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L’agroécologie est vue comme quelque chose de passéiste, alors que c’est la science du 21e siècle

Publié le jeudi 5 avril, par RTBF

Nous avons besoin de promouvoir des systèmes alimentaires durables, et de préserver l’environnement. L’agroécologie peut aider à y parvenir. C’est le directeur général de l’agence des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation, la FAO, José Graziano da Silva, qui l’a annoncé à Rome en ouverture du deuxième symposium international sur l’agroécologie. Olivier de Schutter, professeur de droit à l’UCL, a été rapporteur spécial auprès de l’ONU pour le droit à l’alimentation. Il était invité ce jeudi matin sur La Première pour réagir à cette déclaration. 

Vous êtes d’accord avec cette affirmation de l’ONU, que l’agroécologie, c’est ce qui va nous permettre de nous sauver du réchauffement climatique et d’enfin nourrir tous les habitants de cette terre ?

"Enfin nous y arrivons, et depuis plusieurs années, plusieurs d’entre nous plaidons pour l’agroécologie, qui, malheureusement, n’a pas encore été soutenue comme elle le mérite, aujourd’hui, étant donné les nombreux services qu’elle a à rendre - sa capacité, effectivement, à augmenter les rendements tout en préservant la santé des sols, et en favorisant une alimentation de meilleure qualité - mais qui, malheureusement, dans le contexte actuel, n’est pas suffisamment compétitive".

C’est un tournant cette prise de position de l’ONU, c’est le début de la fin pour l’agriculture intensive, on peut dire ça ?

"On peut dire cela, la FAO a toujours tenu un discours assez ambigu, puisque d’un côté elle a souhaité encourager l’agriculture durable, et d’un autre côté, elle a favorisé des programmes de révolution verte, fondés sur une mécanisation très forte, l’utilisation d’intrants, pesticides et engrais, l’utilisation d’irrigation, de système d’irrigation à grande échelle. Et finalement, elle a toujours été assez ambiguë sur la nécessité de faire ce saut qualitatif vers l’agroécologie. Aujourd’hui, elle prend position de manière beaucoup plus nette ; il y a urgence, on se rend compte au fond de ce que les choix qui ont été faits depuis 50 ans, depuis les années 60, ne nous ont pas rendu les services qu’on attendait de cette révolution verte, et qu’il faut aujourd’hui changer de cap. Donc je salue, et je me réjouis de ce message de la FAO".

Pourquoi cette ambiguïté ? Si l’agroécologie est si bénéfique, si c’est si évident, pourquoi est-ce qu’on n’a pas fait sa promotion plus tôt ? Et pourquoi est-ce qu’il a fallu attendre cette semaine ?

"Je crois pour deux raisons. D’abord parce que l’agroécologie, et on pourrait le développer, rend toute une série de services et qui n’ont pas été suffisamment reconnus, mais elle est intensive en travail, et donc, elle est moins compétitive sur les marchés. Et dans un contexte où l’on veut à tout prix développer une économie alimentaire low cost, qui réduise le prix de l’alimentation, le coup de l’alimentation pour les ménages l’agriculture industrielle pouvait se vanter d’avoir la capacité de réaliser des économies d’échelle, de réduire les coûts de production, en remplaçant au fond, les hommes et les femmes par les machines. Et donc c’est un premier obstacle à ce que l’agroécologie soit promue.

Deuxième obstacle, c’est que, très souvent, l’agroécologie est mal comprise, elle est comprise comme un retour en arrière, comme quelque chose de passéiste, comme un retour à des traditions paysannes que l’on aurait oubliées, alors qu’en fait c’est la science du 21ème siècle, et elle est d’avant-garde. L’agroécologie, malheureusement, elle a souffert cette image, d’être une agriculture faiblement productive, peu technologique, et par conséquent quelque chose du passé".

Mais si je vous comprends bien l’agroécologie, ça veut dire aussi des produits, des denrées alimentaires qui vont être plus chères, à l’avenir, pour le consommateur ?

"Alors, ce qui est en réalité très cher pour la collectivité, est l’agriculture industrielle aujourd’hui. C’est vrai qu’on ne paye pas très cher notre alimentation, quand on va au supermarché. Mais nous payons des subsides aux agriculteurs, nous payons pour un système de soins de santé dont les coûts explosent en raison de l’épidémie de surpoids et d’obésité liée à une alimentation trop fortement transformée. Et nous payons pour les dégâts environnementaux considérables que l’agriculture industrielle produit. Nous payons donc trois ou quatre fois, au fond, notre alimentation.

