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L’action politique exige l’action du public. Essai de décryptage de la notion de participation

Dominique Nalpas et Stéphanie D’Haenens – 3 novembre 2015

Publié le mardi 3 novembre 2015, par Dominique Nalpas, Stéphanie D’Haenens

Partout dans les politiques publiques, on donne une certaine importance à la « participation ». Mais on constate aussi partout les difficultés à l’appliquer. Au mieux, il s’agit de consulter un public pour créer les conditions de l’acceptation d’un projet. Au pire, la participation est l’alibi d’une politique du fait accompli. Essai de mise en perspective de ce constat à la lumière d’une lecture stimulante du philosophe John Dewey.

John Dewey, philosophe américain qui vécu à cheval sur les 19e et 20e siècles (1859-1952) est un adepte du courant pragmatiste qui pose « l’enquête » au centre de la démarche philosophique. Souhaitant rompre avec la vision classique de la philosophie, confisquée selon lui par la classe dominante, il souhaite faire de cette discipline un instrument permettant aux hommes de mieux s’adapter au monde moderne. L’enquête, c’est la conviction qu’aucune question n’est a priori étrangère à la discussion et à la justification rationnelle. Ce faisant, l’une des questions principales que (se) pose Dewey est « sur quels présupposés le principe de la participation du peuple au gouvernement repose-t-il ? »

Expliquer l’État en regardant là où il faut

Pour Dewey, tout démarre lorsque l’on cherche à définir ce qu’est l’État. Selon cet auteur, on ne regarde pas où il faut, on cherche toujours des dimensions causales à la production de l’État, c’est-à-dire des raisons préconstruites sur la nature de son existence. On explique l’État parce que l’État est nécessaire, comme Molière se moquant de ceux qui ont recours à la tautologie en disant que l’opium fait dormir parce qu’il a des vertus dormitives. On pourrait trouver de multiples théories de l’État toutes aussi contradictoires les unes que les autres et qui pourtant trouvent la justification de l’existence de l’État dans une dimension qui lui est propre, spécifique, en dehors des interactions des humains et de leurs assemblages. Pour expliquer l’État, ce que refuse Dewey, c’est « l’appel à des forces spéciales extérieures aux séries de phénomènes connectés et observables » [1] L’État ne peut être compris que parce qu’il est une conséquence et le produit de l’action humaine (ce qui inclut la négligence et l’inaction).
Pour mieux comprendre cette position, il propose pour commencer d’observer l’émergence de ce que l’on appelle le « Public ». Un public commence à exister selon Dewey dès lors qu’un groupe de personnes est affecté, d’une manière ou d’une autre, par des actes privés. Si A et B discutent et que les conséquences de cette discussion restent entre A et B, il n’y a rien à dire. Mais si la transaction entre A et B affecte (en bien ou en mal) une tierce personne distincte de celles engagées dans la transaction, et qu’une conséquence est reconnue, par exemple un préjudice, alors un « Public » commence à exister. L’État est cette organisation mise en place qui permet de se soucier des conséquences qui affectent les multiples publics qui émergent tout simplement de l’(inter) action des humains.

L’essentiel se situe dans le Public

Vous comprendrez que dans le cadre de ce court article nous serons terriblement réducteurs. Mais ce qui est essentiel, selon nous, c’est de comprendre que ce point de départ simple permet d’inverser nombre de choses. Ce n’est pas sur l’État que l’on doit focaliser l’essentiel de notre attention mais sur le Public lui-même. L’action publique impose une action du public. « Cette dernière impose que le public sorte de l’ombre, qu’il s’articule et se connaisse lui-même. On a vu que le public est d’abord passif : il consiste en un ensemble de personnes indirectement affectées, c’est-à-dire celles dont la liberté d’agir, la latitude d’association ou la paix sont entravées par l’impact des actions d’autrui. » [2] L’État est donc essentiellement présent, en résumé, pour tenter de rétablir la liaison entre le subir et l’agir. Dans cette perspective, une des fonctions de l’État devient essentielle : à savoir la participation des citoyens à l’élaboration des conditions de leur vie et cela d’autant plus dans un monde complexe et technique où les conséquences des actes ont des portées de plus en plus lointaines.

