Inter-Environnement Bruxelles Inter-Environnement Bruxelles

Dossier : putain de ville

Les lieux de prostitution

Publié le mercredi 29 février 2012, par IEB

Tags :

Les lieux de prostitution sont multiples et permettent de rendre compte de la difficulté de gestion de cette activité dans l’espace public. Derrière des réalités que l’on ne « veut » pas voir, se cache pourtant une économie structurée et en constante évolution, qui existe sous différentes formes selon les politiques mises en place et leur gestion de l’espace public.

Les carrées

À Saint-Josse-ten-Noode, le milieu de la prostitution est ceinturé par le Botanique et son jardin, le siège central de la police fédérale (place Saint-Lazare) et le bâtiment du Ministre Kir. Dans ces rues aux noms de nature (la rue des Plantes, la rue Verte, la rue de la Prairie,…), se côtoient des habitants, des commerces, une école et un centre de sport. Les rues sont pavées et certains trottoirs sont fortement abîmés, ceux-ci sont très étroits et on y circule difficilement à deux. Les façades des maisons sont pour la plupart effritées et laissées à l’abandon. Ces rues sont sujettes à des incivilités, les gens y déposent souvent des immondices clandestines, urinent sur les portes, les murs et même les roues des voitures. Les émanations de ces odeurs sont très fortes, surtout en été lorsqu’il fait sec, et s’y promener est relativement désagréable. Le quartier présente une grande diversité ethnique : Belges, Turcs, Nord-Africains et Subsahariens, des pays de l’Est, d’Amérique latine et centrale. Ceux-ci cohabitent dans un quartier où s’exerce un des plus vieux « métiers du monde » représenté par des vitrines, avec des voiles, des néons, et des femmes qui y sont assises et attendent le client. Les prostituées y travaillent en carrée, un rez-de-chaussée loué avec un bail privé. À la vitrine, on voit souvent un voile blanc et un rideau, qui lorsqu’ils sont tirés signifie que la femme est occupée avec un client. La carrée est composée d’une pièce principale avec une petite estrade à la vitrine sur laquelle se trouve souvent un fauteuil en osier style « Emmanuelle » ressemblant souvent à un trône de diva. Au pied du fauteuil il y a souvent des gazettes, des revues à scandales, des livres, certaines font des mots fléchés ou des mots croisés. Selon leur croyance, leur approche spirituelle ou pas, certaines vont mettre un petit bouddha en vitrine, une statuette de la vierge, une madone, d’autres y installer des petits bibelots ou y exposer les cadeaux reçus par des clients (certains offrent à la prostituée un petit présent pour les fêtes ou pour leur anniversaire). À toutes les carrées on trouve un néon, signe connu du milieu de la prostitution, souvent de couleur. À l’arrière il y a une chambre avec un lit et souvent une commode dans laquelle on trouve des préservatifs, du gel (lubrifiant) et les accessoires de jeux sexuels tels que de menottes, des godemichés, des sex-toys ou tout autre ustensile pouvant satisfaire la clientèle. La carrée dispose d’une petite salle de bain fonctionnelle et composée d’une douche, d’un WC et d’un bidet. L’intérieur des carrées est aménagé en fonction des envies de chacune, certaines y mettent des photos de leurs enfants, de leur famille sur la petite table de nuit qui se trouve souvent à côté du présentoir face à la vitrine : les jeux de lumière sont aussi importants et très personnalisés.

Le temps étant long pour les femmes qui travaillent en carrée, elles ont besoin de s’occuper, en attendant le client. Ainsi, certaines ont installé une télévision surélevée de leur présentoir pour suivre les feuilletons et les nouvelles, d’autres se remaquillent.

Les femmes prostituées sont principalement issues de l’Union Européenne et d’Afrique subsaharienne. Elles ont entre 30 et 78 ans. Les carrées sont établies sur le territoire communal de Saint-Josse-ten–Noode, une commune qui tolère l’activité de prostitution et a instauré une taxe dans les années 2000 pour les propriétaires de carrée qui s’élève à plus de 650 euros par an.

La commune de Saint-Josse compte environ 80 à 90 carrées sur son territoire. Il va sans dire que le propriétaire ne va pas payer cette taxe, il la réclame à la personne prostituée qui accepte de la payer de peur de se voir expulsée. Il y a peu de possibilités de retrouver un nouvel emplacement dans le quartier. Les propriétaires ont la mainmise sur le marché car il y a plus de demandes que d’offres de lieux de prostitution, faisant par conséquent, monter les prix des locations. De fait, malgré que la location soit un bail privé, les prix sont plus proches d’un bail commercial avoisinant un minimum de 850 euros pour un 35 m². Et, pour certaines carrées on pratique un dessous de table et certaines sont donc à plus de 700 euros par semaine. Enfin, il y a la remise du pas de porte que la femme doit donner à l’ancienne locatrice et qui s’élève à l’heure actuelle aux alentours de 17 000 à 25 000 euros. La commune adopte une position de tolérance à l’égard de la prostitution mais laisse malgré tout, la femme dans des conditions de travail relativement précaires.

