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Les friches : espaces colonisés ou producteurs de commun ?

Dominique Nalpas et Claire Scohier – 17 juillet 2017

Publié le lundi 17 juillet, par Claire Scohier, Dominique Nalpas

Un espace en friche est un terrain ou une propriété sans occupant humain actif, qui n’est en conséquence pas ou plus cultivé, productif ou entretenu. Une friche est porteuse du stigmate du déclin économique lorsque des bâtiments industriels sont abandonnés suite à la désindustrialisation de nos contrées ou à la crise du secteur concerné. Les friches font, depuis les années 80, l’objet d’un processus appelé tantôt « revitalisation » ou encore « régénération » urbaine dans le cadre de dispositif public très souvent associé à des dynamiques de gentrification. C’est ce lien de cause effet (inévitable ?) que nous nous proposons d’explorer au regard des réalités bruxelloises tout en explorant une parade de résistance au travers de l’idée des communs.

Bruxelles, ville très industrialisée à la fin du 19e siècle, s’est fortement tertiarisée à partir des années 70 au point d’apparaître aujourd’hui parmi les plus grandes villes européennes les moins industrielles [1]. De 1960 à 2010, la région bruxelloise est passée d’environ 150 000 emplois manufacturiers à 30 000. Si bien qu’une partie du bâti et des territoires industriels qui bordent le canal ont pris l’allure de friches en attente de réaffectation [2].

Jusqu’au début des années 2000, ces terrains dépourvus de valeur attiraient peu la convoitise des promoteurs : d’une part, ils étaient affectés légalement à l’activité industrielle, ce qui freinait leur réaffectation dans d’autres fonctions urbaines, d’autre part, la démographie bruxelloise était en berne et les classes moyennes continuaient de fuir la ville. Si bien que ce mouvement de réaffectation se limitait aux territoires les plus centraux, notamment dans le cadre de la dynamique des contrats de quartier, là où l’industrie était la plus imbriquée dans le tissu urbain notamment la partie ouest du Pentagone et les quartiers du Vieux Molenbeek [3]. Mais l’effet combiné de l’augmentation démographique et du mouvement de métropolitisation des villes agit aujourd’hui à une autre échelle et conduit à la réaffectation des quartiers industriels plus périphériques (Tour et Taxis et Van Praet au Nord, Cureghem et Biestebroeck au Sud [4]).

Dans ce processus, la gentrification n’est plus limitée, comme à l’origine du concept, à un processus de rénovation strictement résidentielle des quartiers centraux anciens mais progresse aussi par constructions neuves de projets haut de gamme mêlant logements, commerces, bureaux, centres de congrès, musées, salles de spectacle. Certains territoires urbains en activités sont parfois qualifiés de friche pour faciliter ce recyclage immobilier. C’est le cas du plateau du Heysel pleinement en activité mais faisant l’objet d’un très conséquent programme de remembrement spéculatif au travers du projet NEO (méga-centre commercial, salle de spectacle, centre de congrès, logement haut de gamme,…) [5] mais aussi de l’ancien site des poêleries Godin accueillant aujourd’hui le centre commercial Docks Bruxsel [6]. On est loin d’un cycle naturel que d’aucuns voudraient associer au processus de gentrification qui verrait la ville comme un organisme vivant dont les quartiers connaîtraient à intervalle régulier des flux et reflux de gentrification. Difficile d’y voir un phénomène positif favorisant une plus grande « mixité sociale » dès lors que cette mixité tant désirée se fait, à terme, au prix de l’exclusion des plus faibles.

Ces grandes opérations supposent l’intervention massive et combinée des pouvoirs publics et opérateurs immobiliers privés. La gentrification opère comme un processus à facettes multiples d’élitisation de la composition sociale du territoire urbain et de transformation des paysages bâtis par suite d’un réinvestissement (en capitaux et en symboles) orchestré par des alliances entre pouvoirs politiques et intérêts capitalistes privés. [7]

Dans ce contexte, les friches industrielles constituent un potentiel non négligeable de terrains ou d’infrastructures sous-exploités et une opportunité de requalification et de densification urbaine générant une hausse voulue de la valeur du foncier.
Certains objecteront que concernant les friches, le risque de gentrification est inexistant dès lors que le processus d’éviction des populations existantes ne saurait avoir lieu étant donné que ces zones sont, par définition, inhabitées. Mais la gentrification opère par effets diffus dès lors que l’opération de revalorisation prend place à proximité de quartiers populaires, les industries étant accolées historiquement aux quartiers ouvriers bordant le canal. La transformation des friches industrielles en nouveau quartier résidentiel, en marina (port de plaisance bordé d’habitations de luxe), ou en lieu d’art contemporain va augmenter l’attractivité des quartiers environnants et donc des loyers et produire à terme l’exclusion des populations en place. A moins bien sûr de la mise en place d’une régulation nettement plus stricte du marché du logement (production conséquente de logements sociaux, encadrement des loyers, réquisition publique des logements vides,...).

