Inter-Environnement Bruxelles Inter-Environnement Bruxelles

Dossier : un abattoir en ville

L’abattage, une responsabilité collective

Publié le mardi 22 mai 2012, par I E B

Les normes hygiénistes ou morales, combinées aux exigences productivistes, sont pour partie à l’origine du déplacement des activités d’abattage vers l’extérieur des centres urbains et du déploiement de techniques industrielles de plus en plus poussées… Comment sortir de l’impasse imposée par le modèle consumériste ?

Depuis la loi napoléonienne interdisant les tueries particulières en ville (1838) et débouchant sur l’apparition d’abattoirs urbains centralisés, le rapport de la ville à l’animal n’a eu de cesse d’évoluer. En effet, si le lien entre consommation de viande et présence animale était jusque-là assez clair pour le consommateur (l’animal était alors abattu directement par le revendeur), il s’est depuis lors dissout ; à tel point que dans la plupart des cas, les consommateurs de viande n’ont actuellement plus aucune connaissance réelle du produit consommé, de sa provenance, des conditions dans lesquelles il a été produit, etc.

Disparition des tueries en ville

À Anderlecht, la disparition des marchés aux bestiaux en 2008 a eu pour effet d’accroître davantage la mise à distance entre l’animal et le consommateur de viande. La présence de ces marchés en ville était une des dernières traces de la présence animale liée à l’activité d’abattage. Cette disparition sonne le glas de la présence animale et de l’appréhension de sa mise à mort en zone urbaine. Paradoxalement, le combat d’associations comme Gaia a plongé le secteur de la viande dans un traumatisme aigu, le poussant à se replier sur lui-même. Malheureusement, ce syndrome n’a servi l’intérêt de personne puisqu’il a eu pour effet principal d’invisibiliser l’activité et par là-même d’empêcher tout contrôle social ; il a occulté et même dissimulé une activité pourtant extrêmement ancrée dans une société comme la nôtre, où la consommation de viande est quotidienne pour un grand nombre de gens ; il renvoie à la question de l’acceptation et de la responsabilité collective de l’acte singulier qu’est la mise à mort d’un animal.

Affronter ensemble la mise à mort

Comme le souligne Jocelyne Porcher, ancienne éleveuse et chercheuse dans le domaine agricole à Paris, la mort animale doit être pensée, acceptée comme une responsabilité collective. On ne peut en déléguer toute la responsabilité aux seuls éleveurs et abatteurs. Nous sommes « tous » concernés par cette pratique. Cette prise de conscience devrait passer par la reconnaissance de notre possibilité d’agir au quotidien et d’assumer une part de responsabilité en évitant de rentrer dans des modes de consommation « non responsables ». « Traiter des animaux comme des machines à viande, dit Jocelyne Porcher, c’est occulter le rapport affectif de l’éleveur et ses bêtes, ce n’est pas l’élevage qu’il faut abandonner mais les dérives productivistes… »

Depuis l’apparition du « taylorisme », la production de viande est à ce point conditionnée par le rendement maximal qu’elle a atteint un niveau exceptionnel de surconsommation de produits carnés dans les pays occidentaux, tout en contribuant à accentuer les problèmes écologiques et de faim dans les pays pauvres, et en créant de nouvelles maladies animales et humaines. À titre d’exemple, on produit aujourd’hui en Europe 203 millions de porcs par an. En moins de trente ans, les quantités produites ont été doublées. Dans un abattoir industriel, on tue en moyenne un cochon toutes les trois secondes. Un travailleur sur ce type de chaîne de plus en plus robotisée, pourra ainsi mettre à mort plus de 60 millions de cochons dans sa carrière.

