Inter-Environnement Bruxelles Inter-Environnement Bruxelles

Le développement durable comme compromis

Publié le mardi 3 mai, par Martine Gariépy

Dans le présent ouvrage, l’auteure propose un cadre d’analyse qui inclut dynamique sociale dans la transition vers une économie qui prenne en compte les externalités environnementales et donc moins dommageable pour l’environnement.

Référence(s) :
Gendron, Corinne, 2006, Le développement durable comme compromis. La modernisation écologique de l’économie à l’ère de la mondialisation, Presses de l’Université du Québec, 269 pages
Texte | Illustrations | Citation | Auteur
TEXTE INTÉGRAL

PDFSignaler ce document
1Corinne Gendron est titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Professeure à l’école des sciences de la gestion de l’UQAM, elle a notamment écrit sur le développement durable, la responsabilité sociale de l’entreprise, la gestion environnementale et la norme ISO 14001. Dans le présent ouvrage, l’auteure propose un cadre d’analyse qui inclut dynamique sociale dans la transition vers une économie qui prenne en compte les externalités environnementales et donc moins dommageable pour l’environnement.

Agrandir Original (jpeg, 12k)
2En ouverture, le sociologue Alain Touraine, hautement cité par l’auteure, résume habilement l’œuvre de Corinne Gendron qu’il qualifie de provocante. À travers les yeux de Touraine, nous comprenons la profondeur, l’originalité et l’utilité de son travail à une époque où le Québec, moderne et industrialisé, laisse présager la possibilité d’une transformation socio-écologique.

3Corinne Gendron poursuit, en guise d’introduction, en dressant un portrait du contexte historique qui a amené à l’éclosion de la crise environnementale dans les sociétés modernes. Elle démontre son intérêt pour les voies de modernisation des institutions économiques. Alors que plusieurs recherches se tournent déjà vers les mouvements écologiques, grâce à des entretiens auprès de l’élite économique l’auteure tente d’élargir les champs de recherche sur la problématique environnementale. Ses interrogations sur les diverses positions des dirigeants visent donc à détailler l’étendue du changement socio-économique induit par la crise environnementale. En 2006, à l’heure où le développement durable est fortement popularisé au Québec, Corinne Gendron tente de démontrer qu’il est possible de basculer vers un nouveau modèle où les multiples compromis sociaux, entre environnementalistes et hauts dirigeants, peuvent engendrer une économie moins dommageable pour l’environnement.

4Afin de théoriser la dynamique du système socio-économique et présenter les résultats de ses recherches, l’auteure découpe son ouvrage en deux grandes parties 1-Vers une théorie socioéconomique de la problématique environnementale 2-Le développement durable comme compromis social.

5La première partie est divisée en 3 chapitres. Au premier chapitre, « Les approches contemporaines de l’économie de l’environnement` », l’auteure traite des approches économiques orthodoxes et néoclassiques, de l’école de Londres, puis de l’école américaine ainsi que du courant institutionnaliste pour expliquer les assises de la monétisation de l’environnement. Dans ce chapitre, il est question de comment les processus concurrentiels, les politiques publiques, les droits de propriété, les processus de régulation, le développement technologique, les relations Nord-Sud et la croissance de la consommation se heurtent à la problématique environnementale. Puis de la manière dont les approches économiques contemporaines rapprochent l’économie de l’environnement, qui, aux yeux de l’auteure, ont tout de même leurs limites. Critique face aux thèses économiques de l’environnement, cette dernière optera pour le courant institutionnaliste afin d’explorer la sphère politique de l’économie de l’environnement.

6Au Chapitre deux, « Théorie de la régulation et problématique environnementale », Corinne Gendron aborde les modes de production et d’accumulation, des périodes de crise, tout comme d’évolution, ainsi que les formes de régulation du système capitaliste. Cette théorie lui apparaît pertinente, car bien qu’elle s’enracine dans les sciences économiques, elle s’inspire de plusieurs disciplines à caractère social. En conséquence, la théorie de la régulation est mise de l’avant à titre de cadre théorique. De plus, même si la théorie de la régulation découle d’une crise économique des années 1970, son cadre d’analyse permettrait de traiter de la crise environnementale et de naviguer en dehors des paradigmes économiques néoclassiques. Le lecteur découvrira ainsi que Corinne Gendron construit une analyse théorique alternative, en s’appuyant notamment sur les ouvrages de l’homme politique et économiste Alain Lipietz. Ce qui l’amènera à dépasser les limites de l’économie de l’environnement et d’être critique face à celle-ci tout au long de l’ouvrage.

