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Dossier Le champ des Communs

Les Communs numériques : exemple et enjeu citoyen stratégique

Publié le lundi 21 décembre 2015, par IEB

Les communautés du logiciel libre qui construisent Internet et les outils qui s’y développent contribuent au redéploiement actuel des communs. Une expérience en mouvement qui sert de repère et active dans sa pratique la multiplication de ces initiatives démocratiques.

Internet est un bien commun technologique mis en place durant la 2e moitié du XXe siècle sur base de valeurs de base simples et ouvertes, et d’une logique de partage qui assure la stabilité de l’ensemble. Internet et Logiciel Libre [1] ne font qu’un et, aujourd’hui, le système GNU-Linux [2] constitue plus de 95 % des serveurs en ligne et se trouve être à la base du système Androïd présent sur la majorité des téléphones- ordinateurs en service à ce jour.

Sans la base d’un « commun » dont chacun peut se servir et auquel chacun peut contribuer, l’internet d’aujourd’hui n’existerait pas, et aucune des « technologies connectées » n’aurait pu se développer, étant donné les coûts de développement et la difficulté de coordonner un système mondial de manière « autoritaire »... Ainsi, internet est un exemple frappant – pourtant souvent ignoré – de « bien commun » qui démontre comment la gestion d’une infrastructure complexe et de haute valeur peut s’élaborer « sans direction centrale ». Ici, l’intelligence se trouve dans la périphérie du système (les ordinateurs des internautes), à l’opposé des centrales de serveurs qui concentrent la puissance de calcul.

Construction sociale : organiser le bazar [3]

S’il n’y a pas de « direction centrale », il existe toutefois une organisation et une dynamique sociales qui soutiennent cette construction technique. L’internet est le produit de protocoles et de standards adoptés par les acteurs dans de multiples espaces de discussions. Ces discussions appelées « Request for Comment » – c’est-à-dire « Demande de commentaire » – permettent de faire évoluer les propositions jusqu’à ce qu’une masse critique d’acteurs se mette à les implémenter. De manière générale, il n’y a pas de « lois » ou de « règles » déterminées a priori, mais des consensus à trouver à chaque fois. Une proposition qui n’est pas suivie et implémentée, n’existera pas !

Cependant tout n’est pas rose et on peut argumenter : à ce niveau, les décisions ont aussi des répercussions économiques, et on observe une influence non négligeable de certains groupes, grandes entreprises ou personnalités sur les débats et contributions au code, qui ont des influences sur les choix techniques, en fonction de leur importance économique ou symbolique... Mais la diversité est garantie : de par la nature ouverte du code de départ, il y a toujours d’autres alternatives, des « forks », des branches, c’est-à-dire des développements parallèles permettant de faire des choix, de reprendre et de corriger/ transformer. Et dans ce sens, les citoyens ont encore à se rendre compte du potentiel ici.

La nouvelle ère des clôtures

Mais à l’instar de la destruction des communs agraires par la pose de clôtures et la privatisation des terres et des chemins, les grands acteurs du capital ont réinstauré une centralisation et un contrôle des usages sur le réseau commun en créant des « plateformes ». Bien que fonctionnant sur base de logiciels libres, ces « silos » recentralisent les fonctions de calculs, de stockage et de traitement de données ramenant le statut de nos PC et mobiles à de simples « terminaux » stupides (voire amnésiques), nécessitant le réseau vers l’intelligence centrale, comme aux débuts de l’informatique...

Dans un tel contexte, il devient difficile pour les citoyens et les acteurs indépendants, voire les collectivités locales et les États, de contrôler leurs données et leurs traitements qui se font au profit des sociétés commerciales contrôlant ces plateformes. Tout nouvel usage est capturé et transformé en un produit générique (une « app ») devant correspondre à des critères sociaux arbitraires, évacuant tout propos polémique ou éthique pouvant nuire à l’image de la plateforme. La communication interpersonnelle et de groupe devient enclavée dans un système de surveillance généralisé, qui censure et déforme le paysage culturel des internautes par un nivellement vers le bas, une absence de nuances, un repli sur soi (effet bulle de recherche) et la prédominance des cultures dominantes sur les autres [4].

Se (re)libérer et se fédérer Cette dynamique est actuellement fort pressante pour les mouvements citoyens qui semblent se résoudre à utiliser ces silos pour communiquer au public. Mais rien n’est perdu. Au contraire, de nouveaux outils libres ont fait leur apparition qui permettent de se réapproprier les usages, contenus et vie privées. De multiples outils participatifs ont grandi à l’instar de Wikipedia ou d’OpenStreetMap qui sont de puissants outils citoyens décentralisés sur lesquels on peut construire [5]. Il se développe aussi des systèmes de « réseaux sociaux » libres et décentralisés [6] qui prennent de l’ampleur au sein d’une catégorie de la population consciente des enjeux, ou simplement fatigués des abus des « GAFAM » [7]. Également, alors qu’en face il y a cadrage des « groupes d’achat » qui se sont auto-organisés sur Facebook par une application de la plateforme à l’usage standardisé et contrôlé, parallèlement des développeurs-citoyens mettent en place des outils spécifiques pour les groupes d’achat solidaires de l’agriculture paysanne comme « Cagette », qui est un outil adaptable par tout groupe qui s’en saisi. L’usage du « cloud » est également discutable et des outils sont maintenant mûrs pour permettre à chacun d’héberger ses propres services sur des machines personnelles [8]. Et bien au-delà des applications, les infrastructures demandent aussi à être décentralisées. Un mouvement de fournisseurs d’accès associatifs est en train de grandir pour garantir un réseau neutre et contrôlé par les citoyens [9]. Cette question est de plus en plus pressante en ces temps de tentation de société de contrôle numérique sécuritaire.

La fédération des potentialités techniques de ces multiples outils offrira toujours plus d’opportunités en soutien des biens communs concrets et à la démocratie réelle : nous pourrons créer des systèmes d’échanges dont l’usage sera adapté localement, décuplant les capacités citoyennes par une mise en réseau efficace des énergies, et pourrait soutenir une « fédération » des communs plus largement.

Olivier Meunier
Artiste numérique et membre d’Associalibre

Notes

[1Concept positif inventé par Richard Stallman pour contrer la fermeture des codes informatiques propriétaires empêchant la recherche universitaire.

[2GNU/Linux est un ensemble d’applications autour d’un noyau constituant un système d’exploitation.

[3Ref : La cathédrale et le Bazar de E. Raymond, et la Biographie de R. Stallman.

[4Voir à ce sujet l’article « Google est raciste parce que ses utilisateurs le sont ».

[6On pense à : diaspora*, pump.io, status.net, movim, hubzilla, salut-à-toi, twister, etc.

[7GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, les majors de l’internet.

[8Tels que yunohost, labriqueinter.net, cosycloud, owncloud, freedombox, etc.

[9Fédération des fournisseurs d’accès à Internet associcatifs FFDN en France et Belgique, Réseau Guifi en Catalogne, Réseau Freifunk en Allemagne.

Bem 279 – Novembre-décembre 2015

Bem 279 – Novembre-décembre 2015

Dernier ajout : 29 septembre.