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L’envers du décor d’un piétonnier mal pensé...

Isabelle Marchal et Mohamed Benzaouia – 30 juin 2015

Publié le mardi 30 juin 2015, par Isabelle Marchal, Mohamed Benzaouia

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Le dimanche 28 juin, la Ville de Bruxelles a inauguré son piétonnier. Ce projet, implanté sur les boulevards centraux, faisait la fierté des autorités bruxelloises avant même d’avoir été mis en œuvre.

Mais il a mis les différents acteurs et usagers devant le fait accompli, sans étude d’incidence préalable. Ce qui ne manque pas de poser bien des questions, d’un point de vue légal comme démocratique. Les associations environnementales, rejointes par quelques habitants, ont d’ailleurs introduit un recours auprès du Conseil d’État.

La Ville a revu sa copie : moins Disneyland, plus jeux de plage...

L’inauguration et les activités prévues sur le piétonnier durant l’été cristallisent, en ce moment, toutes les attentions. Le programme se veut familial, sportif, culturel, même si c’est surtout le sport et le « fun » qui se taillent la part du lion : pistes de skateboard, terrain de badminton, tables de ping-pong, « street 100 mètres » et chronométrage professionnel, jeux d’échecs géants... Soyons de bons comptes, face aux critiques, la Ville a quelque peu refréné ses ardeurs premières. Si on se réfère aux premières déclarations sur l’aménagement des boulevards centraux, on nous parlait de Times Square, d’un petit train touristique, photo de celui de Cannes à l’appui… Ces grands modèles venus de l’étranger ont aujourd’hui disparu des discours.

« If it’s Tuesday, this must be Belgium »

De récents accords signés, lors d’une mission pékinoise, entre la Ville de Bruxelles et des tour-opérateurs chinois laissent présager, même si la Ville s’en défend, du développement d’un tourisme de masse qui aura nécessairement des conséquences sur le type de commerces de la zone piétonne. Un film intitulé « Love in Brussels » qui doit « booster » le tourisme est même en projet. À terme, les commerces de proximité pourraient donc être contraints de céder leur place à des boutiques de souvenirs ou de produits dérivés du futur Temple de la Bière. Les habitants du centre-ville vont-ils devoir prendre le métro ou un taxi pour aller s’acheter un pain, un journal, un clou ? Un piétonnier n’est-il rien d’autre qu’un centre commercial à ciel ouvert, en concurrence directe avec une artère toute proche (la rue Neuve), avec les centres commerciaux en périphérie (existants ou projetés), ou encore, avec d’autres villes qui ont su « attirer de grandes enseignes » ?

« Changer la Ville pour changer la vie »

La Ville s’est choisi un slogan. Fort bien, le changement, nous ne sommes pas contre, au contraire. Mais le changement à quelles fins ? Pour être attractifs ? Attractifs pour qui ? S’agit-il de changer la ville pour une meilleure qualité de vie pour l’ensemble des habitants ? Ou de changer la ville pour changer également ceux qui l’habitent au profit d’un autre public ? Un public « à meilleure capacité contributive », comme le disait Marion Lemesre, qui s’est également beaucoup battue pour la reconnaissance du Pentagone comme zone touristique, à l’instar de Maasmechelen Village...? Le « fun shopping », autre projet de société après le sport. Là encore, sur le plan des ambitions de la Ville, on reste sur sa faim.

Piétonnier en suspension dans l’air, sans conséquences sur les alentours

Venons-en maintenant aux questions qui fâchent, mais qui fâchent vraiment... Celles qui concernent les conséquences du piétonnier. Celles dont les citoyens n’ont pu débattre à aucun moment dans ce dossier. Ni au conseil communal où « la règle, c’est de se taire, c’est comme ça, sinon on s’en va » (Yvan Mayeur). Ni lors de la présentation du piétonnier par le bureau d’études chargé de sa conception : « Ce n’est pas le sujet de la soirée, allez crier ailleurs » (le bureau d’études). Ni lors de rencontres a posteriori avec l’échevine de la Mobilité, Els Ampe qui déclare pourtant : « J’ai rencontré les sociétés de parkings et elles étaient intéressées de construire des nouveaux parkings à Bruxelles ». De la concertation, il y en a donc bien eu, dans ce dossier. Mais pas de chance, ce n’était pas avec les habitants.

« Mini-ring »

Le Collège n’aime pas ce mot, ils avaient trouvé une si belle expression : « boucle de desserte »... Mais personne ne l’utilise, même pas eux lorsqu’ils s’adressent aux entrepreneurs, via le cahier des charges du parking des Brigittines (page 56), où l’on peut lire : « Le parking enterré se trouve sur la future “route des parkings” qui jalonnera l’ensemble des parkings en ouvrage du centre. » Voilà qui est plus clair. Ce qui ne l’est pas du tout, en revanche, c’est comment les rues situées sur ce mini-ring vont pouvoir absorber le flux de véhicules provenant des boulevards centraux. Après l’euphorie de l’inauguration, le réveil risque d’être difficile le lendemain, pour ne pas parler du mois de septembre, quand tout le monde sera rentré de vacances. À moins que d’ici là, le bon sens, le réalisme et les embouteillages quotidiens n’aient remis les pendules à l’heure...

