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L’En-Ville #2 – Quelques récits de transformations urbaines : Montreuil et Bagnolet

Publié le mardi 27 décembre 2016, par Collectif Prenons la ville

L’En-Ville #2 - Quelques récits de transformations urbaines : Montreuil et Bagnolet, par le Collectif Prenons la ville, est paru en avril 2016 dans la banlieue est de Paris.

Sommaire :

Le collectif Baras

- Entretiens avec des membres du collectif
- Encore quelques mots sur la lutte des Baras
- Chronologie de la lutte des Baras
- Soirées sur la place, place aux soirées !

Quel avenir pour les habitant-e-s du terrain de la rue de l’Avenir ?

- Tract
- La suite !

Monsieur Propre va à la chasse aux pauvres

- Tracts
- Quelques nouvelles :biffins, square Varlin, Timbaud et rue Bara
- Tract
- Quelques nouvelles depuis ces tracts
- Incendie rue Victor Hugo

Les jardins partagés

- « Mieux vaut des tomates que des Rroms ? » - Avis partagé sur les jardins partagés
- Petite histoire des jardins partagés

Des questions de fond ?

Filmo-audio-biblio-graphie (quelques idées)

Édito

Depuis le premier numéro de ce journal (juin 2013), pas mal de choses ont changé à Montreuil et Bagnolet. Beaucoup de personnes expulsées, plein de bâtiments détruits, de nouvelles friches, des constructions récentes ou en cours, ... Plusieurs de ces projets immobiliers sont inclus dans un plan de transformation des quartiers Bas-Montreuil et Coutures (à Bagnolet). Ce plan est nommé “PNRQAD”, Programme National de Requalification des Quartiers Anciens Dégradés. Aujourd’hui, il est difficile de se balader dans le quartier sans croiser très régulièrement un permis de construire.

Les mairies de Montreuil et Bagnolet ont toutes deux abandonné une partie de la gestion de leurs biens au profit de la Soreqa (SOciété de REqualification des Quartiers Anciens). Les deux mairies votent de nouveaux PLU (Plan Local d’Urbanisme). Dans la partie bagnoletaise, d’après ce qui a été dit lors de réunions publiques, il s’agirait globalement de limiter les hauteurs là où les constructions sont déjà faites, et de les augmenter là où elles sont à venir ! Il y a par exemple le projet de bâtir de gigantesques bâtiments au bord du périphérique – selon la mairie de Bagnolet, il s’agit de construire une sorte de barrière pour protéger les habitants du quartier des bruits de voiture !

Officiellement, les mairies disent vouloir la “mixité sociale”. Mais derrière cette expression se cache en fait l’idée de conduire progressivement une population plus aisée à remplacer une partie de la population la plus pauvre. Quand les pouvoirs publics utilisent cette expression, c’est toujours dans ce sens, et jamais dans le sens contraire ! Souvent, quand on entend “mixité sociale”, on peut se douter que le quartier est en cours de “gentrification”. Ce dernier mot est plus inquiétant...

Vu que cette dynamique est rarement assumée officiellement, voilà une liste de quelques indices qui peuvent aider à reconnaître qu’une zone est en cours de gentrification.

Grand jeu-concours : à quel niveau de gentrification en est ton quartier ?

(propositions à cocher)