7Or, à ce chapitre, le chemin est ardu lorsqu’elle développe son propre concept en réfléchissant sur les éléments au centre de l’écologie politique. Sa démonstration sur l’arrimage des rapports de luttes entre les acteurs sociaux, ayant comme arrière-plan des questions environnementales, culturelles ainsi qu’économiques ou structurelles, à la théorie de la régulation peut apparaître très générale. Elle n’est toutefois pas sans non-sens, alors que nous nous reportons à l’un des principaux objectifs de l’auteure qui est de réfléchir sur les moyens de transformer dynamique sociale et les institutions durant les prochaines années. Il faudra être perspicace afin d’arriver à la fin du chapitre trois, « Action collective, nouveaux mouvements sociaux et théorie de la régulation », en ayant bien saisi comment les transformations socio-économiques s’opèrent dans la mesure où le modèle de développement se renouvelle à force de compromis. En effet, Corine Gendron nous entraine encore plus loin dans la théorie de la régulation à ce chapitre en abordant le caractère social de la construction des institutions, du système économique et de la reconnaissance de la crise environnementale.

8L’intention de l’auteure étant de démontrer l’envergure de ce qu’elle soutient par modernisation économique, elle nous invite ici encore à une vision globale qui ne se limite pas à une approche traditionnelle radicalement technique ou à l’opposé, à une perspective strictement scientifique de la détérioration des écosystèmes. Face à l’actuelle crise environnementale, l’emphase est mise sur les processus sociaux-économiques dans la modification des sociétés modernes. La théorie de la mobilisation des ressources est donc utilisée comme un moyen pour comprendre la manière dont il sera concevable d’arriver à une meilleure décentralisation de l’État. Un modèle possible, non seulement en raison des revendications des mouvements sociaux, mais principalement grâce à leur implication constructive dans la transformation des sociétés industrielles. Pour Corine Gendron, afin d’en arriver à une vraie modernisation, il serait important de réfléchir et de voir plus loin que la classique théorie d’institutionnalisation des nouveaux mouvements sociaux. En effet, s’il est vrai que certains idéaux peuvent être repris dans un cadre politique précis, pour celle-ci l’action collective aurait également le potentiel d’engendrer des transformations structurelles et décisionnelles.

9Au final de la première partie, nous comprenons que l’auteure n’entrevoit pas un changement radical du schéma actuel basé sur la croissance économique. Elle croit toutefois aux compromis qui mèneraient vers la dématérialisation de l’économie et de l’internalisation des coûts environnementaux, possibles grâce à une transformation structurelle induite par les luttes sociales. Ce qui inévitablement engendrera des processus modernes de renouvellement organisationnel, économique et politique. Comme l’auteure le souligne, la première partie aura donc servi à mettre l’emphase sur l’entrée de la crise environnementale comme perturbatrice du modèle de développement socio-économique actuel. Ce facteur historique, elle viendra le renforcer en deuxième partie, alors que son analyse du discours de l’élite économique confirmera la reconnaissance de la crise environnementale.

10À la lumière du cadre théorique établi en première partie, c’est enfin dans « Des dirigeants écologistes » que Corine Gendron expose le résultat de ses recherches. Elle identifie les problèmes environnementaux pointés par ces derniers, la fréquence à laquelle ils en font référence ainsi que la cause qu’ils leur attribuent. Elle nous propose une synthèse des diverses définitions faites de la crise environnementale puis identifie dans quelle mesure l’élite reconnait le rôle de l’industrie dans la dégradation de l’environnement. Dans un second temps elle se tourne vers la notion du développement durable et identifie des divergences quant à la définition de ce concept. Elle révèle les éléments qui caractérisent le développement durable selon les hauts dirigeants et les fractionne en trois grandes catégories : une définition institutionnelle qui inclut les sphères sociales, économiques et environnementales, telle qu’établie dans le rapport Brundtland, une autre qui reconnaît la problématique environnementale comme base à l’équilibre entre production et consommation, puis enfin une dernière sans référence à l’environnement qui repose sur la durabilité du développement socio-économique.

11Ses recherches lui permettent ainsi d’alimenter une discussion autour de la tension entre l’économique, l’environnement et la gestion éthique. En plus de pousser la réflexion à l’égard des consensus et contradictions qui se dessinent entre les leaders de l’industrie, mais également avec la classe écologique, dans l’utilisation du concept de développement durable. L’auteure fournit plusieurs exemples tirés de ses entrevues, puis souligne quelques constats. Notamment que le fossé apparaît essentiellement au niveau des moyens qui doivent être mis en œuvre pour faire face à la crise environnementale et que les dirigeants n’abordent pas la question de divergence d’opinions quant aux composantes de la notion de développement durable. Ce qui laisse présager que l’auteure formulera une critique face à la notion de développement durable. Il est toutefois tout autre. De prime abord, ses recherches démontrent la reconnaissance par la majorité de l’élite économique de la crise environnementale et leur adhésion, peu importe leur vision, au développement durable comme modèle de développement. Le modèle de modernisation idéal, qui permettra de sortir du paradigme du consumérisme, reste donc la notion de développement durable aux yeux de l’auteure.