Culture, friches et gentrification

Dans le processus décrit ci-dessus la culture est amené à jouer un certain rôle. Avec l’avènement des classes créatives, le capitalisme loue désormais l’inventivité, la mobilité, l’enthousiasme, la flexibilité, la disponibilité, l’originalité et même l’esprit de « bohème »… La force créative des artistes est mise en boîte par le marché privé et devient un outil pour valoriser le foncier ou attirer les touristes.

Certains projets culturels jouent consciemment ce rôle avec un « esprit du capitalisme » qui sait parfaitement récupérer et détourner en leur faveur les forces du marché. Dans les métropoles, les galeries d’art s’installent dans des quartiers populaires pour profiter de la modicité des loyers tout en s’adressant à une élite. L’occupation temporaire par des artistes de la vacance immobilière fait aussi aujourd’hui l’objet d’un véritable business culturel, on pense notamment à la jeune société Entrakt qui propose des occupations temporaires pour des start up et des artistes. Elle évite ainsi au propriétaire de devoir payer la taxe sur la vacance et propose de créer « une valeur ajoutée » pour le quartier… et pour Entrakt elle-même dès lors qu’il ne s’agit nullement d’une asbl mais bien une sprl qui tire profit de ce business. Tant les pouvoirs publics que le secteur privé encouragent aujourd’hui cette dynamique pour éviter les chancres mais aussi parce qu’elle participe au processus de redynamisation. À termes, ces espaces temporairement occupés sont recyclés par le privé qui peut à son tour les rentabiliser sur le marché.

Même les formes d’occupation les plus intègres peuvent être récupérées. Les promoteurs savent intégrer les revendications de sauvegarde du patrimoine et les thématiques du développement durable. Toutes les velléités d’embellissement de l’espace public redonnent de la valeur à un territoire et donc peuvent aboutir à un renforcement de la privatisation de ces espaces par le phénomène de rente de situation. Tandis que les exigences d’égalités culturelles et sociales et la véritable mixité sont beaucoup moins vendeuses.

Dès qu’un territoire génère de la rente, un inexorable mouvement spéculatif se met en branle et ceux qui espéraient en être les premiers bénéficiaires n’ont plus les moyens de profiter de ce « progrès ». Dans un tel contexte, le rapport de coproduction annoncé par les acteurs dominants se transforme en rapport de force. Il ne s’agit plus de s’intégrer à un projet, mais de lui résister. Alors comment résister ? C’est peut-être ici que la notion de « communs » peut nous aider dans un contexte où même les biens publics fournis par l’État deviennent un simple véhicule d’accumulation privée [8].

Mettre fin aux pratiques de dépossession par les communs

Produire les communs c’est fondamentalement s’opposer pragmatiquement à la dynamique historique de dépossession que, pour l’essentiel, l’on fait remonter au mouvement des enclosures. Petit détour par le milieu rural à la fin du Moyen Âge en Angleterre. L’agriculture vivrière et paysanne qui nourrit les communautés villageoises se retrouve accaparée et privatisée par les seigneurs au profit d’une agriculture productiviste qui valorise l’échange des biens produits sur le marché. Ce processus appelé « enclosures » fait passer la production agricole du régime de la valeur d’usage pour les villageois à celui de la valeur d’échange au profit des propriétaires qui accumulent le capital ainsi produit. Selon David Harvey, cette accumulation par dépossession ne cesse de se reproduire aujourd’hui et notamment au cœur des villes et des territoires.

Nombre d’acteurs recherchent des voies nouvelles de résistance à ce processus historique. Elinor Ostrom qui a reçu le prix Nobel d’économie en 2009 pour ses travaux sur la gestion des biens communs [9] a pu montrer que des collectifs agissant dans le monde entier ont réussi à préserver des communs, parfois depuis des temps immémoriaux.

Les travaux d’Ostrom indiquent avec clarté que la gestion des communs ne doit pas être traitée à la légère, que cela demande une attention particulière : il n’y a pas de commun sans production du commun. Il s’agit de faire de la production du commun une culture et un droit (par l’utilisation de multiples ressources issues de la diversité culturelle) par la pratique volontaire, alors que tout nous pousse à une individualisation outrancière et peu consciente des enjeux collectifs.

