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L’école sous pression

Le regard d’une école de devoirs : le CASI-UO (Centre d’Action Social Italien - Université Ouvrière)

Publié le mardi 7 mars, par Giulio Iacovone, Maria Teresa Moretti

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En 1971, les fondateurs du Centre d’Action Social Italien constatent l’existence d’une « deuxième génération », victime d’une ségrégation socio-culturelle qui est le résultat du manque de vision à long terme des pouvoirs publics belges. La première école de devoirs bruxelloise est née !

En effet, les politiques ne mettent rien en place pour rencontrer les besoins spécifiques des travailleurs italiens et ne réalisent pas non plus que ces mêmes travailleurs vont s’installer définitivement. Par contre, les fondateurs du CASI-UO, pour beaucoup d’entre eux sociologues de formation, parlent d’une situation structurelle. Ils comprennent bien qu’un retour massif n’aura pas lieu et qu’il faut s’occuper des enfants d’immigrés installés en Belgique.

Les débuts

Cette « deuxième génération » (désignation que les fondateurs du CASI-UO sont parmi les premiers à utiliser) accuse un retard scolaire important freinant, pour des dizaines d’années, les opportunités de toute une communauté. Plus grave encore, ces jeunes souffrent d’une « déstructuration culturelle » qui découle du tiraillement entre : une société belge à laquelle ils ne s’identifient pas forcément – et dont ils sont d’ailleurs exclus en raison de leur condition d’enfants d’immigrés et d’ouvriers – et une patrie jamais visitée à laquelle ils n’appartiennent pas. C’est dans ce contexte que naît la première expérience d’école de devoirs (ED) dans la Région bruxelloise et avec deux visées différentes mais parallèles :

  • Travailler la réussite scolaire des enfants issus de l’immigration ;
  • Développer une éducation émancipatrice tant pour les enfants que pour les parents à travers l’expérience de l’université ouvrière.

Pendant les 45 ans qui ont suivi, l’association a traversé plusieurs phases et a fait face à de nombreux défis liés aux changements sociaux et aux transformations des quartiers et de la ville. Aujourd’hui, le CASI-UO est reconnu pour son travail en éducation permanente et en cohésion sociale. Plusieurs groupes, différents en termes d’âges et de cultures, se côtoient lors de ses projets spécifiques et des événements grand public que l’association organise avec leur collaboration. Il y a le groupe « des aînés », composé de seniors d’origine italienne, arrivés en Belgique dans les années 50/60 et qui constituent « les racines » de l’association, en passant par le groupe des parents jusqu’à arriver, enfin, aux groupes des adolescents et des enfants qui, de leurs côtés, représentent la diversité du quartier.

L’école de devoirs

Concrètement, un des projets, menés dans le cadre de la cohésion sociale, est l’école de devoirs, reconnu par l’ONE. Ceci s’insère dans un contexte bien particulier à Anderlecht. Cette commune se situe en partie dans ce qu’on appelle le « croissant pauvre », où les difficultés scolaires des enfants et des jeunes s’accompagnent souvent de situations de précarité sociale et économique des familles. Pour cette raison, nous jugeons l’accompagnement à la parentalité central dans notre méthode de travail et nous organisons régulièrement des réunions formatives, informatives et d’échanges avec les parents. À ce propos, deux types de rencontres ont lieu : des rencontres ayant l’objectif d’échanger nos observations avec les parents et de leur permettre de s’exprimer par rapport à leur vécu et rôle et, une fois tous les deux mois, des conférences/formations auxquelles nous invitons des intervenants externes qui traitent toute une série de questions surgies de nos réunions. Il s’agit de thématiques tels que le harcèlement, le rôle des familles dans les écoles ou autres.

Un autre axe très important au sein de l’école de devoirs se situe au niveau des relations avec les enseignants et les écoles, dans la limite de la perméabilité de cette institution. Nous constatons que les écoles restent des institutions assez fermées aux demandes qui viennent du monde associatif, dont ils ne connaissent pas vraiment le fonctionnement. Bien évidemment, ceci change d’école en école et dépend assez souvent de la sensibilité des enseignants et de leur disponibilité à l’échange, ce qui rend plus lent et complexe le travail de coopération. Ce travail de lien est essentiel dans l’optique d’un échange qui veut amener d’un côté les ED à s’enrichir de la compréhension du monde scolaire et, de l’autre côté, les écoles à s’approcher du monde extérieur (notamment pour les écoles et les enseignants qui s’ouvrent à cet échange). Entre les difficultés plus marquantes du travail en EDD, il y a sûrement celle de donner un sens aux apprentissages et aux matières avec lesquelles les jeunes arrivent, tout en apaisant les tensions créés par le système de compétition de l’école. Nous devons donc jongler entre le besoin de reconnaissance et de socialité des jeunes, leurs obligations scolaires et répondre aux demandes des parents (la réussite scolaire de leurs enfants).

