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Les énergies renouvelables entretiennent le mythe de l’abondance énergétique

Publié le mardi 21 juin, par Matthieu Amiech

L’abondance énergétique est un aveuglement collectif profond répandu jusque dans les rangs des écologistes, explique l’auteur de cette tribune. Cette illusion nimbe les énergies renouvelables et les nouvelles technologies de l’information d’un halo salvateur, alors qu’elles perpétuent la dévastation du monde.

Matthieu Amiech est journaliste, écrivain et éditeur.


Le problème majeur qu’ont éludé tous les discours tenus dans le cadre de la COP21 — mais aussi de nombreux discours tenus autour d’elle —, c’est que la croissance permanente des quantités d’énergie nécessaires au fonctionnement ordinaire des sociétés industrialisées n’est ni possible ni souhaitable. Pour être précis : c’est cette croissance qui a amené aux divers dérèglements qui se manifestent depuis quelques décennies, et sa poursuite n’est possible qu’au prix de pollutions, de guerres et de contraintes politiques intolérables… bien que nous ayons pris l’habitude de les tolérer, notamment quand elles se produisent ailleurs.

Dans les années 1970, lors du premier choc pétrolier, on avait entendu jusque dans la bouche de hauts responsables politiques des appels à modérer les besoins individuels et collectifs en énergie. Mais depuis le début de la deuxième alarme écologique, dans les années 2000, cette nécessité de bon sens n’est jamais évoquée, fût-ce pour la forme, par la technocratie au pouvoir. Celle-ci se contente d’encourager les citoyens et les entreprises à rationaliser leur consommation d’énergie grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (objets intelligents, compteurs Linky…).

Un comble quand on se rend compte que ces technologies sont en train de devenir le moteur de la dévastation du monde. Plusieurs études attestent depuis 2008 que le secteur des NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication) est à l’origine d’une quantité de gaz à effet de serre comparable à celle que produit l’aviation. La consommation électrique annuelle des fameux data centers, à l’échelle mondiale, était évaluée en 2012 à l’équivalent de la production de trente réacteurs nucléaires, sachant que ces centres sont voués à se multiplier avec l’augmentation du trafic sur internet. L’extraction des nombreux composants métalliques présents dans les appareils électroniques est souvent très polluante, toujours énergivore et exige de grandes quantités d’eau. Enfin, l’obsolescence rapide des produits génère des montagnes de déchets qui atterrissent en général dans l’hémisphère Sud — par exemple dans les sinistres cimetières d’ordinateurs du Ghana [1]. Rien de tout cela n’empêche États et grandes entreprises de promouvoir les NTIC comme le fondement d’un futur plus sobre. Et c’est aussi le cas d’un certain nombre de militants écologistes, dans les ONG, les associations, etc.


Au-delà des intérêts sonnants et trébuchants de certaines industries, un livre publié au début de 2015 permet d’éclairer cet aveuglement collectif : Les Illusions renouvelables [2]. Jose Ardillo ne s’y attarde pas particulièrement sur les technologies de l’information et de la communication, il propose une histoire générale de la démesure énergétique depuis la Première Guerre mondiale. Il montre combien est ancrée dans l’imaginaire moderne l’idée qu’un haut degré de culture et de liberté implique de disposer de sources d’énergie abondantes.

Il y a quelque chose d’insupportable à abandonner le mythe de l’abondance

Cette croyance est si forte que même des acteurs ou penseurs politiques ne se situant pas dans des logiques de pouvoir se sont fréquemment aveuglés sur les implications politiques et écologiques de technologies qui allaient apparemment dans le sens de la décentralisation ou de la sobriété. Même les socialistes ou les anarchistes les moins fascinés par la grande industrie du XIXe siècle faisaient reposer leurs projets de société sur des procédés de distribution universelle d’une énergie peu coûteuse et sans limites, montre Ardillo. Même la pensée écologiste d’un Murray Bookchin, souligne-t-il, ne renonçait pas à la poursuite du développement technologique et qualifiait de réactionnaires ceux qui mettent en avant la nécessité d’une autolimitation des communautés humaines par l’usage de moyens plus simples reposant d’abord sur l’énergie animale [3]. Il y a quelque chose d’insupportable à abandonner le mythe de l’abondance, à admettre que la rareté fait sans doute partie de la condition terrestre. Et c’est cette réticence qui est à l’œuvre dans les discours enthousiastes sur les énergies renouvelables censées nous permettre de conserver le même type de vie en polluant moins  ; ou dans l’idéologie de l’immatériel, qui nie le coût écologique faramineux des technologies informatiques.

Hasard des calendriers , le livre d’Ardillo se termine par des considérations écrites à l’issue du Sommet de Paris sur le climat… en février 2007. Elles valent entièrement pour ce qui s’est passé en décembre 2015 : «  (…) le consensus médiatique et scientifique sur le changement climatique recherche surtout l’adaptation progressive de la mentalité des citoyens à une nouvelle situation menaçante, due à l’activité du monde industriel. Le réchauffement de la planète, qui (…) pourrait être la pierre angulaire du démontage des discours progressistes des deux derniers siècles, se transforme entre les mains des environnementalistes et selon les schémas qui dominent le monde, en un élément de soutien à une plus grande intégration de tous les agents économiques et politiques. En d’autres termes, il ne s’agit aucunement de trouver des solutions à la crise du climat, mais plutôt de savoir comment intégrer cette crise sans perturber l’ordre social et l’idéologie qui le sous-tend [4].  »


[1] Sur ces différents points, voir Christophe Boltanski, Minerais de sang. Les esclaves du monde moderne, Grasset, 2012   ; Fabrice Flipo, Michelle Dobré, Marion Michot, La Face cachée du numérique. Sur l’impact environnemental des nouvelles technologies, L’Echappée, 2014   ; et le documentaire de Cossima Dannoritzer, La Tragédie électronique (Arte, 2015).

[2] Jose Ardillo, Les Illusions renouvelables. Énergie et pouvoir : une histoire, L’Échappée, 2015. Ardillo est un des rédacteurs de l’ancien bulletin d’information anti-industriel espagnol Les Amis de Ludd, dont une anthologie est disponible aux éditions La Lenteur (2009).

[3] Ces mises au point se trouvent dans le chapitre 3, «   Utopistes et anarchistes face à la question du contrôle de l’énergie   », peut-être le plus stimulant du livre.

[4] Les Illusions renouvelables, op. cit., p. 260.

Source : Article transmis amicalement à Reporterre par la revue CQFD.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Dessin : © Tommy/Reporterre

Photo : Pixabay (CC0)

Voir en ligne : Reporterre

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