L’industrialisation à tous niveaux de la filière de la viande (élevage, abattage, production, transformation,…) a conduit au désarroi actuel des acteurs concernés. Les problèmes de déshumanisation du travail dans les abattoirs industriels sont similaires à ceux rencontrés dans les élevages industriels, ou dans une chaîne de supermarché. Ces pratiques sont actuellement justifiées par « la demande » exprimée par la société de consommation. Et le résultat est là : la tendance industrielle, dominant aujourd’hui les filières de la production de viande, a conduit à une déconnexion totale entre l’éleveur (et l’animal), l’abatteur, et le consommateur, tous trois pris dans le cercle infernal de la rentabilité.

Parallèlement, la montée en puissance d’alternatives alimentaires, encore minoritaires, est un effet évident de cette production devenue folle. Dans un tel contexte, adopter par exemple une alimentation végétarienne ou végétalienne est une démarche qui relève d’une certaine cohérence, dans le sens où elle cherche à diminuer voire à arrêter les efets néfastes d’un système inhumain. Ce choix est surtout répandu en milieu urbain, où les consommateurs ont perdu tout contact avec les animaux d’élevage. Pourtant, ces alternatives ne peuvent être considérées comme seules réponses aux problèmes. S’il devenait la règle, le refus de consommer des produits car-nés (qu’il soit ou non motivé par le respect du vivant) mènerait à des modifications radicales de la filière de la viande. Or, les recherches scientifiques actuelles laissent penser que ce scénario est envisagé par l’industrie, puisqu’elles cherchent à reproduire de la « viande » à partir de cellules d’animaux (viande in-vitro). Ce qui pourrait revenir à accepter, au nom du respect des animaux d’élevage, leur disparition.

Un bon début de réflexion serait de questionner le rapport que nous entretenons, dans nos sociétés, avec les animaux destinés à la consommation. D’une telle réflexion, il découlerait peut-être que l’alternative la plus intéressante à la production de masse, plutôt que la promotion d’une société végétarienne, serait la réapparition d’un élevage respectueux des bêtes et des hommes, et une nette diminution de la consommation de viande.

En ce sens, la présence d’un abattoir en ville est une opportunité quasi unique de nos jours. Elle peut constituer l’occasion de penser le sens de l’élevage et de l’abattage, la prise en charge collective de la mise à mort de l’animal. Il est le lieu sensible, par sa dimension à l’échelle urbaine (ce qui restreint les capacités quantitatives), où peuvent se penser et se réinventer les savoir-faire et pratiques alternatives soucieuses du bien-être animal et des hommes, en reconnectant les différentes étapes de la filière.

Penser l’activité d’abattage implique nécessairement une réflexion sur toute la filière.

L’abattage industriel ou l’abnégation d’une pratique collective…

Les relations ou les non-relations qu’entretiennent actuellement les abattoirs avec le « public » montrent à quel point l’activité d’abattage est marginalisée et mise à l’écart de la scène publique. Les abattoirs industriels, de par leurs formes, leurs typologies, leur fonctionnement et leur type d’activités occultées derrière une black-box (bâtiment à l’architecture hermétique et imperméable au regard extérieur) posent question. Que peut-on montrer de l’activité d’un abattoir ? Quels rapports entretiennent les abattoirs et leurs usagers avec l’espace public ? Comment « dé-marginaliser » une activité liée à la mort ? Comment éviter de tomber dans le voyeurisme ?… Toutes ces interrogations montrent la complexité de penser la place et le fonctionnement des abattoirs en ville. C’est certainement dans cette complexité que le futur des abattoirs d’Anderlecht doit être pensé.

Normalisation d’une pratique

L’hyper-spécialisation et la diminution du nombre d’intermédiaires intervenant dans la filière de la viande a donné lieu à une monopolisation du secteur par des structures industrielles capables de faire face aux exigences croissantes en termes de normes d’hygiène. La globalisation de ce système a eu pour effet pervers d’asphyxier petit à petit les artisans du secteur et les petites entreprises ayant du mal à supporter les coûts engendrés par la normalisation de leurs activités.

