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DOSSIER : PIÉTONNIER POUR QUI ?

Le cœur palpitant de Bruxelles

Publié le mardi 21 avril 2015, par IEB

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I palpiti, i palpiti sentir, confondere i miei coi suoi sospir (Extrait de la romance « Una furtiva lagrima » de l’opéra « L’elisir d’amore » de Gaetano Donizetti).

Le projet de la Ville de Bruxelles tente d’augmenter l’attractivité de son cœur historique. il ne s’agit pas seulement de mettre cette initiative en relation avec l’agitation généralisée des territoires en compétition pour gagner une place ou l’autre dans la classification des métropoles en concurrence, c’est aussi l’expression d’un atavisme plus ancien. Atavisme particulièrement structurant lorsqu’il s’agit d’articuler le transport, l’activité économique, le contrôle sur le territoire et par conséquence asseoir une autorité politique sans cesse remise en question.

« Bruxelles et sa rivière »

Dans ce livre qui analyse le rapport de Bruxelles à sa rivière, Chloé Deligne émet, entre autres hypothèses, celle des interventions techniques du Duc de Brabant sur la navigabilité de la Senne au XIe siècle pour fixer au cœur de son fief le point navigable ultime où les marchandises pouvaient être acheminées par la voie d’eau. Là où les barges ne peuvent pas aller plus loin, elles se déchargent, le marché se met en place, les activités économiques se développent et les recettes fiscales rentrent dans les caisses de celui qui surveille tout cela depuis son château sur la colline. Bruxelles serait donc née au fil de l’eau, de l’initiative opportuniste d’un Seigneur du Moyen Âge. En tirant parti de la configuration géographique de son fief pour organiser une rupture de charge dans le cycle des échanges, le Duc a pu se construire une position politique parmi ses concurrents féodaux.

Le haut, le bas et les boulevards centraux

Survolons les siècles pour nous arrêter un moment à la création des boulevards centraux après 1886. Avec l’avènement de l’ère industrielle, l’activité économique était en train d’échapper au contrôle de la Ville par le haut (l’habitat bourgeois et le commerce de luxe se déplaçant vers le Quartier Léopold et l’avenue Louise), et par le bas (l’industrie se développant aux abords du canal en dehors du centre urbain). Au-delà du prétexte hygiéniste avancé alors pour justifier la profonde restructuration du cœur historique, en enfouissant sous les nouveaux boulevards la rivière qui fit la fortune de Bruxelles, il s’agissait surtout de remplacer des quartiers populaires par un « habitat à la parisienne » et par des activités commerciales bourgeoises qui avaient tendance à quitter le centre.

La manœuvre n’a toutefois pas vraiment fonctionné, les investisseurs ne se sont pas bousculés et si la Ville de Bruxelles n’avait pas pris le relais d’acteurs privés défaillants, les boulevards centraux seraient restés avec des tas de dents creuses. Par cette opération de prestige, un commerce plus haut de gamme est revenu au centre, mais les classes bourgeoises n’ont pas suivi, les plus riches ont persisté à habiter la partie haute de la ville. C’est le cas depuis l’installation des Ducs de Brabant sur les hauteurs du Coudenberg, à distance des quartiers populaires et de production qui se sont toujours maintenus dans le fond de la vallée, aux abords de la Senne d’abord, puis du canal.

La croissance radio-concentrique d’Anvers et le schéma incomplet de Bruxelles

La croissance urbaine anversoise a été schématisée par Guido Stegen par le biais du programme Space Syntax, un modèle d’analyse informatique de la structure urbaine à partir des espaces libres. Il fait apparaître l’attractivité de chaque voirie selon qu’elle est plus ou moins connectée avec l’ensemble du réseau des espaces publics. Les voiries les mieux desservies ressortent en rouge et au fur et à mesure qu’elles tendent vers le bleu, elles sont de moins en moins intégrées dans l’ensemble du système urbain.

Pour Anvers, les espaces publics du cœur historique ressortent en rouge pendant tout l’Ancien Régime. à partir du XIXe siècle, les espaces publics les mieux connectés tendent à migrer en périphérie. Cela indique qu’à partir d’un certain moment, le centre historique n’est plus en capacité d’absorber la vitalité urbaine de l’ère industrielle. Ce qui est le plus central tend à échapper au centre. Pour maintenir la centralité, il aurait fallu procéder à de profondes restructurations notamment en matière d’infrastructure et de mobilité. Ce fut le cas à Bruxelles, et moins à Anvers.