  • Je n’arrive plus à rentrer chez moi sans digicode
  • Je le demande aux nouveaux.elles voisin.e.s, qui ne veulent pas me le donner !
  • Mes voisin.e.s (ou moi-même) se font expulser de chez eux.elles !
  • Comme par hasard, les personnes qui se font expulser sont bien souvent les personnes les plus pauvres ; certaines peuvent être dites “étrangères”, ou “non blanches”, ou “migrantes”, “sans papiers ”
  • Je me fais expulser de chez moi, je cherche donc un autre squat. Mais, comme par magie, je me retrouve face à plein de portes anti-squat
  • Les nouveaux logements qui se construisent dons mon quartier ne sont presque jamais pour celles et ceux qui sont expulsé.e.s ou repoussé.e.s du quartier
  • Les cabanes qui étaient sur la friche à côté du métro sont toutes détruites
  • Ielles disent que « les gardiens de la paix viennent sécuriser les lieux » ; en fait, je rencontre de plus en plus les flics qui contrôlent ultra souvent les jeunes, les sans-papiers, et virent régulièrement les biffins
  • En feuilletant le dernier journal de ma ville, je découvre qu’il y a un dossier spécial « propreté »
  • Quand je vais à l’épicerie, je m’aperçois qu’elle est devenue une fromagerie (ou un magasin bio, ou une agence immobilière)
  • ... et mon loyer augmente toujours davantage !
  • ... et dans cette agence immobilière, il y a plein d’annonces pour des lofts à 1500 euros : « occasion à saisir » !
  • Quand je me promène avec mon chien dans mon quartier, je remarque qu’il y a plein de permis de construire et de démolir, et différentes pubs pour de tout nouveaux appartements
  • Je connais quelqu’un.e qui voulait peut-être ouvrir un petit resto dans la rue piétonne près de la place, mais la mairie l’a prévenu : « attention, interdit de mettre des chaises en plastique en terrasse » !
  • Des grilles apparaissent à côté de chez mes grands-parents, et les caméras se multiplient à côté de chez ma tante
  • La géométrie est de moins en moins un problème pour moi, vu que dans la rue tout est aligné, les angles sont droits et les lignes parallèles
  • Le béton gagne du terrain jour après jour dans la guerre contre les herbes folles
  • Le proprio de mon bar a changé : moi qui suis accro au café, avant j’en buvais trois, aujourd’hui, je ne peux en boire plus qu’un demi !
  • Des petits systèmes de solidarités locales et de débrouille sont désorganisés
  • La laverie et le taxiphone ont disparu tandis que l’épicerie qui propose des “paniers bio” se développe et qu’apparaissent de nouveaux ateliers d’artistes. Un garage et une autre laverie sont menacés de disparaître.
  • De nouveaux lieux artistiques apparaissent régulièrement
  • Maintenant, dans ma ville, il y a plein d’inaugurations, plein de « premières pierres ». En 2007, c’était un Centre dramatique national (dites plutôt CDN). En 2013, c’était un « centre d’art contemporain ».
  • L’État donne beaucoup moins d’argent aux écoles, qui avant étaient classés ZEP (Zone d’Éducation Prioritaire)
  • Des propriétaires privé.e.s et des entreprises investissent dans le quartier
  • Je suis chez moi en train de faire une banderole, la porte ouverte, et les experts de la concertation viennent me poser des questions sur le quartier : ils sont payé.e.s des milliers d’euros pour faire semblant qu’il y a de la concertation, alors qu’il n’y en pas du tout
  • Enfin, si ! Au conseil de quartier, on nous a fait voter la couleur des fleurs d’un nouveau square. « Alors, plutôt Soleil (rouge-jaune) ou Harmonie (rose violet) ? » o Ma mairie rachète des parcelles de bâtiments pour… les laisser vides pendant des années avant de les détruire !
  • Je vais à une réunion publique censée être « de concertation », et là je vois mon immeuble en photo. Cool qu’ils pensent à moi ! Après, je lis ce qu’il y a en-dessous : « îlot d’insalubrité, à détruire ». Et je change d’avis !
  • En bas du nouveau bâtiment très chic en face de la boulangerie, il y a maintenant une nouvelle station Vélib’. La station Autolib’ est un tout petit peu plus loin.
  • Mon copain fait de plus en plus d’insomnies : sa maison est devenue une nouvelle station de métro ! Mais ainsi, il est mieux relié au Grand Paris...
  • Les foyers sont rénovés… des centaines de personnes se retrouvent à la rue
  • Les Rroms qui habitaient à l’angle de ma rue se sont fait expulser. Maintenant, c’est un florissant jardin partagé
  • Comme par miracle, un grand bâtiment vide avec porte anti-squat et caméra a été offert à des artistes
  • Je me lève un matin, et là, je trouve en bas de chez moi, devinez quoi ? Au lieu des places de parking avec des voitures où des gens dormaient faute de mieux, il y a maintenant des énormes blocs de béton !

