Inter-Environnement Bruxelles

Le droit à la ville pour qui ?

Vesna Tomse — 1er octobre 2012

Publié le lundi 1er octobre 2012, par I E B
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À Zurich, dans les années 80, toute une génération s’est soulevée pour une vie plus cultivée et autogérée – une vie plus urbaine. Ils ont consacré toute leur énergie à défendre une infrastructure sociale et culturelle. Trente ans plus tard, certains prennent conscience qu’ils ont contribué à leur propre éviction en revalorisant la ville et leurs quartiers.

Le droit à la ville pour qui ? · À Zurich, dans les années 80, toute une génération s’est soulevée pour une vie plus cultivée et autogérée – une vie plus urbaine. Ils ont consacré toute leur énergie à défendre une infrastructure sociale et culturelle. Trente ans plus tard, certains prennent conscience qu’ils ont contribué à leur propre éviction en revalorisant la ville et leurs quartiers.

Les propriétaires et les dépossédés à Zurich global city

Zurich est une ville globale qui attire les capitaux mondiaux, le secteur financier y règne par ses activités bancaires et avec ses comptes secrets. Zurich est un havre pour l’argent des criminels et des dictateurs, mais c’est aussi un paradis fiscal pour les entreprises plus productives qui, de l’Allemagne, de l’Angleterre ou des États-Unis, s’y délocalisent. Ils se désinvestissent ainsi de leurs territoires économiques d’origine et de leurs obligations sociales au niveau local.

Avec les entreprises mondialisées arrive le cortège toujours plus massif des « nomades globaux », des salariés surpayés, des managers ambitieux, des spécialistes du marketing, des gourous de la pub et des consultants acharnés qui cherchent à tout prix à se loger dans le cadre théâtral, représentatif et urbain qui leur convient. Les familles, les primo arrivants, les immigrés de la deuxième, voire la troisième génération, les petits employés, les petits et moyens entrepreneurs, ainsi que les créatifs vraiment créatifs, sont de plus en plus relégués dans des quartiers éloignés, là où le foncier est moins cher mais aussi où les services sont plus faibles, le travail est plus rare et le cadre de vie plus ennuyeux. Comme partout la crise du logement s’exprime d’abord par l’épuration des quartiers les plus centraux et la relégation tendancielle des catégories les moins nanties en-dehors de la ville traditionnelle là où les possibilités d’émancipation sont les plus compromises.

Zurich s’enflamme

Comme l’a décrit Lefebvre, la ville amalgame les cultures, provoque des frictions et produit ainsi un surplus créatif. La ville est une usine où les habitants sont susceptibles de créer par euxmêmes de la valeur sociale et culturelle. Au delà d’un environnement naturel intact et des services de haute qualité, c’est cette vitalité enrichissante qui a permis de placer Zurich au tout premier rang des classifications internationales relatives à la qualité de vie. Et pourtant la réalité de cette ville n’a pas toujours été aussi réjouissante. Avant les années 80, Zurich était encore une ville de petits-bourgeois calvinistes, sans lieux de culture ou de rencontre pour assouvir les attentes d’une jeunesse affamée d’urbanité et d’autogestion. Les discours officiels étaient moralisateurs et la répression policière forte.

De 1980 à 1981, les jeunes Zurichois se sont révoltés contre cette ère « glaciaire » et pour une ville vivante, conviviale et cultivée. A partir de ce moment, les efforts gigantesques d’une génération entière ont permis l’émergence d’un centre culturel autonome : la « Rote Fabrik ». Ce premier élan a été à l’origine d’un mouvement plus ample qui, au cours des décennies, a permis de développer un réseau alternatif d’infrastructures sociales et urbaines, et s’est traduit par la création de bibliothèques, cinémas, bars, salles de concerts et de rencontres, jardins d’enfant, coopératives et une radio libre. Suite à cela, Zurich est devenue une ville à part entière avec ses frictions récurrentes sources de créativité et de richesse urbaine.

La production d’une ville globale

Ce dynamisme créatif n’a pas seulement servi qu’aux jeunes Zurichois, il a été assez rapidement récupéré puis instrumentalisé pour assurer la transformation néolibérale d’un territoire urbain traditionnel vers la ville globale. Le mouvement de contestation culturelle a donc suscité la revalorisation foncière et immobilière des secteurs de la ville qui étaient habités par les « producteurs urbains » les plus actifs. Le quartier de Seefeld, par exemple, était caractérisé par la présence assez marquée de la prostitution, du trafic de drogue et par conséquence de loyers bas. Les activistes jeunes et diplômés des années 60 qui s’y sont installés ont entraîné la revalorisation d’un tissu urbain en déshérence.

A partir des années 90, la pression exercée par les investisseurs immobiliers les a progressivement refoulé de la manière qu’ils ont eux-mêmes chassé auparavant les catégories les plus marginalisées de la population vers le centre médiéval de Zurich. A partir des années 80 et 90, une nouvelle génération d’activistes s’est installée dans le quartier ouvrier traditionnel d’Aussersihl.

Dans cet environnement suggestif et au contrôle social faible, ils ont pu développer un réseau social et culturel de squats, de bars illégaux et de coopératives. Par leur investissement bénévole et à leur insu, ils ont transformé un quartier populaire en quartier branché, malgré une présence forte de drogue et de prostitution. Cependant, à partir des années 2000, les potentialités urbaines d’Aussersihl furent détectées par l’administration. Le programme policier « Langstrasse plus » est engagé afin de réprimer les toxicomanes qui s’étaient réfugiés dans ce quartier, et de contrôler la prostitution.

