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Le caractère recyclable des déchets est une raison pour continuer à en produire

Publié le vendredi 28 juillet, par Simon Blin

Baptiste Monsaingeon, l’auteur de « Homo detritus » raconte l’histoire de la gestion des scories de notre civilisation. Après les avoir enfouis et brûlés, il est devenu impératif de les réutiliser. Or la promesse d’une économie circulaire est loin d’être tenue, et le modèle productiviste et consumériste perdure.

Baptiste Monsaingeon « Le caractère recyclable des déchets est une raison pour continuer à en produire »

Cachez ces déchets que l’on ne saurait voir. Voilà ce que nous pensons tous. Objet d’une banalité extrême voué à l’oubli une fois le couvercle de la poubelle refermé, le déchet est cette matière déchue qu’on dépose loin, qu’on enfouit sous terre, qu’on brûle et qui, pourtant, réapparaît de façon incontrôlée, à la surface des océans ou dispersée en particules fines dans l’atmosphère. « Les déchets sont désormais des traces indélébiles de notre présence sur Terre », prévient le jeune chercheur à l’Institut francilien Recherche Innovation Société (Ifris) Baptiste Monsaingeon, auteur d’une puissante critique de la société du déchet. Le socio-anthropologue raconte comment Homo detritus, c’est aussi le titre de son ouvrage paru en mai (Seuil, collection « anthropocène »), face cachée de Homo œconomicus, a cru sauver la planète en « bien jetant ». Longtemps frappé d’un interdit, ce nouvel objet d’investigation pour les sciences humaines constitue un miroir édifiant des impasses de notre approche gestionnaire des restes.
Pourquoi qualifiez-vous l’anthropocène, l’âge géologique à partir duquel l’activité humaine a un impact sur l’écosystème, de « poubellocène » ?

Ce mot apparaît dans les années 70, lorsque des géologues cherchent à caractériser notre nouvelle ère géologique. Partant du constat qu’une quantité massive de plastique reste stockée dans les sous-sols de la Terre, ces derniers suggèrent même, sur le mode de l’humour, de parler d’un « poubellien inférieur », une ère du déchet sans plastique, et de son après, le « poubellien supérieur ». Le poubellocène a l’avantage de désigner les producteurs de déchets au sens large comme acteurs principaux de la dégradation de l’écosystème terrestre. C’est aussi une manière de montrer que les détritus constituent un opérateur critique pour problématiser ce changement d’époque car ce sont eux, éparpillés aux confins du globe, qui sont devenus les marqueurs de cette période où Homo sapiens s’est érigé en force géologique.
Vous racontez comment les déchets focalisent l’attention des critiques de la société de consommation. Pourtant, ils n’ont pas toujours existé…

Dans l’Invention des déchets urbains : France 1790-1970, publié en 2005, l’historienne Sabine Barles pose l’hypothèse qu’avant le XIXe, le mot « déchet » est circonscrit à un usage technique qui ne renvoie en rien à un abandon pur et simple ni à l’imaginaire de la décharge ou de l’incinération, mais à une étape où le résiduel est pris dans une logique de synergie entre les villes et les campagnes. L’essentiel du gisement détritique des villes se concentre dans les vidanges et les boues urbaines ; il s’agit de productions organiques que les chiffonniers et cultivateurs périurbains traitent comme une ressource précieuse.
Au XVIIe siècle, on s’intéresse à l’étude des excréments pour les possibilités de guérison qu’ils offrent. La Pharmacie de la merde, ouvrage de Paulini paru en 1696, devient un best-seller…