Cette perspective pragmatiste permet à Dewey de définir que l’essentiel de l’action publique pour s’adapter au monde changeant doit être expérimentale. Il ne s’agit pas d’imposer par des forces externes – dans le dos des citoyens, pour ainsi dire – l’application de visions « absolutistes », préconstruites. Il s’agit véritablement de créer les conditions d’une adaptation agissante, base de l’élaboration commune de l’action publique et politique, sous la forme de l’enquête qui naît d’une situation indéterminée, instable, douteuse, où diverses hypothèses sont examinées.

À la lecture de Dewey, il apparaît que les conditions actuelles de l’élaboration de la politique sont assez éloignées de cette conception. Les causes en sont multiples, mais pour Dewey, elles se situent essentiellement dans la croyance que les lois naturelles s’expriment – selon les théories libérales – dans la satisfaction des besoins personnels et la main invisible du marché (pour le dire en résumé). Dans ces conditions, l’État ne serait que pur artifice qui n’aurait qu’à créer les conditions de cette liberté naturelle – et donc à la limiter au maximum.

Pour Dewey, ce n’est pas dans la consommation matérielle que la liberté des humains s’exprime, mais dans l’action individuée – à partir de nos singularités – mise en commun pour créer de l’action politique… L’être humain est certes un individu, mais il vit toujours en association et en interdépendance. Il n’est pas isolé mais « participant » à une société. La liberté individuelle, si elle est nécessaire pour se défendre des absolutismes, n’est pas plus absolue… Voilà un programme énorme qui mériterait que l’on s’y penche longuement et surtout que l’on expérimente sans relâche.

Pour une enquête citoyenne

Lorsqu’un beau soir du printemps 2014, dans une petite salle bondée à Schaerbeek et à l’invitation des habitants du quartier Helmet, une quarantaine de personnes, dans un esprit « citoyen », provenant de toute la Région bruxelloise et issues de différentes souches sociales, prennent la liberté d’exprimer le sentiment qu’elles se sentent exclues des programmes de rénovation urbaine, nous voyons là non seulement un moment de dévoilement majeur – des personnes vivent une exclusion (ou un sentiment d’exclusion) –, mais également le début d’une expérimentation à la manière dont Dewey en parle. Ces personnes forment un Public. Elles décident, dans une intuition forte que ne désavouerait pas notre penseur pragmatiste, de mener une enquête citoyenne, sans nul doute « experte », sur les contrats de quartier et la manière dont ceux-ci pourraient être réorientés.

Ces personnes demandent aux acteurs publics (l’administration publique et le personnel politique mandaté par le public), dans ce rôle fondamental qui devrait être le leur, d’apporter leur contribution à cette enquête sociale sur les contrats de quartier (durables, d’axes, etc.) et la politique de rénovation urbaine, dans la perspective de rendre compte des effets réels de ces politiques publiques et des exclusions qu’elles peuvent produire aussi. En fait la politique de rénovation urbaine devrait être une politique d’« enquête » sérieuse, puisque essentiellement tournée vers le futur. Ce n’est qu’ensemble, citoyens, acteurs publics, personnel politique, que nous pouvons créer les conditions de ce que pourrait devenir une véritable participation oeuvrant pour un développement endogène des quartiers les plus défavorisés. Sans quoi le risque avéré serait l’exact contraire de ce qui est annoncé en provoquant l’éviction des populations par la rénovation urbaine. Nous avons la certitude qu’il existe ici ou là des exemples pertinents et intéressants d’actions où la participation des habitants s’organise de manière intelligente. L’enquête participative proposée ici, l’expérimentation de ce travail de compréhension en commun, le révélera aussi.
Dès lors que nous tombons d’accord sur le fait que l’action publique est l’action du public – selon l’éclairage de Dewey – il ne serait plus acceptable que les acteurs politiques se replient sur la seule légitimité de la représentation pour penser seuls l’action publique. Ce faisant, ils ne feraient que monter le Politique contre le Public, l’individu contre la société, la liberté contre l’association. Bruno Latour, ce sociologue, anthropologue et philosophe qui a longuement étudié les occidentaux comme d’autres étudient les peuples étrangers, a pu dire un temps que nous n’avons jamais été modernes car nous ne faisons jamais ce que nous disons. Dewey qui a écrit il y a plus de 70 ans n’a jamais été aussi contemporain et ce sont des habitants des quartiers (que l’on dit défavorisés), visés par la rénovation, qui nous le dévoilent.

Notes

[1John Dewey, Le public et ses problèmes, Collection Folio essais (n° 533), Gallimard, 2010.

[2[Joëlle Zask, préface à John Dewey, op cit.


Études et analyses 2015

Dernier ajout : 27 septembre.