L’agroécologie, quant à elle, est moins compétitive, mais elle pourrait restaurer la santé des sols, elle conduit à des modes d’alimentation beaucoup plus diversifiés, et par conséquent, meilleurs pour la santé, et elle a, par conséquent, des externalités positives, des bénéfices pour la collectivité, qui mériteraient d’être bien davantage soutenus et pris en compte".

Et donc ça veut dire qu’on va quand même s’habituer à l’avenir à voir les prix flamber peut-être dans les magasins, et on l’a bien compris, on rattrapera cette hausse des prix par ailleurs, mais ça veut dire quand même que se nourrir, dans le futur, va nous coûter plus cher ?

"Soyons très clairs : aujourd’hui, nous ne payons pas le juste coût de la nourriture. Et, le problème, c’est que, au lieu d’avoir des politiques sociales qui protègent les ménages pauvres de devoir faire des choix alimentaires difficiles et mauvais pour leur santé, au fond, on a privilégié une alimentation low cost, qui, en réalité, a surtout des impacts sur les plus pauvres au sein de la population, qui n’ont pas d’autre choix que d’aller vers une alimentation de faible qualité. Ceci doit changer en soutenant les ménages les plus défavorisés, pour que tous, chacun et chacune, tous les ménages, y compris les moins favorisés, aient accès à une alimentation de qualité".

Est-ce qu’on va produire moins avec l’agroécologie au niveau mondial, et donc peut-être, avec comme conséquence d’affamer encore un peu plus certaines populations ?

"Alors, la réponse est très clairement "non". L’agroécologie est très productive à l’hectare, et elle utilise les terres, l’eau, de manière extrêmement efficiente. Le problème, c’est que cela requiert que l’on ait davantage de soutien pour la petite agriculture dite familiale, que l’on privilégie l’agriculture sur des surfaces plus restreintes, et donc on va produire plus à l’hectare, c’est une agriculture très intensive, mais à un coût plus élevé parce qu’il faudra payer le travail supplémentaire que ceci requiert. Un type d’agriculture qui peut créer de l’emploi dans ce secteur, dans les zones rurales, et dans beaucoup de pays qui ne parviennent pas à absorber tout le surplus de main-d’œuvre qu’il y a dans les zones rurales, c’est au fond, une voie privilégiée aujourd’hui".

Dernière question, Olivier de Schutter, comment est-ce qu’on va faire pour convaincre tous ceux qui sont encore aujourd’hui en agriculture conventionnelle, et aussi le lobby des grands groupes de l’industrie agro-alimentaire, pour basculer vers cette agroécologie. Comment est-ce qu’on fait pour les convaincre ?

"Ecoutez, je crois aujourd’hui que nous n’avons plus le choix. Les sols, qui pourraient être des puits de carbone, sont devenus émetteurs nets de gaz à effet de serre. Les sols sont en train de mourir, l’agriculture, en monoculture industrielle, est très peu résiliente face aux chocs climatiques, et en outre, elle a conduit à déstructurer des sociétés qui ont expulsé des terres, des populations entières qui ont migré vers les villes. Donc, je pense qu’aujourd’hui, les politiques doivent prendre la responsabilité, assumer ce changement de cap, comme cela a été fait en partie en France, d’ailleurs, sous l’impulsion de Stéphane Le Foll, l’ancien ministre de l’agriculture de François Hollande et de Manuel Valls, qui a adopté une loi d’avenir sur l’agriculture, l’alimentation et la forêt, qui promeut l’agroécologie. Je pense que tous les politiques pourraient s’inspirer de ce qui a été fait dans un pays comme le nôtre".

Donc ça commence à bouger en Europe, et ailleurs aussi ?

"Cela commence à bouger, mais cela ne se fera pas naturellement, les marchés ne vont pas encourager cette évolution de manière spontanée, et les politiques ont un rôle à jouer en créant un cadre favorable à ces transitions agroécologiques".

Voir en ligne : https://www.rtbf.be/info/societe/de...

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Dernier ajout : 19 juillet.