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L’îlot Fontainas : futur pôle attractif de la frontière sud du Pentagone ?

Stéphanie D’Haenens et Mohamed Benzaouia – 20 juillet 2015

Publié le lundi 20 juillet 2015, par Mohamed Benzaouia, Stéphanie D’Haenens

La reconfiguration du parc Fontainas, dans le cadre du contrat de quartier durable Jardin aux Fleurs, était/est une opportunité de penser l’intégration de cet espace public dans le tissu urbain et ses connexions avec les quartiers riverains. Des quartiers dits populaires, densément peuplés par des familles à bas revenus vivant dans des logements vétustes, et dont l’offre en espaces verts accessibles à tous est faible. Bref, un franc feu vert pour un nouveau programme quadriennal de revitalisation en regard des indicateurs socio-économiques du quartier [1]. L’occasion pour IEB de se pencher sur les (dé)raisons de la Région et de la Ville de Bruxelles, partenaires du contrat, à investir les deniers publics dans ce ventricule délaissé du cœur de Bruxelles.

Le périmètre du contrat de quartier Jardin aux Fleurs est compris entre le boulevard de l’Abattoir (ouest), les rues d’Anderlecht et Van Artevelde (sud à sud/ouest), la rue Saint Christophe (est) et la rue du Houblon (nord). Un périmètre qui a déjà été partiellement couvert par deux contrats de quartiers précédents : Rempart des Moines (1997-2001) et Van Artevelde (2003-2007). C’est peu dire dès lors que de gros moyens financiers sont injectés dans cette partie de la ville depuis quelques années. Pour mention, deux autres projets phares sont financés dans le cadre de ce contrat-ci : les aménagements paysagers des abords du site du Foyer bruxellois (situés entre la rue Rempart des Moines, rue du Grand-Serment et rue Notre-Dame du Sommeil) et la rénovation de la Fonderie et restauration de la Tour à Plombs.

Bureau d’architectes – B612associates. Localisation de l’îlot Fontainas dans le Pentagone bruxellois. Où l’on voit comment l’îlot est liaisonné avec les quartiers riverains (zoom) « Écoulement / Fluidité : créer une perméabilité fluide à travers le Parc en tous sens et entre le Parc et toutes les composantes du quartier. Stimuler et s’inscrire à plus grande échelle dans le maillage vert urbain, les cheminements, les appels, les relations intra et inter-quartier. »

Des projets qui mobilisent des fonds supérieurs à ceux investis en moyenne dans les contrats de quartier (12 millions d’euros). En effet, pour ce périmètre, la Ville de Bruxelles et la Région de Bruxelles Capitale injectent chacune 11 millions d’euros. De son côté, le Service public fédéral Mobilité et Transport (Beliris) met 3,125 millions d’euros sur la table. Un investissent qui totalise plus de 25 millions d’euros, sur une période de 4 ans, de 2012 à 2015, dans la rénovation du quartier Jardin aux Fleurs, auquel il faut ajouter les budgets hors contrat de quartier. Au total, environ 39 millions seront investis dans cette zone. Par ailleurs, deux années supplémentaires sont prévues pour la réalisation des travaux (2016-2017). La dynamique se poursuit donc au-delà du délai des 4 ans pour le lancement des chantiers de rénovation de l’espace public et de construction de logements de l’îlot Fontainas.

Une revitalisation pour qui ?

Le réaménagement de l’îlot Fontainas entend répondre à des intérêts de revitalisation urbaine de différents acteurs concernés. Si le diagnostic posé à partir du sondage des habitants, associations, acteurs de terrain et autorités publiques fait converger les objectifs [2] de la revitalisation, leur interprétation semble divergente. Il y a de facto une distorsion des intérêts à maximiser le parc, le « liaisonner » et le faire revivre : l’ensemble des interventions proposées ne prennent pas assez en compte les différents aspects sociaux, économiques et environnementaux mis en avant dans les attentes des habitants.

