’agit bel et bien d’abandonner » (Mathieu Sonck dans Bruxelles en mouvements en 2010).

Bem 274 – Janvier-février 2015

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Dernier ajout : 27 septembre.