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La voiture autonome ne nous libèrera ni de la physique, ni de la morale

Publié le mercredi 4 novembre 2015, par Eric Vidalenc

La voiture autonome n’en finit plus de faire la une, de la Google Car aux ambitions des plus classiques PSA, Renault, Valéo pour ne citer que les français. Ultime avatar de la numérisation de la mobilité, elle devrait nous libérer de tous les maux de la voiture actuelle : coût élevé, fortes pollution locale et émissions de gaz à effet de serre, occupation inconsidérée de l’espace public en étant la plupart du temps à l’arrêt, accidents mortels et blessés graves…

Selon les plus fervents partisans de la révolution numérique, « il devient possible d’inverser la flèche du temps ». Ce sont les écrits de Chris Anderson, rédacteur en chef du magazine Wired sur les nouvelles technologies, dans son ouvrage Makers, à propos de la voiture électrique et numérique.

L’intégration de toujours plus de logiciels dans les véhicules, à la place du matériel, va permettre de les améliorer sans cesse ! Au lieu de se dégrader, la voiture va s’améliorer au fur et à mesure du temps qui passe. Et cela, tout simplement par la magie de la mise à jour des logiciels. Comme les sites web connaissent des versions Beta, puis v1, v1.1, v2, etc. votre voiture connaîtra de telles améliorations avec sa numérisation. La révolution numérique, qui a déjà bouleversé le monde de la connaissance (les bits), va demain transformer le monde physique (les atomes).

La voiture numérique, une machine lutter contre l’entropie ?
L’ouvrage Makers est par ailleurs stimulant sur les impacts de la Troisième révolution industrielle mais cette assertion légère discrédite une partie du discours. Pour l’heure, nous n’en sommes pas à la voiture sans cesse améliorée, mais à la voiture qui dissimule ses défaillances par un tour de passe-passe. A l’heure de la tromperie massive de Volkswagen avec l’utilisation de logiciels, c’est faire preuve d’un optimisme béat envers le numérique et les algorithmes que de penser que l’intégration du numérique dans la voiture suffit à résoudre les enjeux énergétiques et environnementaux.

On pardonnera à Chris Anderson sa méconnaissance des lois physique, de la mécanique et de la thermodynamique (bien qu’il soit physicien de formation !), mais aucune technologie numérique ne permettra de favoriser la néguentropie. Inéluctablement, une voiture sera toujours une formidable machine à entropie, à augmenter le désordre et la dissipation de l’énergie. En augmentant l’efficacité du moteur, en passant à l’électrique, on pourra ralentir peut-être ce processus, surement pas « inverser la flèche du temps ».

L’heure n’est plus à se raconter de « belles » histoires mais à regarder en face les potentialités de la technique et définir clairement les conditions nécessaires pour qu’elle permette d’atteindre les objectifs voulus.

Les dilemmes moraux de la voiture autonome
Bien moins euphorique, mais très pédagogique pour démonter les discours lénifiants sur le véhicule autonome : les voitures autonomes vont être « programmées pour tuer » !

Alors que la sécurité est un des principaux arguments mis en avant par leurs promoteurs, une récente recherche (Sommes-nous prêts pour les voitures utilitaristes ?) de Jean-Francois Bonnefon, et deux autres collègues de l’Ecole d’Economie de Toulouse, reprise par plusieurs médias, notamment la MIT Technology Review, illustre les dilemmes moraux insolubles face auxquels l’on va se trouver.

Les chercheurs ont cherché à partir de réactions de panels d’individus à définir des algorithmes de comportement pour les véhicules autonomes dans des situations de choix complexes. Dans la situation représentée sur le graphique ci-dessous, la voiture pour préserver un groupe de 10 personnes s’encastrerait dans un mur latéral, quitte à tuer le passager et le « pilote ». En clair, avec un tel algorithme, les utilisateurs de véhicules savent qu’ils sont condamnés par rapport à un véhicule standard…donc ils “risquent” de ne pas utiliser de véhicules autonomes. Ici se trouve donc le paradoxe qui empêchera la diffusion des véhicules autonomes dans le parc. Car les gens sont en faveur des voitures autonomes qui préservent toujours le plus de vie…sauf s’ils sont à bord.

Et les questions insolubles n’en restent pas là. Faut-il modifier l’algorithme s’il y a des enfants à bord ? Donc une « espérance de vie plus grande » à préserver ? Faut-il permettre à l’acquéreur de modifier l’algorithme de son véhicule, pour lui permettre de se préserver coûte que coûte ?

Sachant que la voiture autonome ne sera très probablement pas acquise par un particulier, mais par un professionnel gestionnaire d’un service de mobilité. Cela signifie-t-il qu’il faudra avoir des algorithmes de comportement du véhicule variables selon les utilisateurs (leur qualité, leur âge, leur nombre…) à bord ?

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Source : Autonomous vehicule need experimental ethics : are we ready for utilitarian cars ?

La voiture autonome ne nous libèrera pas
Ces deux exemples, la voiture « logicielle » ou « numérique » et la voiture « autonome », illustrent les limites de la « technophilie » habituelle. Plutôt que de penser à résoudre les problèmes que l’on a créés avec les moyens actuels, on préfère se tourner vers le futur, persuadé que la technique providentielle sera là pour nous sauver.

Mais non, le numérique ne va pas créer de la néguentropie. Le numérique ne nous évitera pas plus nos choix éthiques. Même avec nos smartphones et nos voitures autonomes, il faudra encore se coltiner les lois de la physique et des questions morales et philosophiques.


Suite à une lecture perspicace de Pierre Taillant, le paragraphe suivant a été ajouté le 03.11

“Sachant que la voiture autonome ne sera très probablement pas acquise par un particulier, mais par un professionnel gestionnaire d’un service de mobilité. Cela signifie-t-il qu’il faudra avoir des algorithmes de comportement du véhicule variables selon les utilisateurs (leur qualité, leur âge, leur nombre…) à bord ? ”

Voir en ligne : Alternatives Economiques

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Dernier ajout : 28 septembre.