Maintenant compte le nombre de caractéristiques que tu penses être présentes dans ton lieu de vie…

0-10 : Tu as de la chance ! Tu habites encore dans un des derniers bouts de paradis dans ce monde de contradictions. Mais fais gaffe : le croque-mitaine peut arriver n’importe quand...
11-20 : L’invasion n’est pas accomplie. Il y a des zones qui sont désormais perdues, mais c’est à nous de protéger celles qui restent !
21-36 : Oh là là... ! T’as pensé à déménager ?! On rigole... On ne sait jamais, la situation peut changer, les mauvais jours finiront ! Et en attendant, cela n’empêche pas de raconter ce qui est en train de se passer, et pourquoi pas de faire plus !

Gentrification rime avec répression

En réalité, les processus de gentrification ne sont pas du tout pacifiques et consensuels comme les pouvoirs publics aimeraient le faire croire, en les cachant sous des termes comme « mixité sociale ».

Pour résumer, certains ont écrit que la mixité sociale signifie en réalité « moins de pauvres et plus de riches ». Or les sociologues et les pouvoirs publics nous racontent surtout la deuxième partie, « plus de riches », c’est-à-dire le point de vue des gentrifieurs. Ces derniers sont les personnes nouvellement arrivées dans le quartier, souvent assez favorisées économiquement et très à l’aise avec la culture dominante. Parfois ces personnes sont à la recherche d’un ‘’village’’ multiethnique, et vont aimer l’exotisme de certaines personnes, de certains magasins, et vont ainsi en venir à défendre la ‘’mixité’’ du quartier. Comme s’il s’agissait d’une simple co-habitation, comme si la présence des uns n’était pas en partie liée à la disparition d’autres.

Beaucoup plus rares sont les tentatives de parler de la gentrification en prenant pour axe les personnes qui en sont les « victimes ». Eviter de parler de la première partie de la définition, « moins de pauvres », c’est cacher la violence de la gentrification. Cette violence existe bel et bien pour les personnes subissant la gentrification, qui sont pour la plupart des habitants plus pauvres, et souvent non-blancs. Ils et elles sont chassé-e-s, de gré ou de force, pour laisser la place à une nouvelle population, branchée et censée donner une meilleure image au quartier.

La gentrification, ce ne sont pas seulement des transformations lentes, ponctuelles et indirectes. Elle a aussi un côté brutal, celui de la répression, une des armes que les pouvoirs publics utilisent pour créer ce qu’ils appellent la « mixité ». Ainsi, toute une partie du quartier des Coutures a été classée « Zone de Sécurité Prioritaire » fin 2014, ce qui implique concrètement des dizaines de policiers supplémentaires. Ils viennent notamment chasser les biffins. Cette répression vise à « réaffirmer le droit » dans des zones considérées comme de « non-droit ». Le « droit », c’est celui des riches ; le « non-droit », ce sont les pauvres, la débrouille, l’autogestion. Les expulsions des squats, les contrôles au faciès des migrant-e-s et les rafles dans la rue, le renforcement des patrouilles de police, les caméras partout… C’est aussi du fait de la répression que les catégories indésirables sont effacées et invisibilisées, afin de « nettoyer » l’image de la ville, et d’attirer ainsi les classes moyennes. Ce « coup de balai » est l’éloignement de celles et ceux que les investisseurs ne veulent pas voir dans ‘’leur’’ ville.

La gentrification n’a rien de « naturel »

Pour qu’il y ait coup de balai, il faut bien qu’il y ait des personnes qui se saisissent de ce balai ! On entend souvent dire que la gentrification est un processus invisible, spontané, presque naturel. Des personnes se déplacent, c’est tout : c’est le marché immobilier, et le marché suivrait des logiques impénétrables par le commun des mortels.

Pourtant, comme on l’a vu au fil des années, les pouvoirs publics signent des textes, élaborent des projets, consacrent une partie de leur budget pour encourager cette gentrification, ils en sont aussi des acteurs. Pas les seuls bien sûr : il y a aussi des entreprises qui y voient la promesse de gains non négligeables, et plein d’autres personnes qui profitent de cette transformation, qui souhaitent chasser les indésirables, qui rêvent d’une ville sans pauvres, … Ainsi, ils contribuent à gentrifier, à changer l’image de la ville pour la rendre plus « attractive » : « maintenant la ville est différente, maintenant on a des ateliers d’artistes partout, c’est tranquille, ce n’est plus comme auparavant ». Ces citoyens, ces associations, ces gestionnaires, sont des agents de la gentrification, qu’ils en soient conscients ou non. Ils et elles font partie du problème, ils et elles veulent que la ville change, non pas pour que les pauvres puissent vivre mieux, mais pour que ces derniers disparaissent de leur vue.