Les carrées sont situées à la fois sur Saint-Josse-ten-Noode et sur Schaerbeek. Cette dernière a instauré une taxe sur les immeubles ou partie d’immeuble appelée carrée à raison de 3 500 euros par an. La taxe a été votée en septembre 2011 et prenant effet au 1er janvier de la même année. La taxe est indexée au taux de 2,5 % par an, pour atteindre pas loin des 4 000 euros en 2015. Cette taxe est un abus de pouvoir à l’égard de personnes prostituées se trouvant dans des situations et des conditions de travail très précaire (pas de statut professionnel, pas d’accès à une sécurité sociale, pas de reconnaissance). La commune de Saint-Josse-ten-Noode ne compte pas instaurer ce genre de taxe pour les carrées se trouvant sur son territoire.

« Je suis hyper stricte sur le cadre, même au niveau financier. Mon prix ne varie jamais. Je ne suis pas preneuse des cadeaux, parce qu’accepter de l’argent hors contrat signifierait qu’une relation s’installerait entre le client et moi, et ça ne m’intéresse pas. »

Daniela

La rue d’Aerschot

Lorsque l’on descend de la rue Royale vers la gare du Nord, on traverse la rue de Brabant pour arriver dans une rue dont le nom est internationalement connu pour son activité. La rue d’Aerschot et ses vitrines, longe la gare et la voie de chemin de fer. Cette rue dégage différentes ambiances en fonction du moment où l’on y passe. Depuis plusieurs années la commune a voulu améliorer l’image de cette rue. Des travaux de voirie y ont été faits et les trottoirs agrandis, ils y ont aussi construit des plateaux pour limiter la vitesse, tout en sachant que c’est une des rues à Bruxelles où la vitesse moyenne des voitures varie entre le 15 et le 30 km par heure afin de bien prendre le temps de regarder les femmes en vitrine.

Dans le cadre de l’aménagement de la rue, la commune y a placé des petits arbres, très jolis mais qui ne font pas le plaisir des femmes qui y travaillent. En effet, les arbres sont plantés parfois presque devant certaines vitrines ou du moins sont assez proches pour leur gâcher la vue et donc aussi la vue de client potentiel qui passe en voiture. Par conséquent, les femmes ne sont pas totalement ravies par cette initiative communale. Leur avis n’a pas eu beaucoup de poids lors des réunions de quartier portant sur la rénovation et l’aménagement de la rue d’Aerschot. Mais il est évident que les arbres apportent un cachet plus agréable à la rue. Tout comme à Saint-Josse, l’incivilité des gens y est très grande et certains hommes ne se gênent pas pour uriner le long du mur de la gare malgré les urinoirs installés, une certaine nonchalance peut parfois y régner. Des éclairages ont également été ajoutés, ce qui devrait permettre d’emprunter la rue d’Aerschot le soir avec un peu plus de sécurité. Ce qui reste un leurre car le soir il y a régulièrement des anicroches : des passants, des groupes de jeunes adultes ou parfois même des adolescents viennent causer des misères aux prostituées qui travaillent en « bar ». S’y côtoient principalement des « bars », un centre pour des séminaristes catholiques, un « peep-show », un sex-shop, un night-shop, de deux snacks-friteries et un vendeur de pasta fraîche. Les personnes prostituées sont engagées sous des contrats de serveuse car officiellement, elles ne peuvent pas exercer la prostitution. Les femmes qui y travaillent ont entre 18 et 25 ans, elles sont issues en majorité des pays de l’Est et de l’Union Européenne.

La serveuse loue l’emplacement avec le présentoir et le tabouret en vitrine par pause de 6 heures. Au vu du coût de la location, certaines travaillent plus souvent par 12 heures pour un montant variant entre 250 à 350 euros par jour. Elles sont minimum deux à travailler par « bar » en même temps mais cela peut aller jusqu’à 5 personnes, si celui-ci est fort grand. Lorsque l’on franchit la porte on sent souvent la chaleur nous envahir. Il y fait très chaud, car la majorité du temps les femmes sont en « tenue très légère ». Les « bars » ont leur décoration propre, en fonction du goût des femmes qui y travaillent ou même de la patronne (la gérante principale du lieu). Lorsque l’on ouvre le petit frigo du « bar », on n’y trouve que les boissons des femmes présentes, cependant des prix des boissons sont affichés et il y a également un petit clin d’œil à l’abus d’alcool par des slogans et posters traitant du sujet. L’odeur de parfum d’intérieur et d’encens prend souvent aux narines et ce cocktail est parfois très fort, mais montre aussi l’importance qu’elles accordent à adoucir et rendre leur espace de travail acceptable pour elles.

