Inter-Environnement Bruxelles Inter-Environnement Bruxelles

L’innovation technologique menace notre humanité

Publié le mardi 9 mai, par Paul Lannoye

Le placement de puces électroniques dans la main des travailleurs d’une entreprise de Malines n’a pas ému grand monde. Pourtant, le pilotage automatique de notre existence se profile et exige la plus grande vigilance.

L’innovation technologique est notre avenir à tous. C’est en tout cas le message véhiculé en permanence par les faiseurs d’opinion. Experts en tous genres, responsables économiques et politiques, éditorialistes, s’ils se déchirent en permanence sur la manière d’affronter les effets du développement technologique, communient dans la même croyance en sa nécessité et son inéluctabilité. Tout qui ose émettre de vraies objections ou pire se permet de contester la doctrine risque d’être disqualifié ou moqué puisqu’il met en cause le progrès qu’on n’arrête pas.

Le déferlement actuel de technologies invasives pour le corps et l’esprit humains exigerait cependant une vigilance particulière. Les énormes potentialités liées à la convergence des biotechnologies, des nanotechnologies et des technologies de l’information et des communications font rêver et ébranlent les digues éthiques pourtant approuvées unanimement et inscrites dans les textes de longue date. Je citerai deux textes adoptés respectivement en 1997 et en 2000 :
- La Convention du Conseil de l’Europe sur les droits de l’homme et la biomédecine, signée le 4 avril 1997 à Oviedo et notamment son article 2 « Primauté de l’être humain » et son article 10 « Vie privée et droits à l’information » ;
- La Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne du 28 septembre 2000, proclamée solennellement à Nice par le Parlement européen, le Conseil et la Commission le 7 décembre 2000, et notamment son article 1er « Dignité humaine », son article 3 « Droit à l’intégrité de la personne » et son article 8 « Protection des données à caractère personnel ».

Où est la dignité de la personne quand on implante une puce électronique RFID dans la paume de la main d’un travailleur pour remplacer le badge d’accès à l’entreprise ? Non seulement ses données personnelles sont-elles livrées à la direction mais son statut est radicalement bouleversé : il est manifestement comparable à celui d’un animal d’élevage industriel. Ceci ne s’est pas passé à Singapour ou à Pékin mais en Belgique, il y a quelques semaines, dans une entreprise malinoise, Newfusion, avec l’assentiment des personnes concernées. L’évènement n’a visiblement guère ému nos concitoyens, mise à part la réaction claire et pertinente du président de la Ligue des droits de l’Homme. Bien sûr, il s’agit d’une initiative isolée, mais le risque de banalisation est évident, en l’absence d’un débat sur ses implications et sa signification sociétale. A quand l’implant d’identification pour les enfants des écoles, ce qui permettrait de garantir leur surveillance permanente ? A quand la généralisation de ce type d’implant, au nom de la sécurité pour avoir accès aux grandes manifestations culturelles et sportives ? Dans l’immédiat, c’est cependant dans les soins médicaux, pour la prise en charge de certains patients, notamment les personnes âgées en perte d’autonomie et les jeunes enfants que le risque de banalisation est le plus grand. Dès lors que l’argument de la santé est brandi, la moindre objection est considérée comme déplacée et les droits fondamentaux oubliés. Maintenant qu’on a la capacité d’insérer un capteur et une connexion Internet dans tout et n’importe quoi, donc dans notre corps, mais aussi dans notre cerveau, la porte est ouverte à une nouvelle pratique des soins de santé. Elle consiste à nous barder de capteurs chargés de traquer toute irrégularité, toute anomalie de l’un ou l’autre paramètre. Ainsi, une éventuelle défaillance peut être anticipée.

La vision moderne de la prévention, c’est l’auscultation et le diagnostic à distance grâce à l’analyse des millions de données collectées par Internet. Les Big Data ont bien compris que le terrain de la santé mobile leur offrait un marché sans limites grâce au traçage de toutes les manifestations de la vie, aux algorithmes interprétatifs et à la géolocalisation.

C’est IBM qui en détient le leadership. IBM a conçu un système d’intelligence artificielle et d’établissement de diagnostics baptisé Watson, du nom du sympathique médecin ami de Sherlock Holmes. Comme le remarque le philosophe Eric Sadin (1) : « on passe d’une économie des données visant à exploiter l’attention des internautes à une économie ambitionnant d’orienter la vie des personnes » Le pilotage automatique de notre existence se profile avec la pénétration de plus en plus approfondie de notre intimité et de notre esprit grâce au développement des sciences cognitives capables de décrypter le fonctionnement de notre cerveau. Le pas suivant consiste à transformer l’humain en l’améliorant pour rester compétitif face au robot.

Deep Knowledge Ventures (DKV) est une société de Hong Kong spécialisée dans le capital-risque pour les secteurs de la santé. Le 13 mai 2015, les employés de l’entreprise, convoqués par la direction ont découvert l’identité du nouveau membre du Conseil d’administration. Il s’appelle VITAL et a des compétences inégalées en matière d’analyse stratégique : il peut en un temps record compulser et analyser les données utiles à l’entreprise. En outre, ses décisions ne dépendent ni de son humeur, ni de sa forme physique, ni de son environnement. VITAL est un robot, doté d’une intelligence artificielle ; il est le porte-drapeau de la robolution en marche. Les visionnaires des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) nous proposent de nous préparer à changer de statut et d’identité pour vivre dans un monde où nous serions appelés à cohabiter avec les robots humanoïdes et à lutter pour notre compétitivité. Ils préparent l’avènement d’un homme nouveau, hybride homme-machine.

C’est la vision transhumaniste, portée notamment par son gourou Ray Kurzweil, recruté par Google en 2012. En 2009, il n’hésitait pas à déclarer que les humains pourraient devenir immortels une vingtaine d’années plus tard grâce aux nanotechnologies qui permettraient le remplacement des organes vitaux. Ce fantasme d’immortalité ne mérite pas d’être pris au sérieux mais la volonté de puissance de ceux qui le colportent doit au contraire nous interpeller et nous faire réfléchir, si nous voulons conserver notre vie privée, notre intégrité et tout simplement notre dignité. ***

C’est pour débattre de ces enjeux déterminants pour l’avenir que le Grappe a organisé les 24 et 25 mars derniers un colloque interdisciplinaire où des personnalités critiques ont proposé des réflexions pour résister face aux Frankenstein de la technoscience.

Paul Lannoye Président du Grappe.

(1) Eric Sadin : La siliconisation du monde ; Ed.l’Echappée, 2016.

*** Article paru dans la Libre Belgique du 21 mars 2017 dans la rubrique "Opinion".

Voir en ligne : Grappe

À la une

À la une

Dernier ajout : 22 novembre.