Ensuite, les investisseurs privés et municipaux ont commencé à s’intéresser à ce secteur urbain et ils ont réalisé les premières opérations immobilières qui ont attiré une population plus aisée. Alors que les activistes créatifs ont su cohabiter avec les populations ouvrières et immigrées, les nouveaux arrivants sensibles aux nuisances sonores et mal à l’aise avec cette proximité sociale inconvenante, ont fini par imposer leurs normes, avec l’aide des pouvoirs publics à la recherche de nouvelles rentrées fiscales. Les bars illégaux sont devenus des lieux de rendez-vous pour « yuppies », les magasins ethniques se sont transformés en « take-aways » de luxe, les magasins pas chers en boutiques « trendy » et en magasins de « design ».

La valeur du foncier et de l’immobilier augmentant constamment, les ouvriers, les jeunes créatifs, et même la néo-population relativement aisée du Seefeld ont dû quitter leur quartier. Au Seefeld, ils étaient remplacés presque entièrement par les managers des grandes sociétés mondialisées dans le cadre d’une seconde gentrification (« super-gentrification ») particulièrement puissante. Avec les années et grâce aux transformations de nature culturelle que les activistes ont suscitées, Zurich n’est donc plus seulement un nœud financier de l’économie mondialisée. La ville est devenue également le lieu d’une hégémonie culturelle excluante sur le modèle de ce que Richard Florida a décrit quelques décennies plus tard [1].

Même si elles l’ont enclenchée, les initiatives collectives des activistes zurichois ne sont donc pas le principal facteur de la gentrification et de la revalorisation des quartiers anciennement populaires ou industriels. A la suite de leur mouvement, l’administration publique a su prendre le relais en attirant les grands investisseurs à l’ouest et au nord de Zurich. Après des décennies d’abandon « Zurich Ouest », une ancienne zone industrielle située à proximité de l’Aussersihl en cours de gentrification, devenait assez rapidement attractive à partir des années 90. Les créatifs n’ont mis que quelques années pour s’y installer avec leur « start-up », ateliers, bars et clubs, qui attiraient encore plus de jeunes et créatifs.

Objet du désir obscur des banques depuis les années 80, le climat politique dans les années 90 a permis d’ouvrir ces terrains industriels historiquement ségrégués aux appétits renouvelés du grand capital. Il a fait rapidement le vide au profit de « back offices » pour les banques, de tours de logement de grand luxe, d’un technoparc [2] pour start-up avec des bureaux bien plus chers qu’avant. Les plus-values réalisées par les opérateurs immobiliers ont été immenses. L’institut INURA Zurich les évalue à environ trois milliards d’euros. En même temps, Zurich Ouest a perdu toute attractivité pour la majorité des Zurichois ; le jour, le quartier leur est hostile, la nuit, il est complètement vide. Il ne semble pas que cela déplaise aux riches managers qui peuplent maintenant le secteur. On peut alors imaginer qu’en poussant le phénomène territorial un peu plus loin, Zurich dépossédée de sa diversité sociale et de la variété de ses activités urbaines deviendra une zone d’habitat pour de riches nomades globaux, écervelés, avides de luxe, rassurés par le spectacle édulcoré et exclusif d’une ville à la dérive. Là où ils ont été le moteur d’un projet urbain endogène, la mainmise des opérateurs économiques exogènes les ont relégués dans de lointaines banlieues et les ont contraints à des emplois précaires à leur service. Avilis, dépossédés et en grande partie aliénés, les créatifs urbains constatent avec effroi avoir perdu, avec tant d’autres qui ne le savent pas encore, leur « droit à la ville ».

Quoi faire ?

Avec Zurich Ouest, le dernier secteur urbain ouvert à la créativité, aux rêves et aux désirs des jeunes a disparu. Que faire ? David Harvey propose que « les producteurs urbains doivent se soulever et réclamer le droit à la ville qu’ils produisent collectivement » [3]. Mais à qui réclamer ce droit ? Aux marchés intouchables qui exproprient la majorité des uns au profit d’une minorité d’autres ? À l’administration publique qui a fait le jeu des grands investisseurs au lieu de promouvoir les activités de ses administrés ?

Aux sociétés mondialisées qui ne s’intéressent pas à la richesse des territoires urbains dans lesquels ils s’installent si opportunément ? Quand l’administration a réhabilité la Weststrasse, elle a écrit aux propriétaires en leur demandant bien aimablement de ne pas trop élever les loyers après les travaux. Bon, aujourd’hui, déjà 50% des locataires ont dû abandonner leurs appartements et peut-être même Zurich, et bientôt plus aucun des anciens locataires n’aura les moyens d’y vivre. Les citoyens de notre petite ville calviniste se comportent comme des autruches devant la mainmise des marchés sur leur cadre de vie. Ils se taisent, mais pour combien de temps encore ? Une prise de conscience collective de toutes les catégories sociales encore ancrées dans le territoire urbain est encore à construire, le nouveau réseau du « Droit à la Ville » peut y contribuer.

Notes

[1Richard Florida : The Rise of the Creative Class. And How It’s Transforming Work, Leisure and Everyday Life, 2002. Basic Books. ISBN 0-465-02477-7

[3David Harvey : Le capitalisme contre le droit à la ville, p.93.


Études et analyses 2012

Dernier ajout : 27 mai.