Bien sûr, la gentrification en cours à Montreuil et Bagnolet n’est pas une dynamique isolée, elle s’inscrit dans des transformations bien plus vastes, notamment dans le projet du « Grand Paris ». On parle parfois de Montreuil comme du 21e arrondissement, pour montrer à quel point la proche banlieue suit le modèle de la capitale. C’est en fait toute une partie de la petite Couronne qui subit ce processus de gentrification : Saint-Denis, Ivry, Pantin, Saint-Ouen… De nombreuses opérations nommées ‘’amélioration de l’habitat’’ ou ‘’renouvellement urbain’’ impliquent en réalité de profondes transformations de ces villes, notamment une métamorphose de leur composition démographique et de leur organisation spatiale. On retrouve ces mêmes schémas dans d’autres grandes villes françaises, et dans bien d’autres pays.

Face à ce processus de gentrification qui est une dynamique mondiale, on peut se sentir petit, avoir peur de se faire écraser par ce gigantesque rouleau compresseur.

Néanmoins, parce qu’on est contre cette dynamique (et contre le système qui la produit), il y a pour nous un enjeu à tenter de l’enrayer, de lutter contre. Mais comment faire ?

Faut bien commencer quelque part

Le pari du collectif « Prenons la ville », né il y a quelques années, en septembre 2011, est de prendre les choses par un tout petit bout : il s’agit de s’intéresser spécifiquement à un quartier se trouvant autour du Rémouleur, local auto-organisé de « lutte et de critique sociale », qui est situé à Bagnolet, juste à la limite avec Montreuil.

Bien sûr on s’intéresse aussi aux autres quartiers, aux autres villes, aux autres pays... Et on est très contents de faire des choses ailleurs que dans ce quartier et avec d’autres gens que les “habitants” ! Pour autant, il est vrai qu’on met beaucoup de notre énergie sur ce quartier.

Mais pourquoi se concentrer autant sur un quartier alors que le phénomène est bien plus vaste ?

D’abord tout simplement, parce qu’on ne peut pas tout faire, être partout... Si on a choisi un seul quartier, c’est aussi à la mesure de nos forces : ça varie en fonction des moments, mais aujourd’hui, malheureusement, on n’est pas nombreux-euses !

Prendre les choses par un bout, c’est aussi faire le pari qu’en regardant de très près, on peut tenter de mieux comprendre ce qu’il se passe, plus finement : par exemple des logiques complexes, contradictoires... Rester longtemps dans le même quartier permet d’avoir une vision des dynamiques sur des années, pas juste un instant “t”, comme une photo – là, c’est un vrai film ! Et la réalité, c’est qu’au fur et à mesure, on connaît de plus en plus de gens, d’ailleurs pour le meilleur... et pour le pire ! On est plus facilement au courant de ce qui s’y passe.

Aussi, parce que dans ce quartier, il y a des résistances. Ces résistances n’ont pas pour l’instant la forme à laquelle on aurait pu s’attendre. Pour ceux qui ne connaissent pas, vous imaginez peut-être que vous n’entrerez pas dans le quartier sans avoir franchi une grande barricade, que vous accéderez au poste de guet pour compter le nombre incroyable de squats arborant les banderoles “non à la gentrification du quartier” “on reste ici !”... Puis vous irez déjeuner à la cantine, en haut de la plus grande grue, occupée depuis des années...

Bon, pour tout vous dire, si c’est ça que vous imaginez, vous risquez d’être déçu-e-s !