À travers le dispositif de l’école de devoirs nous essayons de développer un travail pédagogique et culturel d’accompagnement à la scolarité mais, en particulier, nous visons à solliciter et soutenir l’émancipation des jeunes, ainsi que leur curiosité et leur sens critique. Cela s’avère possible surtout lors des activités créatives et des stages qui sont des moments d’expression et de réflexion très importants permettant de connaître d’autres réalités à travers des questions sociales, géographiques et /ou urbaines.

Le travail en école de devoirs représente donc, pour notre association, une fenêtre sur le quartier et sur le monde en général et nous montre, en conséquence et très clairement, une société où les inégalités grandissent. Nous pensons que les jeunes, qui fréquentent l’école de devoirs, nous montrent, chacun à leur manière, les besoins émergeant dans le quartier. Nous voulons, à travers nos actions, les accompagner afin d’expliciter les problématiques qu’ils vivent ou qu’ils observent et afin de chercher ensemble (avec les familles et dans leur milieu de vie) des solutions possibles.

Exclusion et relégation

Toutefois, en dépit de certains discours qui voudraient culpabiliser les familles pour les échecs des jeunes, nous remarquons que, dans la majorité des cas, les classes populaires mettent en place des stratégies qu’elles ont à disposition pour donner des possibilités de réussite à leurs enfants. La dernière étude sur l’état des EDD, publiée en octobre 2016 par l’Observatoire de l’Enfance, de la Jeunesse et de l’Aide à la Jeunesse [1], nous montre, en effet, une demande énorme et un manque de structure, de personnel et de moyens économiques. Dans notre cas, nous nous voyons obligés de refuser plus de 60 demandes par an, sans toutefois savoir où les parents et les jeunes pourront trouver un soutien accessible et de qualité. Comme très peu de familles peuvent se permettre de payer des cours particuliers, beaucoup d’enfants se retrouvent seuls face aux obligations scolaires et à la pression des parents, désinvestis du suivi de leur scolarité par manque de capacité (langue, etc.). C’est pour cela que nous jugeons indispensable de mener un travail constant de soutien à la parentalité qui nous pose, entre autre et souvent, en une position intermédiaire entre l’institution école et les parents mêmes.

Un phénomène particulier à souligner concerne l’augmentation de demandes des primo-arrivants, nous comptons environ un inscrit sur cinq. Souvent, ces jeunes sont mis dans des écoles où leur niveau est tiré vers le bas. Au lieu d’offrir un accompagnement adapté pour l’apprentissage de la langue en permettant la continuité d’apprentissage au niveau de l’élève, l’école a plus de facilité à « rétro-grader » l’élève pour qu’ils puissent rattraper ce qui sera considéré comme un retard mais qui ne concerne, en règle générale, que la maîtrise de la langue. Le travail avec eux relève donc plusieurs difficultés à la fois : répondre à un besoin scolaire, mais aussi au besoin de liens sociaux et éviter la perte de motivation, qui peut être alimentée par le nivellement par le bas des écoles où ils sont insérés. Pour l’empêcher, beaucoup plus de moyens seraient nécessaires.

Pour conclure, le CASI-UO, comme les autres ED, doit faire face à des problématiques liées aux écoles et à la société plus en général, problématiques telles que le décrochage scolaire, le redoublement, les échecs, auxquelles nous ne pouvons pas répondre tous seuls. Toutefois, nous essayons de mettre en place un dispositif qui, non seulement, réponde aux besoins scolaires, mais vise aussi à soutenir l’émancipation et la coopération entre jeunes et entre familles afin de construire une société de plus en plus solidaire.

Giulio Iacovone et Maria Teresa Moretti,
travailleurs du CASI-UO

Notes

[1Moreau, L., Rossion, D., « État des lieux des réalisations, besoins et enjeux des écoles de devoirs en Fédération Wallonie – Bruxelles 2011-2014 », Observatoire de l’Enfance, de la Jeunesse et de l’Aide à la Jeunesse, octobre 2016.

Bem n°286 - Janvier-février 2017

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Dernier ajout : 30 avril.