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L’école sous pression

Le regard d’une école de devoirs : l’Université Populaire d’Anderlecht

Publié le mardi 7 mars, par Maïa Kaïss

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Située à Cureghem, l’Université Populaire d’Anderlecht tente de faire face aux dysfonctionnements institutionnels de l’école qui s’introduisent dans ses murs et propose de dépasser l’aide stricte aux devoirs.

C’est à travers notre expérience de terrain, notre rapport régulier aux institutions scolaires et aux enfants que cet article tentera d’amener des pistes de réflexion quant à la place et aux difficultés que peut rencontrer une école des devoirs aujourd’hui à Bruxelles.

Depuis trois ans, l’Université Populaire d’Anderlecht (UPA) organise un soutien à la scolarité pour les enfants de 6 à 14 ans. Chaque jour de la semaine nous accueillons une cinquantaine d’enfants et cela durant toute l’année. Malgré un nombre d’inscrits déjà important nous sommes amenés à refuser au moins une demi-douzaine de demandes par trimestre.

Notre soutien scolaire, comme beaucoup d’autres, accueille des enfants dont les parents ne se sentent plus ou pas légitimes de jouer un rôle dans l’éducation scolaire (infra scolarisés, illettrés…) mais aussi ceux dont les parents souhaitent un temps délibérément supplémentaire à cet effet.

Pour répondre à la demande permanente de ces derniers, nous aurions pu en effet ne limiter le nombre d’enfants qu’au nombre de chaises disponibles. Cependant nous avons décidé en début d’année de ne permettre qu’à 50 enfants de s’inscrire afin d’assurer un cadre soigné, organisé et pertinent. Nous avons délibérément décidé de ne pas combler les places qui se libéreraient en cours d’année. Être moins que cinquante c’est laisser encore plus de place aux individualités et donc envisager mieux encore un soutien global de chaque enfant.

Offrir du sens par une approche globale

Dès le départ, il nous est apparu important d’ancrer notre projet sur une approche globale dépassant un travail restreint aux devoirs. Notre objectif « numéro 1 » réside dans la stimulation de l’enfant pour qu’il retrouve le goût de l’apprentissage et qu’il arrive à y investir du sens !

Ces enfants pour qui il semble difficile de donner un sens au parcours d’apprentissage scolaire, qui bien souvent aujourd’hui est extrait de toute application, s’interrogent : « À quoi me servira l’Histoire pour gagner ma vie ? Pourquoi m’investir dans ce cours, alors qu’il ne remplira pas mon compte en banque ? Pourquoi cumuler les connaissances alors que je ne m’en sers jamais ? Pourquoi apprendre, prétendre à l’obtention d’un diplôme, d’un emploi alors qu’il n’y a pas de travail ? » Ils se demandent alors pourquoi investir le tant valorisé parcours scolaire.

Ceci nous amène à nous poser la question suivante : que se passe-t-il dans l’école ? À cette question nous avons peu de réponses. En revanche l’école laisse des traces au-delà de ses murs. Les inégalités scolaires qui prennent place à l’école nous sont renvoyées en pleine tête à travers le devoir. Aujourd’hui nous ne comprenons pas l’intérêt du devoir et y sommes clairement opposés. Les devoirs à domicile tels qu’ils sont bien souvent donnés amènent non pas à un travail enrichissant pour la plupart des enfants mais bien à un renforcement des inégalités entre eux. Comment un enfant, déjà en difficulté, va-t-il pouvoir répondre à son « questionnaire » à la maison alors qu’il n’a pas de référent pour l’y aider ? Bien souvent les enfants et nous nous retrouvons face à des consignes qui n’ont aucun sens, à des leçons dont nous ne comprenons pas l’enjeu si ce n’est celui que l’enfant jamais ne sorte de la culture scolaire. À cela s’ajoute, pour motiver notre opposition, la question de l’ouverture. En effet, nous sommes convaincus que laisser du temps à l’enfant c’est lui permettre de développer autre chose que ce qui est valorisé par la culture scolaire. Lui permettre de prendre le temps de parler – sans thématiques définie à priori – ou de faire de la danse, du théâtre et de la peinture c’est aussi l’amener à développer son estime de soi, la confiance qu’il a en ses capacités et de pouvoir accroître ses compétences, mais tous cela « autrement » et c’est pour ce « autrement » que nous plaidons aujourd’hui. Ne plus donner de devoirs c’est permettre de dégager du temps pour autre chose.