Les résistances dans le quartier sont un peu moins visibles. Ce sont par exemple des personnes qui depuis des années se font expulser régulièrement de l’endroit où elles habitent et réoccupent toujours un nouveau bâtiment à quelques pâtés de maison de là, sans pour autant afficher des revendications politiques. Ce sont certaines pratiques quotidiennes, des solidarités tissées, qui impliquent une forme de résistance, comme ‘’en habitant’’. Ce sont des biffins qui, malgré une répression féroce, continuent toujours à biffer. Ce sont des collectifs d’habitants qui se sont organisés, et s’organisent encore, pour demander collectivement des logements et/ou des papiers. Il y a notamment le collectif des Baras, et des (ex) habitants de la rue de l’Avenir, à Bagnolet. C’est aussi la présence d’une solidarité de base : tout un tissu de gens prêts à aider matériellement des personnes qui ne savent pas lire le jugement qu’ils viennent de recevoir, qui n’ont pas compris le pourtant très simple formulaire de demande de sécurité sociale ! Prêtes à accompagner des personnes pour demander quelque chose à la mairie, à se rassembler le matin pour tenter d’empêcher une expulsion, à être nombreux-ses le jour de l’ouverture publique d’un squat – et bien sûr, toutes ces personnes n’habitent pas forcément le quartier. De la même manière, dans le collectif « Prenons la ville », on n’habite pas toutes - tous le quartier ; le collectif est ouvert à tous ceux et à toutes celles que ça intéresse, où qu’ils et elles habitent.

Et d’ailleurs, si ça vous dit, n’hésitez pas à venir rencontrer et pourquoi pas rejoindre le collectif ! On ne va pas vous le cacher, pour l’instant notre objectif numéro 1 (la fin de la gentrification du quartier) n’est pas encore atteint, loin de là ! A plus nombreux-euses, on sera sans doute plus fort-e-s.

Pour l’instant, les formes de résistances existant dans le quartier ne suffisent pas par elles-mêmes à arrêter le processus. Elles le critiquent, en parole et en acte, elles le ralentissent. Mais c’est seulement en se diversifiant, en se multipliant, en rencontrant d’autres résistances, ailleurs, en se coordonnant, qu’elles pourraient en venir à enrayer les processus de gentrification en cours, et qu’on pourrait espérer enfin gagner la guerre qui est menée à ceux et celles qui ne sont pas assez riches, pas assez blanc-he-s, pas assez productifs-ves…

Alors, ça vous dit ?!

Le collectif Baras

Entretiens avec des membres du collectif Baras

C’est qui le collectif Baras ?

« Je m’appelle A. je suis membre du collectif Baras. Le collectif Baras est à Montreuil et à Bagnolet, et existe depuis 2012-2013 et jusqu’à maintenant, et ça a été créé à Montreuil devant le foyer Baras. Devant le foyer Baras, on s’est rencontré là-bas et on a dormi dehors. On a eu beaucoup de soutiens. Ils nous ont aidés pour avoir des squats à Montreuil. Et on était nombreux dans les squats. Après on a trouvé un autre squat, à Montreuil toujours. C’est un grand squat, on était nombreux là-bas aussi. En 2014, ils nous ont expulsés là-bas. Donc on a fait plusieurs semaines dehors, sous le pont, sous la pluie, et aussi on a trouvé ce squat-là à Bagnolet, qui est rue René Alazard, à Bagnolet. Donc jusqu’à présent, on a lutté, on n’a rien obtenu comme bonheur, on n’a pas eu de papiers ni de logement, et on a des procédures toujours au tribunal. On a déposé toujours au tribunal et la prochaine procédure sera le 21 janvier 2016 à Bobigny. On ne sait pas comment ça va se passer. Avant ça, on a eu des procédures au tribunal et ça s’est mal passé, parce qu’ils veulent nous expulser le 23 septembre 2015. Nous on n’a pas pu sortir parce qu’on n’a pas d’autre endroit où dormir, on est obligés de rester. Aussi l’huissier est passé. Voilà donc on est toujours en cours. On n’a rien obtenu comme papier ni logement. On a fait beaucoup de demandes Daho [1], jusqu’à maintenant, et jusqu’à maintenant, rien ne s’est bien passé. »

« On essaie de se donner de petits coups de main parmi nous. Moi par exemple, j’ai bossé pendant un
mois mais la société ne m’a pas encore payé. Du coup je n’arrive pas à payer un bulletin, mais il y a
d’autres qui me disent "T’inquiète, on va t’aider". Ou sinon, on mange ensemble, et voilà. »

Les revendications et les modes d’action du collectif

« C’est seulement pour avoir un logement et des papiers, pour travailler régulièrement comme les autres. C’est ça le but. »