Parkings

Toutes les études le démontrent : plus on construit de parkings, plus cela attire les voitures, tel des aspirateurs ou, mieux dit, des aimants. Mais à la Ville de Bruxelles, on prétend le contraire. Yvan Mayeur n’hésite d’ailleurs pas à déclarer que ce plan vise à réduire la bronchiolite chez les enfants en bas âge... grâce à la construction de parkings supplémentaires. On espère pour ces enfants qu’ils n’habitent pas ou ne vont pas à l’école sur le trajet du mini-ring (la « route des parkings »), comme c’est le cas de la rue des Alexiens ou de la rue des Six Jetons, par exemple. Du reste, tels Sœur Anne, nous sommes toujours dans l’attente des chiffres ou des études qui permettraient d’objectiver les besoins réels en places de parkings, notamment sur leur taux de fréquentation, chiffres que les sociétés rechignent à communiquer… Tout récemment, d’ailleurs, le Centre 58 (Parking 58, Interparking) s’est vu refuser le permis d’environnement en raison, précisément, de cette absence de données.

Diminution de l’offre des transports en commun

Des lignes de bus écourtées, des terminus plus éloignés du centre, des correspondances rendues impossibles ou multipliées pour arriver à destination, la vie des usagers des transports en commun se complique, tandis que l’automobiliste, lui, pourra poursuivre sa route jusqu’aux portes du piétonnier. Et que dire des personnes âgées, à mobilité réduite, mal voyantes, mamans avec des poussettes,... Pour certains, ce sera juste plus difficile, pour d’autres, ce sera tout simplement impossible. Dans une interview au Vif, le bourgmestre se dit tout à fait conscient de « faire les choses à l’envers » en lançant ce piétonnier, l’un des plus grands d’Europe, avant d’avoir réglé les problèmes de mobilité en amont. Il a fait les choses à l’envers parce qu’il l’a voulu comme ça, précise-t-il, péremptoire. C’est son style, reconnaissable entre tous.

Sondage d’opinion et concertation ne sont pas synonymes

Durant le mois d’octobre de l’année dernière, la Ville de Bruxelles a chargé un bureau d’études de planter un stand devant les marches de la Bourse, d’arrêter des passants, au hasard, et de leur poser ces trois questions.

– Êtes-vous satisfait de l’état actuel de l’aménagement des boulevards ? Non à 80%.
– Êtes-vous informés des intentions du projet ? Oui à 77%.
– Soutenez-vous le projet ? Oui à 73%.

Yvan Mayeur considère ces résultats « remarquables » comme un plébiscite du projet. À noter qu’à cette date, aucune des 626 personnes ne savaient exactement en quoi ce projet consistait. Parallèlement, 60 personnes, dont 50% d’habitants du quartier, ont pris part à des ateliers. Mais la plupart en sont ressortis amers, leur participation s’étant souvent résumée à choisir la couleur des bancs du futur piétonnier ou la forme des réverbères. Beaucoup déploraient également de ne pas se retrouver dans les 24 propositions finalement retenues dans la brochure de présentation du projet. En tout état de cause, rien de tout cela ne s’apparente à un quelconque processus de concertation.

Derrière les slogans et les images photoshopées

« Changer la Ville pour changer la vie », un beau slogan. Place au piéton, une belle image sur les panneaux JCDecaux. Reste maintenant à découvrir ce qui se cache derrière ce décor de cinquante hectares situé au cœur d’une ville où un habitant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté et dont certains quartiers, moins visibles, ont un besoin criant d’infrastructures, de moyens de communication, d’aménagements et parfois, tout simplement, d’entretien... Comme dans le cas du projet de parking des Brigittines, celui qui se trouve « sur la route des parking », sous un immeuble du Foyer Bruxellois qui tombe en lambeaux et dont l’escalier de secours extérieur est condamné depuis plus de deux ans...

Toujours pas de projet de société

Cependant, ni le piétonnier tel qu’il est conçu, ni les activités récréatives, au demeurant fort sympathiques, qui y sont organisées durant l’été, ne constituent un « projet de ville », encore moins un « projet de société ». Le public visé est clairement un public en vacances, qu’il soit ou non Bruxellois, un public libéré des contraintes du quotidien. Les déclarations d’Alain Courtois laissent supposer que, sur le long terme, le piétonnier sera sportif, définitivement sportif : « Une ville a besoin de sport. Besoin... Comme de pain ! » Faut-il considérer ce credo hérité de l’Empire romain comme un projet de société ? Une fois les vacances terminées, quel type de public la Ville entend-elle attirer sur les boulevards ? Y a-t-il des commerces que la Ville souhaite « décourager », de rester ou dont elle se réserve le droit de ne pas renouveler le bail, via la Régie foncière ? Des échos en ce sens nous parviennent déjà de la part de plusieurs commerçants.


Études et analyses 2015

Dernier ajout : 27 septembre.