Les séquelles se lisent à tous les niveaux de la filière, que ce soit dans les élevages industriels ou sur les chaînes d’abattages. Les animaux sont standardisés, les savoir-faire remplacés par des machines et des éprouvettes. Et tout cela se passe dans une indifférence du public, alimentée par les lobbies et leur mépris pour la vie des gens, des travailleurs mais surtout des animaux.

La normalisation accrue des filières de la viande s’avère inadaptée aux potentialités d’une activité et aux besoins de nos sociétés. Même si le combat sécuritaire des hygiénistes a pour objet l’amélioration du confort des consommateurs, il pervertit en réalité l’acte de consommation et produit des effets non voulus notamment sur la santé du consommateur. L’aseptisation ne cherche que rarement à lutter contre les dérives du système qu’elle génère. Elle est pensée en faveur d’une production de masse qui doit être questionnée et déconstruite pour repartir des enjeux environnementaux et sociétaux auxquels nous sommes aujourd’hui tenus de faire face. Ceci implique certainement une plus grande transparence et une meilleure information des consommateurs à qui on donnerait alors le choix de devenir acteur du système qu’ils choisiront.

Transformer la filière

Penser l’activité d’abattage implique nécessaire-ment une réflexion sur toute la filière. La filière de la viande a souffert d’une grande désinformation et même d’un désintérêt aussi bien sur les conditions de production et ses filières que sur la transformation des produits carnés. Néanmoins bon nombre de changements s’opèrent suite aux nombreuses crises qui ont frappé le secteur. Ces dérives ont fait surgir des mouvements de contestation et ont pointé la nécessaire prise de conscience des consommateurs sur la « qualité » de ce que la filière de la viande peut proposer.

Pour sortir de manière intelligente de l’indifférence publique, un travail de conscientisation et d’éducation fait partie intégrante du devenir des abattoirs d’Anderlecht. Au vu des enjeux sociaux et environnementaux, s’alimenter pourrait bien devenir, en plus d’un luxe, un acte citoyen. Nos modes de consommation nécessitent un changement. Les crises (vache folle, porc à la dioxine, grippe aviaire,…) dont ont été victimes les éleveurs d’animaux et les producteurs de viandes (abattoirs, grossistes,…) ont révélé au grand jour les dangers inhérents à la production de masse.

Ces « crises » ont fait surgir une prise de conscience de la part du consommateur et ont donné naissance à un regain d’intérêt pour toute une série de mouvances proposant des alternatives aux filières industrielles (bio, solidaire, responsable,…). Cette prise de conscience ne s’est malheureusement pas étendue à toute la société, ou en tous cas n’a pas su amener une réponse alternative accessible à tous, pour de multiples raisons (surtout économiques et de statut social).
Ces nouvelles filières possibles sont pour l’instant encore fortement dépendantes du marché industriel et sont même de plus en plus reprises par celui-ci au risque de dénaturer complètement leur raison d’être.

Vers un abattoir assumé dans la ville

Néanmoins, l’intérêt de ne pas perdre de vue l’ensemble des problèmes liés à l’industrialisation de la filière de la viande reste important. Les abattoirs d’Anderlecht représentent un potentiel quasi unique, de par leur position et le rôle socio-économique qu’ils jouent à Bruxelles, dans le secteur de la viande, pour développer et explorer d’autres manières de produire, de consommer,… Le potentiel de sensibilisation qu’ils représentent est un élément à ne pas perdre de vue dans l’objectif de déclencher l’étincelle qui renforcerait sa singularité.

Les activités présentes doivent être au centre de la réflexion pour penser la meilleure intégration de l’abattoir au quartier et aux enjeux de la Région bruxelloise tant comme levier de lutte contre la dualisation que comme emblème à la fois d’une nouvelle réconciliation entre ville et industrie et d’une responsabilité collective de ce dont nous nous nourrissons.

BEM n°256-257 – Mai 2012

BEM n°256-257 – Mai 2012

Dernier ajout : 22 novembre.