La médecine, qui prend son essor pendant la Renaissance, va très tôt se focaliser sur l’analyse des excreta : les processus de corruption des matières organiques font l’objet de nombreux travaux scientifiques. Puis, à partir du XVIIIe siècle, un long mouvement idéologique hygiéniste va accuser la putréfaction d’être à l’origine des grandes épidémies qui frappent l’Europe. En critiquant les excréments et plus globalement l’ordure, on tend à bannir les résidus de l’espace urbain et à promouvoir de nouveaux standards esthétiques. Dans le Miasme et la jonquille (1982), l’historien Alain Corbin rappelle qu’avant le XIXe siècle, ce qu’on appelle aujourd’hui des mauvaises odeurs n’étaient pas nécessairement perçues comme telles. L’historien André Guillerme montre également dans ses travaux que la puanteur des villes est synonyme de richesse. Puis, les médecins et les acteurs publics s’emparent de la question et entament une entreprise de désodorisation de l’espace urbain ; on apprécie peu à peu tout un tas de nouvelles odeurs, végétales notamment, tandis que la puanteur est associée à la mort, la putréfaction, à de la pollution. A partir de ce moment-là, on va chercher à enfouir les déchets, à les brûler. Paradoxalement, leur nombre va considérablement augmenter.
La démocratisation du plastique est-elle un tournant majeur de la « crise du déchet » ?

La multiplication des déchets va de pair avec l’explosion démographique, l’urbanisation et l’invention des polymères de synthèse, ces produits conçus à partir de dérivés pétrochimiques. Dès le début du XXe siècle, on produit des plastiques pour la grande consommation. Après la crise de 1929, les industriels américains considèrent qu’il y a là matière à dynamiser l’économie en faisant du plastique un matériau jetable par excellence. C’est finalement avec l’avènement de la grande distribution après la Seconde Guerre mondiale que le plastique se démocratise.
A l’origine promu pour sa capacité à résister au temps et son coût bas, le plastique devient la tare de notre siècle…

Robuste et léger, le plastique renvoie aussi à une conception très fluide du jeu social ; sa « jetabilité » devient un argument de vente au lendemain de la guerre et un véritable « art de vivre » de la modernité. Cette période connaît une promotion sans équivalent du jetable. Un article paru en 1951 dans le magazine Woman’s Home Companion souligne que les produits jetables offrent l’opportunité de « balancer à la poubelle [ses] problèmes de vaisselle et de lessives ». L’acte de mise au rebut devient un geste presque jubilatoire. Avec l’invention des barquettes et des sachets alimentaires individualisés, les foyers d’après-guerre commencent à acheter des biens munis d’emballages multiples et s’habituent à consommer des produits à usage unique. L’avènement du jetable est vécu comme un gain d’efficacité à rapprocher de la culture moderniste fondée sur la promotion de la propreté. La logique d’abandon déplace les enjeux de la réintégration des déchets dans les circuits économiques et sociaux.
Votre livre raconte la façon dont on a cru pouvoir « sauver la planète » en rationalisant la gestion des déchets…

Jusqu’aux années 70, le modèle du tout-au-trou va dominer la gestion des déchets. Moins connu que le tout-à-l’égout, le procédé permet de cacher ce qu’on ne veut plus voir. Le modèle de la décharge va s’institutionnaliser avec des versions plus ou moins élaborées ; le tas d’ordures à la lisière de la ville ou la décharge contrôlée qui nous vient d’Angleterre, une forme technicisée du tout-au-trou peu onéreuse. Au sortir des Trente Glorieuses, l’explosion des gisements détritiques vient contester ce modèle. Certaines matières résistent à la décharge. D’autres, tel le plastique, ne se décomposent pas. Il devient inacceptable de continuer à remplir des trous.
Du déchet abandonné, on crée un « déchet pour la technique », raison d’être de l’industrie du déchet…

