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Les centres de grandes villes américaines laissés à l’abandon

Publié le vendredi 2 novembre, par Florence Nussbaum

Le démantèlement par l’administration Trump des financements destinés aux grandes métropoles, ajouté à la crise de 2008, a laissé des cités à la merci des spéculateurs.

Tribune. Dix ans après la crise de 2008, le paysage n’a pas beaucoup changé dans le quartier de Back of the Yards : maisons abandonnées et terrains vagues jalonnent les rues désertes à intervalles réguliers, témoignant du déclin continu de cette portion de la ville. Certaines maisons inoccupées ont été investies par des activités illégales (trafic de drogue, prostitution), jusqu’à ce qu’un incendie ou la découverte d’un cadavre entraîne leur démolition. Nous ne sommes pas à Detroit, dont les images de dévastation ont fait le tour de la Terre, mais à environ huit kilomètres du centre de Chicago, dans l’un des quartiers qui constituent le South Side, la périphérie pauvre de l’agglomération. On retrouve une situation comparable dans nombre de quartiers péricentraux des grandes villes des Etats-Unis, vidés de leurs habitants par la désindustrialisation, puis par la périurbanisation, et frappés à nouveau lors de la crise des subprimes. La dimension raciale est essentielle ici car ces zones concentrent une majorité de ménages afro-américains et quelques migrants hispaniques relégués dans ces marges urbaines. Ciblés tout particulièrement par les pourvoyeurs de prêts toxiques parce qu’ils concentraient des populations peu solvables, ces espaces ont été parmi les plus touchés par la crise, avec des taux de saisie avoisinant parfois les 30 % et un effondrement rapide des prix. Si le rythme des saisies immobilières ne cesse de ralentir aux Etats-Unis depuis 2010, nombre de maisons sont toujours vides, soit parce qu’elles appartiennent à des banques, qui ne savent que faire de ces propriétés invendables, soit parce qu’elles sont prises dans des délais juridiques infinis : en 2018, la durée moyenne de la procédure de saisie atteignait 720 jours, et jusqu’à 1 160 jours en Floride ou dans le New Jersey, soit plus de trois ans.

Les effets durables de la crise sur ces territoires sont entretenus par le développement d’une intense spéculation immobilière : des maisons vendues à la hâte par leurs propriétaires surendettés ou mises aux enchères par les banques à des prix dérisoires (parfois quelques milliers de dollars) ont été massivement achetées par des investisseurs. A Houston, les affiches publicitaires « We Buy Your House Cash » (« nous achetons votre maison comptant ») ont fleuri dans les quartiers afro-américains du nord et de l’est, incitant les ménages qui rencontrent des difficultés financières à vendre leur bien. Des séminaires spécialisés dans l’immobilier dégradé (distressed real estate) proposent même aux investisseurs en herbe d’apprendre à cibler les propriétaires les plus fragiles. Cette activité spéculative contribue à la précarisation des populations résidentes du fait de la réduction du nombre de propriétaires occupants, mais elle se double aussi de pratiques prédatrices qui accélèrent le déclin du quartier : certaines maisons dans un état de délabrement avancé sont louées à des ménages pauvres par des propriétaires peu scrupuleux ; d’autres investisseurs comptent sur une remontée des prix à long terme et laissent leurs biens se dégrader dans l’intervalle, voire abandonnent les propriétés jugées peu rentables. A Chicago, le shérif du comté a ainsi découvert qu’une société d’investissement immobilier s’était débarrassée de six maisons en ruine en transférant les titres de propriété à un sans-abri. Les villes sont impuissantes à endiguer ce phénomène. Non seulement elles manquent des moyens techniques et humains nécessaires pour traquer les investisseurs crapuleux et les banques distantes, mais l’ampleur du déclin est telle dans les quartiers concernés que les budgets alloués à cette question sont insuffisants. Et ce d’autant plus que les gouvernements locaux ont eu tendance à transférer nombre de leurs missions au secteur privé, dans un mouvement qualifié parfois de « néolibéralisation » de l’action municipale. Or, les sources de financement continuent à se tarir : le projet de budget 2019 présenté par le gouvernement prévoyait une réduction de près de 9 milliards de dollars des dotations du Department of Housing and Urban Development (HUD), chargé du logement et du développement urbain. Difficile de ne pas voir dans ce choix une attaque en règle des grandes villes du pays, principales bénéficiaires de ces fonds et bastions démocrates lors de l’élection présidentielle, et plus particulièrement des populations afro-américaines qui peuplent les quartiers périphériques délaissés. Le démantèlement progressif par l’administration Trump des financements destinés aux grandes métropoles risque de précipiter le déclin de ces quartiers paupérisés de longue date, qui dépendent presque exclusivement des subventions fédérales.
Florence Nussbaum doctorante en géographie, université Sorbonne-Paris-Cité.

Voir en ligne : Libération.fr

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Dernier ajout : 16 novembre.