« Pour arriver là où on en est, on a très très très galéré. Au pire, on a dormi dehors. On a fait toujours des procédures, des démarches à Bobigny, et toujours ils nous ont demandé d’aller au tribunal de Bobigny, toujours toujours. Mais jusqu’à aujourd’hui, on n’a rien eu, aucune aide de l’Etat. Pour l’instant, l’Etat n’a rien accepté de nous donner, ni logement, ni rien, ni papier. Ça fait 3 ans maintenant, aucune personne n’a eu un bout de papier. Ce que nous voulons toujours, c’est des papiers et des logements. C’est tout, on n’a pas de doute de dire ça. Toujours dormir dans un squat, ça, ce n’est pas notre souhait. »

« Le squat, ce n’est pas notre choix. Notre souhait c’est d’avoir des papiers et des logements, c’est tout. Dans le collectif Baras, le plus âgé d’entre nous a 35 ans. Sinon, tout le monde, c’est 25 ans, 20 ans, 22 ans. Si on a les papiers, on peut faire les formations, pour travailler, pour payer les impôts, pour payer tout ce que l’Etat veut. Mais si on n’a pas les papiers, est-ce qu’on peut travailler ? On ne trouve pas de travail. Si on sort chercher du travail, ils nous demandent quoi ? Ils nous demandent nos papiers, même si on parle bien français. Si on parle au niveau des jeunes, toutes les associations qui aident les jeunes pour faire les formations et les trucs comme ça, qu’est-ce qu’ils nous disent ? Ils nous demandent les papiers. Si tu n’as pas de papier, qu’est-ce qu’ils font ? Ils disent "Monsieur si tu n’as pas de papier, on ne peut pas t’inscrire ici". Donc ce que nous voulons, c’est les papiers. Ce que nous voulons, c’est les papiers. Régularisation des Baras, de tous les Baras ! C’est tout, ce que nous voulons, c’est ça, c’est tout, papiers ! »

« On fait aussi plein de manifs à Paris, Bagnolet, partout à Paris, parce qu’on participe à toutes les manifs à Paris. Donc une majorité de personnes connaît le collectif Baras, tout le monde connaît le collectif Baras. Donc on n’est pas un nouveau collectif, ça fait trois ans qu’on existe. On a déjà participé à toutes les manifs à Paris. On est là, et jusqu’à aujourd’hui, on n’a pas eu les papiers, ni rien, ni même un logement. Il y a un moment passé, ils ont coupé l’eau, parce qu’ils pensent que c’est des animaux qui dorment ici, dans notre squat. Nous on n’est pas des animaux, on est des êtres humains. Ils ont coupé l’eau ici, tout le monde dans le quartier sait ça ici. »

On est là, on reste là !

« Nous voulons rester là pour cotiser avec les Bagnoletais. Nous on n’est pas là pour aller se promener partout à Paris. Nous on est là même si on est expulsés d’ici. A Bagnolet, on va chercher d’autres endroits à Bagnolet, on bougera pas d’ici. »

« Parce que le collectif Baras a été créé à Montreuil, donc nous on connaît très bien Montreuil et Bagnolet, qui sont très proches. Nous on n’est pas vraiment obligés de rester à Montreuil. Pour l’instant, on n’a pas d’autre choix, parce qu’on connaît très bien ici. On a aussi beaucoup de soutiens à Montreuil qui veulent vraiment nous aider pour avoir des papiers et des logements, donc vraiment c’est ça quoi. »

« On est connus ici, ils savent qui nous sommes et d’où on vient, c’est pour ça qu’on reste ici, parce que là où nous nous sommes connus, là où on a du soutien, on est plus forts. On a plein de liens avec des collectifs, des associations, on participe à des manifs ensemble… »

« On est restés à Montreuil et Bagnolet parce qu’on a du soutien là. Quand on donne des tracts, la gens connaissent bien les Baras. »

« Pourquoi on va pas ailleurs de Bagnolet ? Parce que nous on a compris que la Mairie, et la
préfecture qui soutient, ils veulent nous déloger avec la force. Donc nous on veut leur montrer qu’on
peut pas partir de Bagnolet comme ça. On part quand on veut. C’est pas la demande de la Mairie de
Bagnolet pour nous faire bouger.
Le renouvellement de Bagnolet, il ne va pas nous toucher. Même si Bagnolet
devient la Défense, on reste ici. Tant qu’il s’appelle Bagnolet, nous on est là. »