À l’arrière du « bar » se trouvent des espaces fermés par une cloison toute fine. Ces espaces font office de chambre, il n’y a pas de lit mais des canapés-lits ou des clic-clac, il n’y pas non plus de bidet et encore moins de douche et rarement de l’eau chaude. Certains sont peints et remis à neuf sous une forme plus design du point de vue de l’installation et de la décoration, mais pas d’endroit pour se laver, ni de lit, pour autant. Des musiques dansantes parfois assourdissantes servent à atténuer et étouffer les bruits de gémissement qui proviennent d’un client en pleine action ou d’une femme qui le motive à sa manière. Dans chaque « bar », il y a une Dame ou un Homme de compagnie ; leur fonction est d’aider et de tenir compagnie aux personnes qui s’y prostituent. Souvent elle, ou il, fait les petites courses, tient les comptes des femmes et surtout la minuterie car le temps de prestation est assez court. La minuterie donne le timing : dès qu’elle sonne, le client doit avoir fini sinon il doit payer un supplément. Le temps d’une prestation varie entre 10 et 30 minutes. Malgré ce contrôle du temps, les prostituées ne travaillent pas à la chaîne dans les « bars » ; elles attendent le client. Beaucoup de badauds passent pour regarder mais peu sont des clients potentiels. Force est de constater que ces personnes travaillent dans des conditions très précaires et n’ont aucun pouvoir de revendiquer quoi que ce soit pour améliorer leurs conditions de travail.

La commune prélève une taxe s’élevant à 3 253 euros par an et par serveuse déclarée : les cinquante-huit « bars » recensés de la rue d’Aerschot sont assimilés à des bars à consommations et donc soumis à la réglementation en vigueur pour le secteur HORECA.

« Dans le temps, quand je travaillais avec ma copine près du parking, un vieux monsieur de 87 ans nous apportait de la soupe parce qu’on avait froid. »

Alison

Le quartier Yser

L’économie sexuelle isolée et diffuse est l’économie la plus en marge de la société, touchant une prostitution de rue. Elle concerne une prostitution bien souvent précaire et clandestine. Lorsque l’on traverse la gare du Nord et que l’on arrive dans les nouveaux quartiers, il est difficile de penser que la prostitution de rue n’est pas bien loin et pourtant… il suffit de traverser le boulevard Albert II et on se retrouve dans le quartier appelé le quartier Alhambra ou le quartier Chicago, dans les rues autour du Théâtre flamand. Appelé plus communément le quartier Yser, ce quartier est composé de quatre rues, et la prostitution s’y exerce en journée, en soirée et durant la nuit. Les femmes prostituées côtoient les travestis, les transgenres et ils se partagent les trottoirs. Certaines personnes sont aux abris de bus et dès qu’une voiture s’arrête, elles font signe, un petit regard et la vitre s’abaisse et les pourparlers commencent… D’autres sont sur le trottoir, fument une cigarette et regardent le va-et-vient des voitures qui passent en espérant avoir le succès escompté.

Des hôtels de passe permettent aux personnes prostituées d’avoir accès à une chambre avec tout le confort nécessaire pour faire leur passe de façon décente et dans un respect d’hygiène et de sécurité que les parkings ou entrées de porte d’immeuble n’offrent pas. Un hôtel de passe est un endroit où il ne faut pas donner de pièce d’identité à l’entrée et où le temps de location de la chambre ne dépasse pas deux heures. La majorité de leur clientèle est composée de couples illégitimes et de prostitué(e)s. Ces hôtels sont aussi une sécurité lorsque des groupes d’individus mal intentionnés viennent provoquer voire menacer les professionnel(le)s du sexe. Circuler dans ces rues le soir n’est, en effet, pas toujours très rassurant : elles regorgent de personnes, non issues du milieu prostitutionnel, qui s’adonnent à de petits trafics ou dealent de la drogue. La rue est un monde avec ses codes et la prostitution n’y échappe pas. Mais le fait que les hôtels de passe se trouvent à proximité est une garantie de sécurité supplémentaire.

Les personnes prostituées qui y travaillent sont d’origine belge, de l’Union Européenne, d’Amérique latine et des pays de l’Est. Elles ont entre 18 et 55 ans. Hassan est le tenancier d’un des hôtels de passe restant dans le quartier Yser. Il est également là pour gérer les problèmes en rue : lorsqu’il y a une dispute, il intervient ; quand il y a un risque de rafle de la police (ce qui est assez fréquent surtout en période préélectorale) il les laisse se réfugier chez lui.

