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La prostitution dans la ville néolibérale

Pierre Meynaert — 29 février 2012

Publié le mercredi 29 février 2012, par I E B
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Les centres urbains délaissés depuis les années 60 tendent de plus en plus à devenir les espaces du renouveau territorial. Toutes les activités moralement inacceptables qui ont pu occuper ces lieux sont, suite à la reconquête urbaine, progressivement évincées au profit d’acteurs « respectables » et rentables.

La prostitution dans la ville néolibérale ·

Si à première vue, il peut paraître surprenant de vouloir traiter de la prostitution en lien avec les nouvelles politiques urbaines, cela se justifie par la dimension spatiale que comporte la prostitution. Le commerce sexuel, comme nombre de commerces, tire avantage du regroupement spatial des activités qui le composent. Regroupement permettant une augmentation de la visibilité et de l’accessibilité aux services proposés. La ville offre, de surcroît, différentes aménités (bonne desserte, grands événements, présence de pôles d’emploi, renommée du quartier…) ainsi qu’une clientèle potentielle. Le regroupement spatial dans les zones urbaines facilite ainsi les relations entre les travailleurs du sexe et leurs clients.

Si la prostitution tire avantage de son inscription dans la ville, elle est également soumise à ses évolutions et donc aux enjeux économiques et aux luttes d’intérêts des différents groupes sociaux du moment. Elle évolue donc nécessairement en fonction des politiques publiques et privées qui gouvernent le territoire.

La ville néolibérale

Les années 80-90 ont marqué un tournant dans les politiques de la ville annonçant l’avènement de ce que certains nomment l‘ère néolibérale. Celle-ci se distingue des politiques fonctionnalistes de la période keynésiano-fordiste (années 50 à fin 70) par, notamment, l’effritement des logiques redistributives du dit « État Social » (sécurité sociale, logements et infrastructures publics, réfection des grandes artères…). Il s’agit dorénavant « d’accroître la compétitivité des territoires (…) en se tournant vers l’attraction des ressources, des emplois et du capital… » [1] L’amélioration de la qualité de vie et l’emploi seront progressivement subordonnés à « la régénération et à la croissance économique des territoires » [2]. La régénérescence urbaine se comprend comme une (sur)valorisation des espaces de ville dans une perspective d’attractivité des capitaux (et des activités qui les génèrent) mais également d’une attractivité des ménages dits à revenus moyens et supérieurs.

Dès lors, l’image et les ambiances de ville doivent être revalorisées, les pouvoirs publics vont investir massivement, dans les réaménagements des espaces publics centraux [3] et dans des infrastructures d’envergure internationale afin « d’adapter le tissu urbain hérité de l’histoire économique et sociale locale, aux nouvelles normes de la compétitivité territoriale. » [4]

Cet embellissement des quartiers centraux se fait en vue « d’enrayer définitivement l’exode vers la périphérie et d’amorcer le retour en ville des actifs. » [5] Progressivement, les quartiers centraux encore populaires laissent ainsi la place aux loisirs, au tourisme et aux logements à proximité des fonctions de pointe du capitalisme, dit « post-industriel » [6] qui emploie les nouveaux résidents solvables.

Les indésirables

« Neutraliser » l‘espace public devient une nécessité en vue de permettre aux nouveaux urbains de s’approprier leur morceau de ville.

« Tout ce qui porte atteinte à l’image de la ville et remet en cause les places acquises dans la société, tous les indésirables "out of place" doivent être évincés au nom de la sécurité et de la qualité des espaces urbains centraux. » [7]

Sans abris, groupes de jeunes, toxicomanes, prostitués, seront alors autant d’icônes du désordre urbain et social. Les carences de « qualité de vie » des quartiers seront attribuées à la présence de groupes sociaux occupant les espaces que la bourgeoisie et les pouvoirs publics avaient jusqu’alors délaissés.

« Quand un animal te regarde, c’est de l’amour qu’il te donne. Il ne va pas te juger. Les humains, eux, ils te jugent. »

Elisa

Le commerce du sexe et la prostitution de rue

Le commerce sexuel n’est pas homogène et aussi simple que ce que certains auteurs pourraient laisser entendre. La strip-teaseuse n’a pas le même objet que le revendeur de vibromasseurs à domicile, comme la prostituée de luxe à 300 € la passe n’a pas le même statut que le travesti à 30 € la fellation. [8] Le secteur comporte des débouchés et des prises de risques personnels variables qui sont autant d’indicateurs d’une hiérarchisation sociale à l’intérieur d’un même champ professionnel.

La prostitution de rue occupe une place ingrate dans la hiérarchie des travailleurs du sexe mais également dans son acceptation par le tout venant, elle « souillerait » la ville et son image.

Comme indicateur de cette hiérarchisation sociale des commerces liés à la sexualité, l’on pourrait mettre en parallèle la bonne acceptation des commerces et bars homosexuels dans l’hyper-centre [9] en regard de la mauvaise acceptation, voire du rejet de la prostitution de rue des villes de Belgique. « Contrairement à certaines formes plus huppées de commerce sexuel, la prostitution de rue ne saurait trouver une place dans cette ville (néolibérale). » [10]

Non seulement la prostitution de rue nuirait à l’image de la ville « nouvelle » mais elle serait rendue responsable des déviances pathogènes et criminogènes. Insécurité, trafic de drogue, carrousel de voitures, tapage nocturne et diurne, atteinte aux bonnes mœurs, dégradation de la voie publique, présence de bandes de jeunes, d’excentriques, sont autant de « maux » attachés au racolage.