Cependant on ne peut envisager le monde comme une série de poches vertueuses et expérimentales mais séparées les unes des autres et oublieuses des plus précaires. Car il n’est pas improbable que les expérimentateurs du commun appartiendront à des classes de gens qui ont le temps et le capital au moins culturel et social pour le faire. Lorsque de jeunes artistes animés de bonnes intentions s’approprient une friche et en font un commun, dans le même temps, ils prennent le risque de valoriser le foncier de l’ensemble du quartier qui l’environne, nous l’avons vu plus haut. Autrement dit, en se situant à leur seule échelle d’expression, l’appropriation en bien commun qu’ils en font ne devient pas nécessairement un élément structurant du commun urbain.

Loin de nous l’idée de culpabiliser ces acteurs là, mais rappelons que l’enfer est pavé de bonnes intentions. La question serait plutôt de savoir dès lors comment leur expérience localisée, située, peut-elle s’ouvrir et générer dans sa suite, d’autres devenirs communs, d’autres appropriations collectives « par le bas » ?

Par exemple, sur le lieu même de leur expérimentation, comment ces jeunes artistes / activistes peuvent-ils inscrire leur dynamique dans un empowerment des populations dépossédées pour faire en sorte que la mise en commun se construise à partir de ceux qui sont les premières victimes des dépossessions ? Des tentatives existent mais doivent encore faire leur preuve, par exemple celle de Commons Josaphat qui modélise financièrement, techniquement, d’un point de vue de la gouvernance, la production d’un îlot de la friche Josaphat à Schaerbeek.

La ville en commun

Aujourd’hui, la ville est produite par la domination de l’approche spéculative. En venir au commun supposerait à la suite de David Harvey qu’elle ne fasse jamais l’objet d’une quelconque marchandisation : « Le problème n’est pas le commun en soi, mais les relations entre ceux qui le produisent ou le conquièrent à diverses échelles et ceux qui se l’approprient pour en tirer un profit privé. » [10]

Au-delà de la résistance, il s’agirait de reconquérir des espaces producteurs de valeur d’usage et de proposer de construire la ville en tous lieux, sur d’autres bases que celles qui favorisent l’élite et les promoteurs immobiliers ou qui permettent une rente de situation de ceux dont le seul travail aura été d’être propriétaire au bon endroit. « La résurgence des communs a pour vocation de générer des connections, des coopérations, des enchevêtrements toujours plus denses les uns avec les autres, et avec d’autres institutions ouvertes à des pratiques de résistance. » [11]

La friche pourrait être un des lieux possibles de production de communs même s’il ne s’y réduit pas. Un lieu à partir duquel renverser le rapport de force en faveur du droit au logement, à l’espace public, au droit à la ville ce qui supposerait d’organiser la production, la distribution, l’échange, la création d’une façon qui réponde aux désirs et aux besoins humains sur une base anticapitaliste.

Notes

[1Ch. Vandermotten, Bruxelles, une lecture de la ville, Bruxelles, PUB, 2014, p. 50.

[2Nous tenons toutefois à nuancer cette vision de territoire en déserrance. En effet, au sud et au nord de la Région subsistent d’importants bassins économiques d’activités productives utiles à la ville (implantations logistiques et portuaires, dépôts de matériaux de construction, industrie alimentaire,…) lesquelles risquent de disparaître si les autorités ne prennent pas les mesures nécessaires à leur maintien.

[3En 15 ans, ce sont tout de même 800 000 m² dans la zone centrale du canal qui ont été reconvertis en logements (45% des reconversions), bureaux (23%), des équipements (écoles, crèches, lieux de culte, 17%).

[4Prenons pour exemple la dizaine d’hectares en friche située au bassin de Biestebroeck à Anderlecht : « Le réaménagement du bassin de Biestebroeck : un géant immobilier inadapté sur des pieds d’argile ».

[7Voir le dossier du Bruxelles en mouvements n° 241, « Le spectre de la gentrification ».

[8David Harvey, Villes rebelles. Du droit à la ville à la révolution urbaine, Paris, Chastel, 2012, p. 166.

[9Elinor Ostrom, La gouvernance des biens communs, Deboeck, 2010.

[10Idem, p. 134.

[11Serge Gutwirth, Isabelle Stengers, Le droit à l’épreuve des communs, VUB.


Études et analyses 2017

Dernier ajout : 22 octobre.