Dès le XIXe siècle, les industriels du secteur chimique, notamment, comprennent qu’ils ont intérêt à faire du recyclage. Ces derniers se dédouanent d’être les producteurs de déchets car l’idée d’avoir des pertes va à l’encontre de celle de faire du profit. Des historiens, comme Jean-Baptiste Fressoz, montrent que ce discours du recyclage vertueux de leur part est une forme de green washing avant l’heure. Une fois la définition juridique du déchet actée dans les années 70 aux Etats-Unis, puis en Europe, une industrie dévolue à la gestion rationnelle des déchets se développe ; leurs représentants démarchent les collectivités pour installer des incinérateurs et des centres de tri sur leurs territoires. Ces industriels imposent un cahier des charges à des acteurs publics qui s’engagent à fournir des volumes stables de rebuts chaque année. Le déchet devient un objet qu’il faut continuer à produire pour garantir la pérennité de ces infrastructures techniques.
A propos du recyclage, vous parlez d’un défi rarement résolu…

L’argument de la recyclabilité des déchets a justement permis de poursuivre leur production. Par exemple, celle du plastique continue sans cesse de croître, notamment grâce à l’idée que ces matériaux contribuent à un modèle d’économie circulaire qui désamorce toute menace chez les jeteurs lorsque ceux-ci estiment faire « le bon geste » en utilisant « la bonne poubelle ». Or cette promesse n’a jamais été tenue. A Paris, 80 % des poubelles jaunes sont incinérées.
Comment l’expliquer ?

La première raison avancée est l’incompétence des usagers à trier leurs déchets. On dit qu’on ne trie pas assez bien, qu’il y a toujours des erreurs et des effets de souillure. Ce qui n’est pas faux, puisqu’un mauvais tri enraye d’emblée le processus technique et complexe de recyclage. Par ailleurs, il reste plus économique de continuer à incinérer les déchets. En France, nous avons un parc d’incinérateurs important qu’il faut alimenter. Enfin, en considérant qu’il existe une industrie capable de recycler les matériaux, on ne remet pas en cause le modèle productiviste et consumériste.
Dans quelle mesure remettez-vous en cause l’économie circulaire ?

J’utilise la critique de l’écocitoyenneté pour interroger le type de subjectivité qui est valorisé dans ce qu’on appelle l’économie circulaire. Le philosophe américain Michael Sandel questionne cet idéal-type prôné par le libéralisme à travers la figure du sujet désencombré, ce citoyen qui se sent fondamentalement libre et sans attaches. Il y a dans l’imaginaire de l’écocitoyen quelque chose de cet ordre ; jetant le déchet dans la bonne poubelle, il se désencombre de sa responsabilité dans la production de son déchet. Que cherche-t-on à préserver lorsqu’on s’évertue à bien jeter ? Est-ce la planète ou ce mode de vie qui consiste à nous considérer plus léger ? L’écocitoyen cristallise une tendance de l’histoire qui tend à individualiser notre rapport au déchet alors que dans les sociétés primitives, la gestion de l’organique est toujours l’affaire du groupe. Le summum de cette individualisation est le modèle du tri sélectif. Il vient conclure l’idée selon laquelle la production du déchet émane de l’individu-consommateur et doit être réduite à néant.
L’objectif « zéro déchet » n’est finalement qu’une utopie ?

La vision d’un monde sans restes fait écho à l’idéal de perfection qui structure le développement de la modernité occidentale, cherchant à s’émanciper de son substrat naturel. Avec l’économie circulaire, la maîtrise technique des flux résiduels s’institue comme une promesse d’éternité, celle d’une société « immortelle » où l’écocitoyen devient maître dans l’art de conjurer la peur de la mort. Ce projet de clôture d’un monde matériel recèle aussi un enjeu politique que Walter Benjamin décrit via la figure du chiffonnier dans son livre inachevé Paris, capitale du XIXe siècle. Le chiffonnier y exhume les déchets à travers lesquels s’éparpille l’inconscient du temps et vient reconstruire l’histoire de nos sociétés. De ce point de vue, l’idée d’une société sans déchets m’apparaît au moins aussi dangereuse que désirable ; elle nous renvoie à l’idéal d’un monde sans restes, c’est-à-dire sans mémoire, sans histoire.

Voir en ligne : Libération.fr

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Dernier ajout : 11 décembre.