C’est ce que pointe l’association de première ligne Buurtwinkel-Boutique de Quartier : « Si nous prenons l’exemple de la reconfiguration du parc Fontainas, nous voyons que la participation reste lettre morte : beaucoup d’éléments d’un processus idéal de participation font défaut dans le trajet participatif. Il est question dans la phase finale de l’avant-projet d’informer et questionner les habitants, mais c’est loin d’être un exemple modèle de participation. Les grandes lignes sont déjà fixées et les habitants du quartier n’y ont pas été associés. Il ne suffit pas de collecter les propositions et les avis relatifs à l’implantation des bancs et des jeux. » [3]

Le parc Fontainas en mai 2015 – photo DR Le Soir.

Cependant le diagnostic a mis clairement en avant les principaux objectifs en termes de revitalisation urbaine : lutter contre le chômage et en particulier chez les jeunes, améliorer le cadre de vie et renforcer l’aspect vert du quartier, résorber les nombreux chancres qui défigurent le quartier, créer davantage de lieux conviviaux qui favorisent la rencontre, garantir des logements confortables et abordables pour les familles aux revenus modestes, diversifier l’offre en équipements et en structures d’accueil pour les jeunes et les jeunes enfants, diminuer le trafic de transit et favoriser les piétons et cyclistes. [4]

Soumis à deux enquêtes publiques, suite à des modifications substantielles du projet initial, la commission de concertation de juillet 2015 a donné son feu vert à une requalification de l’îlot telle que présentée par les architectes du bureau B612associates. Une (nouvelle) mouture qui fait suite à l’abandon, par la Ville de Bruxelles, de l’immeuble intitulé « Fontainas », immeuble isolé de 29 mètres de haut (rez de chaussée + 8 étages) en front de la place Fontainas. Cet immeuble devait contenir 29 logements. [5]

Le bâtiment « Rez + 8 » abandonné est remplacé par un bâtiment R + 3 ( comprenant 2 étages en sous-sol) flanqué en intérieur d’îlot, attenant à la salle de sport. Le nouveau projet, un espace horeca sur deux niveaux, une salle polyvalente publique et trois logements non qualifiés, surprend. Le volume de l’entrée et les circulations de la salle de sport sont revus de manière à communiquer avec le nouveau bâtiment dit « Fontainas ». Un hall spacieux et largement vitré s’ouvrira sur la rue des Six-Jetons permettant de distribuer à la fois la salle de sport, en partie souterraine, vers le bas et la salle polyvalente située au 2e étage.

La ville et le bureau d’architectes motivent ce choix en des termes d’attractivité urbanistique : « Il nous est apparu important de reconstituer par la conception du nouveau bâtiment “Fontainas” un jalon dans la rue des Six-Jetons, en vis-à-vis de l’entrée de l’école de manière à maintenir une structure urbaine lisible de la rue des Six-Jetons de manière cohérente avec la composition du Parc. Ce bâtiment “Fontainas” sera un bâtiment mixte, majoritairement d’équipement, ce qui permettra de créer une articulation dynamique et attractive entre la place et le parc Fontainas. » Un choix qui, petite parenthèse, implique la démolition-reconstruction de l’actuelle salle de sport sans mentionner dans le rapport d’incidences le ’bilan carbone” [6] en regard d’une rénovation de l’ancienne salle de sport et de son intégration requalifiée.

Du logement à « caractère social »...

La politique de la Ville quant à l’accès aux nouveaux logements reste mystérieuse. Si les logements supprimés de la première version du projet sont principalement des logements “moyens” et quelques studios, le nouveau projet parle désormais d’un total de 57 logements (contre 83 initialement) dont 32 seront de type studio étudiant et 25 de type logements à « caractère social ».

Or, « logement à caractère social » et « logement social » (défini par la loi) ne sont pas synonymes. Ce glissement sémantique risque d’avoir des effets néfastes sur la définition des bénéficiaires de ces logements. Quel sera le prix des loyers ? Quelle accessibilité, pour quels habitants ? Qui aura vue sur le parc ? À toutes ces questions, aucune réponse n’a été apportée. De plus, la clé de répartition entre logement moyen et logement à caractère social ne répond pas au besoin criant du quartier en terme de logement abordable pour une population à bas revenus (taux de chômage élevé, insalubrité des logement anciens, sur-occupation). Il semble légitime de demander à ce que la priorité d’accès aux nouveaux logements construits se fasse au bénéfice des habitants du quartier.