Dépasser l’exigence scolaire

C’est donc dans cet esprit que nous désirons amener l’enfant à aller plus loin que les compétences attendues par l’école. Le solliciter différemment, le stimuler à réfléchir par lui-même, développer avec et pour lui de nouveaux savoirs. Nous avons dès lors développé diverses activités ludo-pédagogiques pour dépasser la consigne, et investir le temps que nous avons avec ces enfants en moment de « vivre ensemble » et donc d’apprentissage pluriel.

Toutefois, et malgré notre idéal, le devoir reste la raison première pour laquelle les enfants viennent chaque jour à l’UPA. Nous l’entendons plutôt comme un prétexte. Faire venir l’enfant pour ses devoirs c’est aussi le faire venir pour lui proposer, pendant 10, 20, 30 minutes, ce faire « autrement ». Défi pas toujours évident. Les enfants sont drillés par les codes scolaires et il arrive bien souvent qu’ils se désengagent a priori des activités proposées rongés par l’angoisse de ne pas avoir le temps de clôturer leurs devoirs et leçons.

Concrètement, certains enfants sont surchargés de travail, ajoutons à cela le temps supplémentaire qu’imposent les lacunes de certains, il ne reste pas toujours beaucoup de temps pour exercer notre méthode. Mais nous restons persuadés que quelques minutes, régulières, valent mieux que rien. Nos objectifs et notre approche, s’inscrivent évidemment dans la continuité du parcours scolaire de l’enfant, et nous faisons donc face à certaines contraintes, telles que la réalité temporelle de l’enfant qui n’est donc pas toujours mentalement disponible. Une certaine fatigue cognitive s’installant car les enfants viennent à l’école des devoirs quatre fois par semaine, après avoir passé en moyenne huit heures par jour sur les bancs de l’école…

Un chemin alternatif construit avec les enfants

Nous tentons au mieux de répondre aux exigences scolaires mais notre choix de travailler inspiré par des méthodes alternatives nous oblige souvent à devoir suppléer l’école dans une approche pédagogique de transmission unilatérale que nous ne défendons pas. En effet, bien que nos encadrants soient plein d’enthousiasme quant aux possibilités qu’offrent les pédagogies nouvelles, ils se rendent aussi bien vite compte des limites que pose le devoir. Tel qu’il est prescrit, le devoir ne laisse pas toujours une marge de manœuvre suffisante pour pouvoir aborder la matière d’une façon différente : active et dynamique.

Nous travaillons surtout à redonner du contenu aux savoirs. Nous veillons, pour l’enfant et l’encadrant, à construire les liens avec la réalité et la praticité immédiate de l’activité d’apprentissage pour l’enfant. Concrètement partir d’un devoir de mesure à faire sur papier peut facilement nous amener à nous promener dans le bâtiment pour comprendre les enjeux qu’impose l’espace. C’est un travail avec la matière que nous amenons. Appréhender les tables de multiplication en comptant dans le réel plutôt que de rester bloqué face à ses apprentissages devant une feuille papier. Nous tentons un maximum de former notre équipe pédagogique à ce type de méthodes et aux outils adéquats pour atteindre nos objectifs.

Ces objectifs sont fixés en début d’année. En concertation avec l’équipe de coordination nous définissons ensemble les points sur lesquels nous pensons qu’il est prioritaire d’agir. Concrètement un objectif global est fixé par âge : l’apprentissage de l’écoute, la possibilité de s’exprimer en groupe, la capacité de rechercher une information, et/ou la personne relais de cette information, l’acquisition des outils pour mieux cerner sa méthodologie de travail en sont quelques exemples.

C’est à partir de cela que nous choisissons les ateliers qui sont proposés les vendredis, en l’occurrence, pour cette année : théâtre, arts plastiques, gestion mentale, pleine conscience et éducation aux médias.

Puisque nous nous situons dans une pédagogie par projet, ces ateliers sont aussi l’opportunité – afin d’atteindre les objectifs pré-cités – de conscientiser l’enfant sur les étapes à respecter pour la réalisation de projets, de concevoir les outils les plus adaptés, de structurer son propre apprentissage. Les ateliers sont l’occasion de pouvoir ensemble réfléchir au processus qui leur permette l’action plutôt qu’à l’action elle-même. Ce type de démarche par projet leur permet également de s’engager sur le long terme et donc par extrapolation de repenser leur scolarité et apprentissage en ces termes.

En définitive, face à la réalité du terrain, aujourd’hui nous saisissons le devoir comme un prétexte pour prendre par la main ces enfants et les emmener au-delà des marges de leur cahier, en attendant, et à défaut de changements structurels et structurants.

Maïa Kaïss,
Université Populaire d’Anderlecht (UPA)

Bem n°286 - Janvier-février 2017

Bem n°286 - Janvier-février 2017

Dernier ajout : 30 avril.