Le schéma radio-concentrique d’Anvers est incomplet puisque la ville est un port et s’adosse à l’estuaire. Contrairement aux attentes, le schéma de Bruxelles est tout aussi incomplet. Dans sa récente étude sur la petite ceinture, Rien van de Wall le démontre par le tracé avorté des ceintures successives (Victor Besme, vallée de la Woluwe, Ring). Il pointe aussi le systématisme de leur orientation Nord-Ouest/Sud-Est qui est parallèle à la vallée de la Senne et leur implantation du coté de sa berge la plus haute, la plus bourgeoise. Les rings ne seraient peut-être pas des avortons mais traduiraient assez systématiquement un rapport social au pouvoir qui se distribue entre le haut et la bas, entre la cour seigneuriale et la ville marchande et/ou productive.

Décentralisation

À entendre les discours des élus régionaux ou d’éminents représentants autoproclamés de la société civile, le polycentrisme urbain serait une nécessité absolue du développement territorial de Bruxelles. Plus qu’une invention, c’est un lieu commun rebattu par tout ce qui gravite autour de l’idée que le territoire se marchande. Imaginer que Bruxelles ne gravite plus autour de son cœur historique ne fait sans doute pas l’affaire de la Ville qui serait plutôt perdante si elle voyait fondre sans réagir son attractivité en faveur d’autres communes de la région. Situés en dehors du Pentagone, le Quartier Léopold, les berges du canal ou le plateau du Heysel attirent les investisseurs bien loin de l’ancien centre.

Nous pouvons alors imaginer l’inquiétude et le désir de la Ville d’attirer à nouveau une puissance urbaine en train de lui échapper. La mise en œuvre d’un dispositif urbain (piétonnisation et mini-ring) permettant l’organisation de grands événements festifs ancrés dans le décor des boulevards centraux peut être lue comme une réponse aux initiatives régionales de décentralisation. Au-delà de la tension économique, il y aurait aussi une tension plus politique entre Ville et Région dans une Belgique en fédéralisation incessante et une Europe en construction permanente. Aujourd’hui l’attention à l’événementiel du Collège peut être comprise comme une tentative de se réapproprier un pouvoir sur le territoire, pouvoir contesté d’une certaine manière par l’émergence de la Région.

« Oh la la la vie en rose
Le rose qu’on nous propose
D’avoir les quantités d’choses
Qui donnent envie d’autre chose »

Foule sentimentale
Alain Souchon

La palpitation du touriste sentimental

La course à l’événementiel et sa conséquence sur la mobilité intra-muros ne seraient donc pas une fin en soi mais surtout un moyen pour maintenir une certaine forme de contrôle territorial dans un ensemble régional à la recherche d’un nouvel équilibre politique entre ses différentes composantes. Les bien vieux rapports entre haut et bas, entre centre et périphérie, entre mobilité et activité économique, entre activité économique et puissance politique sont sans doute suffisamment structurants pour permettre une autre lecture de ce qui est en train de se passer. Le subterfuge de la piétonnisation, comme celui de l’impératif hygiéniste avant lui, est une manière de nous parler aussi de la lutte politique en cours.

Mais s’il y a des tensions internes, Bruxelles n’échappe bien évidemment pas au grand phénomène de la mondialisation et de la mise en compétition des territoires. Dans son projet de piétonnisation, il s’agit quand même d’attirer le touriste. Il ne s’agit sans doute plus d’améliorer le cadre de vie de ceux qui habitent encore la ville et qui sont habités par elle. Si l’on se donnait la peine d’envisager correctement les incidences environnementales et sociales d’un tel projet, on se rendrait peut-être compte que le retour à chaque fois espéré des classes bourgeoises pour accroître les recettes fiscales n’est plus vraiment l’objectif à atteindre face à la rente supposée supérieure d’un tourisme déterritorialisé. Les gentrificateurs du centre-ville sont tout de même encore des habitants. Faut-il les faire fuir comme ont été chassées les populations les plus pauvres, pour les remplacer par ceux qui se promènent un billet d’avion en poche, la carte de crédit en main et le cœur palpitant in petto ?

Marco Schmitt
5 mars 2015

Bem 275 – Mars-avril 2015

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Dernier ajout : 9 décembre.