Premier projet du bureau d’architectes B612associates : suppression de l’immeuble Fontainas (Rez + 8) en front de la place Fontainas.

Les dernières statistiques disponibles montrent que le quartier Anneessens, qui borde le flanc Sud de l’îlot, concentre 52 % de logements de moins de 55 m² pourtant destinés à des familles de 2,1 enfants en moyenne. Les familles avec enfant de moins de 5 ans y sont surreprésentées. Par ailleurs, le taux de chômage des 25-35 ans atteint 40 % (pour une moyenne en Région bruxelloise de 20,7%) [7], autre tranche d’âge surreprésentée dans le quartier. [8]

Il est de notoriété publique que les quartiers riverains de l’îlot Fontainas (Anneessens, Rempart des Moines, etc.) souffrent d’une pénurie chronique de logements décents et financièrement abordables pour les habitants « indigènes ». Cela couplé à un manque d’espaces publics de qualité. Si ces deux aspects sont pris en considération dans le projet de reconfiguration du parc Fontainas, il n’est pas sûr que l’aménagement proposé soit destiné à ceux qui en ont le plus besoin... Pourtant, là aussi les chiffres sont parlants : seulement 20 % des logements sont occupés par des propriétaires et le quartier n’offre que 8 % de logements sociaux, un alignement sur la moyenne de la région pour le coup.

Or, beaucoup d’immeubles sont inoccupés dans le quartier, tant à l’intérieur qu’en dehors du périmètre du contrat de quartier. S’atteler à leur requalification en logements décents et financièrement abordable devrait être une priorité.

Un vaste parc d’immeubles inoccupés

Malheureusement, la Ville de Bruxelles montre peu d’enthousiasme pour résoudre le problème des immeubles inoccupés. Les outils existent mais sont peu ou pas utilisés (droit de gestion publique, systèmes de location sociale, etc.). La lutte contre les immeubles inoccupés résoudrait partiellement le manque de logements décents et abordables, tout en évitant de toucher à l’espace (public) disponible mais rare. Lutter contre les immeubles inoccupés n’est certes pas la voie la plus aisée : les procédures sont longues et coûteuses, mais la crise du logement (pointée à plusieurs reprises ces dernières années par IEB [9]) requiert une réaction rapide. Trop de ménages doivent survivre dans un logement inadapté et trop petit (problèmes de sécurité, de confort et d’hygiène), et le nombre de candidats en attente d’un logement social dans la région a largement dépassé le cap des 40 000 unités. La construction de nouveaux logements doit donc faire partie d’une politique volontariste pour remédier au gouffre actuel.

L’accès à l’offre en logements nouveaux et rénovés doit être ouvert en priorité aux habitants du quartier, et en premier lieu aux personnes socialement vulnérables. Et c’est là que le bas blesse dans ce projet. D’une part, la structure et les affectations du nouveau bâtiment “Fontainas” (R+3 attenant à la salle de sport) sont discutables. Faut-il, par exemple, accorder deux étages à un horeca ? Et d’autre part, la réalisation de 32 studios destinés à des étudiants (bâtiments rue Van Artevelde) n’est clairement pas prioritaire au vu des données démographiques du quartier et du manque de logements pour les familles à faibles revenus.

Fontainas, frontière sud d’un piétonnier mal pensé

Autre faiblesse du projet : le rapport d’incidence ne fait qu’évoquer brièvement le plan de circulation qui accompagne la piétonnisation des boulevards centraux. Pourtant, il implique la création d’une boucle de desserte autour du piétonnier (en phase test de juillet 2015 à février 2016), boucle qui passe par la rue des Six-Jetons, longeant le flanc nord du parc.