12À première vue, cette vision peut tromper. Or, il est ici encore important de se rappeler que l’objectif de son ouvrage est d’entrevoir de quelle manière les sociétés peuvent tomber dans un paradigme post-industriel. Par conséquent, consciente que les dirigeants orchestrent la notion de développement durable à leur escient, elle invite à aller plus loin de l’interprétation qu’ils s’en font en se penchant sur leur positionnement face à l’État, la réglementation et les institutions économiques. Dans Un nouveau modèle de société, il est donc question de la dynamique économie-société -État, soit l’univers sociétal des dirigeants à l’intérieur duquel vient se glisser la crise environnementale. Ses entrevues avec l’élite économique dévoilent de l’importance accordée à la démocratie et aux consultations publiques ainsi qu’à la notoriété des groupes sociaux sur la scène internationale et locale. Ce qui vient enfoncer encore plus le clou dans la force de l’action sociale et des groupes de pression afin d’arriver au renouvellement de la démocratie. Il demeure que les piler du modèle des hauts dirigeants reste la consommation et la croissance économique. Le contexte de mondialisation impose des limites et l’auteur juge que la société n’est pas encore prête une croissance zéro ou à la complexité de l’internalisation des externalités. Au terme de ses recherches, ses hypothèses laissent donc présager l’émergence de modes de régulation moins radicaux, basés sur une dématérialisation de l’économie.

13Au final, nous retiendrons que pour Corine Gendron, la reconnaissance de la problématique environnementale et l’adhésion au développement durable laissent entrevoir la possibilité d’un changement de paradigme socio-économique. Elle décline un cadre purement technique et maintient l’idée que les écoles de pensées institutionnalistes et régulationistes classiques de l’économie de l’environnement ne sont pas satisfaisantes pour arriver déverrouiller les blocages induits par la crise environnementale. En se tournant vers le paradigme sociétal des dirigeants et vers la pression provoquée par les groupes environnementaux sur le système économique, l’auteure enrichit de manière globale la compréhension de la complexité de l’analyse de la problématique environnementale. Si les tensions sociales ne sont que partiellement résolues, pour l’auteur, les solutions ne seront que provisoires. En guise de conclusion elle invite donc à fractionner les types de dirigeants et d’environnementaliste afin de cerner les compromis possibles d’émerger à petite échelle.

14En outre, il est important de souligner que la lecture de cet ouvrage est anguleuse puisque l’auteure navigue entre plusieurs théories et écoles de pensées issues du domaine des sciences économiques ainsi que de la sociologie. Ceci relève du fait que, durant les deux premières parties, Corinne Gendron s’affaire à dévoiler la démarche constructive de ses recherches qui l’ont amenée à gagner le prix de la meilleure thèse, soumise en 2001 au répertoire de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC), dont cet ouvrage est tiré. En conséquence, bien que l’auteure explique de manière claire et découpée les concepts qui alimentent sa thèse, la lecture de cet ouvrage demande de faire preuve de persévérance. En effet, nous parvenons seulement au quatrième chapitre à son objectif principal qui, tel que promis au verso du livre, est l’analyse du discours des hauts dirigeants d’entreprises. La lecture de cet ouvrage nécessite alors un travail intellectuel rigoureux afin de garder le cap sur le fil conducteur qui gravite autour de la théorie de la régulation, l’action collective ainsi que de nouveaux mouvements sociaux.

Haut de page
TABLE DES ILLUSTRATIONS

URL http://vertigo.revues.org/docannexe/image/17117/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 12kHaut de page
POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique
Martine Gariépy, « Le développement durable comme compromis », VertigO - la revue électronique en sciences de l’environnement [En ligne], Lectures, 2016, mis en ligne le 28 avril 2016, consulté le 03 mai 2016. URL : http://vertigo.revues.org/17117
Haut de page
AUTEUR

Martine Gariépy
Candidate à la maîtrise, Institut des sciences de l’environnement ISE UQÀM, Québec, Canada, courriel : martine.gariepy@hotmail.com

Haut de page
DROITS D’AUTEUR

Licence Creative Commons
Les contenus de VertigO sont mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

Voir en ligne : VertigO

Lectures

Lectures

Dernier ajout : 26 septembre.