La prostitution de rue s’exerce sur les communes de Bruxelles-Ville et d’Ixelles à l’avenue Louise. La Ville de Bruxelles n’est pas en reste d’imposition de taxe par rapport aux deux communes voisines qui gèrent également la prostitution. Celle-ci a instauré une taxe sur les hôtels de passe, et, tout espace où une activité de prostitution peut s’exercer est taxé à raison de 2 500 euros par local, par exemple : le placard à balais est taxé. Cette taxe a engendré la fermeture d’un hôtel de passe dans le quartier. L’objectif est de faire fermer les hôtels pour ne plus devoir gérer la prostitution. Une méthode contestée par les associations qui travaillent avec le public des prostitué(e)s. La Ville de Bruxelles adopte aussi des politiques de répression et de gestion de la prostitution. En effet, certaines communes ont des pratiques plus répressives selon les moments de l’année et surtout en période préélectorale. La politique répressive a été mise en place visant à chasser les prostitué(e)s pour « nettoyer » le quartier Yser afin de montrer que la commune lutte contre l’exploitation sexuelle et contre les nuisances engendrées par celle-ci.

La Ville de Bruxelles a mis en place différents stratagèmes afin de limiter la circulation des voitures dans le quartier et ce pour répondre entre autres aux demandes des habitants. En effet, elle a installé des blocs de béton au milieu des rues où la prostitution s’exerce afin de dissuader le trafic des voitures. Ce qui engendre encore plus de nuisances car les voitures sont obligées d’effectuer des manœuvres pour faire demi–tour, à toute heure de la nuit et de la journée. Toujours dans l’optique de dissuader les clients, la Ville a installé des caméras au sommet des lampadaires de la rue des Commerçants, afin de photographier les plaques des véhicules et mettre une amende, car certaines rues (celles où a lieu la prostitution) sont considérées comme zone résidentielle.

Cette gestion, par les pouvoirs politiques, montre à quel point il est difficile de faire face aux demandes répressives des habitants et à la tolérance de la prostitution de rue dans l’espace public.

En 2010, la parlementaire Marion Lemesre a interpellé le Parlement bruxellois et la COCOF suite à la réalisation d’une brochure qu’Espace P… a faite sur le quartier Yser. La députée MR dénonce la réalisation de cette brochure, interpelle la COCOF quant à la crédibilité d’une telle réalisation et s’interroge sur la pertinence de telles actions. Espace P… a été contacté par le Ministre Kir qui nous subventionne et à qui l’interpellation s’adressait. Cet exemple montre à quel point la prostitution de rue et la difficulté en matière de la gestion de celle-ci peuvent être vite réappropriées par les politiciens.

« Je parle avec le client de la pluie et du beau temps, du dernier match qu’on a vu à la télé mais jamais de moi. Ils ne sont pas ici pour entendre mes problèmes. »

Lindsay

La prostitution en privé

La prostitution en privé se fait par petites annonces. Il est important de souligner que la publicité pour l’offre de services à caractère sexuel est condamnée par le code pénal, même en dissimulant la nature du service sous d’autres termes du langage. Or, la prostitution en privé se fait principalement par petites annonces. Les prostituées mettent des petites annonces soit via la presse, les magazines, soit via Internet (création d’un site web, inscription dans des chat rooms, des sites de rencontres,...). En aucun cas n’est précisé ni le prix, ni la pratique et rien ne fait référence au caractère sexuel. Cela se traduit par exemple par : « belle et blonde, propose massage intégral, un moment d’érotisme et de détente pour un mieux-être au plus profond du corps et de l’esprit ».

En privé, les travailleuses du sexe prennent plus de temps avec le client que dans les lieux de prostitution existant dans l’espace public. Les personnes prostituées travaillent en appartement, en maison, elles sont soit seules soit à deux ou trois ; cela dépend de l’espace de travail. Ces lieux de prostitution existent dans tous les quartiers bruxellois et il est difficile de les identifier clairement. De plus en plus de femmes optent pour ce système de travail, car elles ont plus d’anonymat, ne sont pas trop sujettes au contrôle policier, et sont moins, voire pas du tout, « victime » d’un système de taxation communale. Mais elles ont la difficulté de garder la discrétion, à savoir qu’elles sont souvent dans l’inquiétude d’être victimes de dénonciation des voisins due au va-et-vient des clients. Mais c’est moins oppressant (d’après leurs dires) qu’en rue, ou dans les quartiers où la prostitution est tolérée.

Espace P…

BEM n°254 – Février 2012

BEM n°254 – Février 2012

Dernier ajout : 21 septembre.