Ce plan de circulation a été adopté sans tenir compte du contrat de quartier “Jardin aux fleurs” en cours de réalisation. Il est en contradiction totale avec la notion de quartier “durable” et avec les principes du projet de réaménagement de l’îlot Fontainas, en particulier avec le principe de “liaisonner le parc” : « Créer une perméabilité fluide à travers le parc en tous sens et entre le parc et toutes les composantes du quartier. Stimuler et s’inscrire à plus grande échelle dans le maillage vert urbain, les cheminements, les appels, les relations intra et inter-quartier. »

Le « poumon vert », que doit être le parc Fontainas a ainsi du plomb dans l’aile et la sécurisation de la voie publique a été soulevée par plusieurs intervenants. En effet, toujours aussi absurdement, le jardin urbain qui devra faire lien avec l’îlot Fontainas sera coupé par le flux des automobiles décrivant un S pour aller rejoindre les rues des Bogards et des Alexiens, poursuivant leur ronde macabre autour d’un hyper-centre piétonnier.

Conclusion

Désapprouvant l’irrégularité de ce dossier qui bafoue la règle de simultanéité entre un permis d’urbanisme et un permis d’environnement, s’agissant d’un projet mixte, IEB avait marqué son enthousiasme pour la dernière mouture du projet qui prévoyait l’abandon de la construction d’une tour isolée en front de la place Fontainas. Plus haute que la taille moyenne des immeubles voisins, elle allait verrouiller le parc pourtant promis à « liaisonner » les quartiers. Pour autant, le nouveau projet reste avare en logements sociaux, préférant parler de logement à « caractère social », un glissement sémantique qui permet de faire l’impasse sur leur accessibilité pour la population du quartier majoritairement à bas revenu.

Par ailleurs, le nouveau projet fait la part belle à un horeca, sur deux étages, dans un nouveau bâtiment à construire à hauteur de l’actuelle salle de sport. Gage d’une veille sociale sur le parc grâce à sa terrasse de plain-pied et à sa vue surplombante. Un choix qui nous rend perplexe. Fallait-il seulement accorder deux niveaux à un horeca en regard du déficit en logement dans le quartier ?

Enfin, il y a une incohérence entre cette requalification du parc Fontainas, « poumon vert », et le plan de circulation de la Ville de Bruxelles qui accompagne la piétonnisation du boulevard Anspach, la rue des Six Jetons étant intégrée au « mini-ring Mayeur ». Mais l’avis de la commission de concertation est sans équivoque quant à l’intérêt du projet : « les équipements prévus ainsi que les fonctions horeca et la salle polyvalente contribuent, avec la requalification du parc, à créer un nouveau pôle attractif dans cette partie du Pentagone. »

Un « pôle attractif » qui devrait rendre plus désirable ce quartier encore délaissé par des contribuables susceptibles d’alimenter substantiellement l’assiette fiscale de la Ville de Bruxelles.

Notes

[1Diagnostic socio-économique du périmètre du contrat de quartier Jardin aux Fleurs, Sum Research, 2011 : www.bruxelles.be.

[2Région de Bruxelles-Capitale – Ville de Bruxelles. Dossier de base du Contrat de quartier durable Jardin aux Fleurs. SumResearch, aôut 2011.

[3« Pour une rénovation urbaine juste et la participation locale ». Reconfiguration du Parc Fontainas, juillet 2013.

[4Op. cit. SumResearch, août 2011.

[5Parallèlement, le 22 mai 2015, l’administration de Bruxelles Environnement avait refusé le permis d’environnement car elle avait été avisée de la modification du projet initiale (soumis à l’enquête en février 2015), deux jours avant la date maximale de délivrance. Le refus était motivé par la réglementation en vigueur relative aux permis d’environnement. S’agissant d’un projet mixte, le permis d’urbanisme est suspendu tant qu’un permis d’environnement définitif n’a pas été obtenu. IEB plaidera d’ailleurs pour qu’une nouvelle enquête publique soit organisée sur la demande de permis d’environnement modifié. Mais la commission de concertation du 8 juillet 2015 minimisera l’argument et elle donnera un avis favorable à la reconfiguration de l’îlot.

[6Lire à ce sujet « Faut-il casser Bruxelles ? », Bruxelles en mouvements n°265 – juillet-août 2013.

[7Données Service Démographie de la Ville de Bruxelles, 21 décembre 2010.

[8Idem.

[9Voir site web d’IEB. Mots clés : plateforme logement, marathon du logement, crise du logement, logement pour tous.


Études et analyses 2015

Dernier ajout : 8 décembre.