Ces disqualifications de la prostitution à l’air libre sont autant d’arguments pour les médias, citoyens, investisseurs et pouvoirs publics pour légitimer un déplacement ou une interdiction de ces activités.

Les résistances citoyennes

« Face à l’exubérance et au désordre apparent des usages populaires de l’espace, les gentrifieurs témoignent d’une visée normalisatrice qui s’exprime notamment par les conseils de quartier (…). » [11]

L’offre de plaisirs sexuels se fait bien souvent dans des quartiers autrefois délaissés par les catégories plus nanties ou dans des quartiers historiquement populaires. Avec le retour des « élites » et leurs aspirants dans la ville, la contestation des nuisances (tant réelles que morales) va croissant. En Angleterre, des comités d’habitants sont même allés jusqu’à filmer des prostituées et des clients pour les montrer sur internet, mettre en place des milices de rue, pour que cesse la dévalorisation de leurs biens immobiliers [12].

Les résistances politiques

Les autorités locales peuvent également trouver un intérêt à évincer la prostitution des quartiers centraux dans une perspective d’embellissement urbain et donc d’attractivité territoriale. Si l’interdiction de l’activité de rue offre l’avantage au politique de donner un signal fort de revitalisation urbaine, elle mène à une invisibilisation du phénomène (comme à Charleroi), concourant à une prise de risque plus grande pour les travailleurs du sexe.

D’autres villes opteront pour un déplacement des travailleurs du sexe alors invités à gagner des entrepôts aménagés en périphérie. C’est ce que l’on appelle les Eros-Center. Ces centres de prostitution aménagés offrent l’avantage, toujours du point de vue politique, de libérer les centres ville tout en se donnant une image progressiste face à la prostitution. Ces dispositifs faciliteraient « le contrôle en limitant les nuisances » [13].

« J’ai parfois des affinités, des gentillesses avec les clients, mais je ne tombe jamais amoureuse. J’apprécie quand ils ne me prennent pas pour de la marchandise, parce qu’en général, c’est ça ! »

Dédée

Et les travailleurs du sexe ?

C’est un fait que peu de personnes semblent disposées à défendre la prostitution dans toute sa complexité. Pour les habitants, elle peut aller ailleurs, pour les pouvoirs publics, quand ils ne tentent pas de la supprimer, ils pratiquent la relégation vers des zones décentrées (marginalisant les plus marginaux d’entre les travailleurs du sexe comme les toxicomanes et sans-papiers). Les clients profitant des joies procurées par ces services ne semblent pas enclins à soutenir leurs muses.

Quelle place donner à cette activité dont certains veulent refuser le titre de « travail » ? Interdiction et relégation sont les deux faces de ces politiques refusant de donner une place sécurisante à ces femmes et ces hommes qui offrent leurs charmes. Si les mesures mises en place portent atteinte à la prostitution visible, et donc la plus précaire, qu’on le veuille ou non la prostitution continuera à exister.

Notes

[1Beal V. et Rousseau M., « Néolibéraliser la ville fordiste », Revue Métropoles, 4, 2008, http://metropoles.revues.org/3502.

[2idem.

[3Pour plus d’informations voir : Dessouroux C., Van Criekingen M. et Decroly J.-M., « Embellissement sous surveillance : une géographie des politiques de réaménagement des espaces publics au centre de Bruxelles », Belgeo, 2, 2009.

[4Van Criekingen M., « Comment la gentrification est devenue, de phénomène marginal, un projet politique global », Revue Agone, 38-39, 2008, http://revueagone.revues.org/201.

[5Plan Régional de Développement (Bruxelles), le projet de ville, 2002, www.prd.irisnet.be/fr/projet.htm.

[6Van Criekingen M., Op.cit.

[7Sechet R., « La prostitution, enjeu de géographie morale dans la ville entrepreneuriale. Lectures par les géographes anglophones », Revue L’espace géographique, 38, 2009, www.cairn.info/revue-espace-geographique-2009-1-p-59.htm.

[8Les montants ne sont donnés ici qu’à titre indicatif.

[9Voir Deligne C. et al., « Les territoires de l’homosexualité à Bruxelles, visibles et invisibles », Cahiers de géographie du Québec Volume 50, numéro 140, septembre 2006, www.cgq.ulaval.ca/textes/vol_50/no_140/02-Deligne.pdf.

[10Sechet R., op.cit.

[11Clerval A., « L’occupation populaire de la rue : un frein à la gentrification ? », L’exemple de Paris intra-muros, Revue Espaces et sociétés, 2011/1-2, n° 144-145, p. 55-71, www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2011-1-page-55.htm.

[12Voir le comité Balshall Heath www.balsallheathforum.org.uk et Sechet R., op.cit.

[13Van Puyvelde S., Villa Tinto, house of pleasure, 2005, www.polfed-fedpol.be/pub/inforevue/inforevue4_05/VillaTinto_fr.pdf.


Études et analyses 2012

Dernier ajout : 27 mai.