Sur les soutiens

« On remercie tous les soutiens des Baras. Ils ont fait beaucoup beaucoup, ils nous apporté beaucoup, on les remercie. Mais on aimerait qu’ils nous aident encore plus. Parce que nous on n’est pas des personnes politiques, mais on est dans la politique. Il y a plein de soutiens qui connaissent très bien la politique, ils peuvent nous aider, dans des procédures politiques que nous ne connaissons pas, pour que nous puissions avoir des papiers, le plus tôt possible. »

« On cherche des personnes pour nous aider. Plus de monde pour nous aider. Beaucoup de gens. Parce qu’il y a des gens malades, moi-même je ne parle pas bien français. On aimerait plus se faire entendre. »

« Je n’ai pas beaucoup de choses à dire. Je serais pour informer d’autres soutiens aussi, parce qu’ici ce n’est pas ouvert qu’à une seule personne qui veut venir nous soutenir. Bien sûr la porte est grand ouverte, totalement ouverte pour tout le monde, tous les soutiens qui viennent nous soutenir. Mais eux il ne faut pas qu’ils viennent pour se disputer entre eux aussi. Il faut qu’ils viennent pour discuter de nos problèmes. Parce que si tu vois que les soutiens sont ici aussi, c’est à cause de nous. Mais ils sont venus pour régler les problèmes, ils ne doivent pas créer d’autres problèmes ! Quand les soutiens viennent là, ils doivent être tous d’accord pour faire la chose ensemble. Quand l’un dit "on n’a qu’à faire cette chose-là", si d’autres ne sont pas d’accord, ils peuvent en parler ensemble, entre eux : "vraiment cette chose-là, on n’a qu’à arrêter cette chose-là, c’est pas bien qu’on la fasse". Parce que l’autre fois, ils en ont discuté ici. Il y a aussi beaucoup de soutiens qui ont disparu, ils ne viennent plus, je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça. Peut-être que ce sont les disputes qui ont fait cette chose-là, mais moi je n’étais pas là ce jour-là. Mais je peux leur dire que si vous voulez nous soutenir vraiment, il ne faut pas venir faire de nouveaux problèmes, ils doivent venir résoudre les problèmes que nous on a. Ce qui nous a inquiété ici, c’est ça : parce qu’entre soutiens, eux-mêmes là, ils ne sont pas d’accord. Car pour que les choses puissent avancer, les soutiens doivent être d’abord d’accord pour faire une chose ensemble, comme ça ils peuvent commencer à organiser les choses pour avancer. Mais pour l’instant, vraiment moi, je ne vois pas de chose qui avance. A mon avis, si on voulait que les choses avancent, on doit s’accueillir bien entre nous-mêmes. Nous aussi, on peut le dire maintenant, ici on est bien organisés maintenant. Avant, il y avait beaucoup de problèmes entre nous ici, mais actuellement il n’y en a pas, ni bagarres ni rien. Quand on dit qu’on fait une chose, tout le monde dit "d’accord on peut le faire". Avant, on n’était pas bien d’accord entre nous ici. Mais pour l’instant, nous tous on est bien d’accord pour faire les choses qu’on veut faire. Les soutiens ils pourraient être d’accord pour faire une chose aussi pour nous, pour amener le bonheur pour nous aussi, parce qu’on a besoin de leur soutien aussi. Mais pour l’instant, on voit pas que les choses avancent, ce n’est pas que les soutiens ne font pas bien les choses, ils font bien, mais pour l’instant, jusqu’à présent il y a trop de divisions, les choses sont comme ça. »

« Je vous remercie d’être là pour parler de la situation du collectif Baras. Presque tout a déjà été expliqué. Je ne vais pas expliquer plus qu’eux. Je veux remercier tous les soutiens. On est toujours avec vous, on lutte ensemble. Mais tout le monde sait que la lutte sans papiers n’est pas facile, on est dans un combat qui est très tendu, mais toujours on va lutter, avec vous, les soutiens. »

« Aujourd’hui, on a déjà presque trois ans de lutte, mais il y a beaucoup de trucs, nous on ne sait pas comment aller, sans les soutiens. Même si nous on a des idées, les soutiens connaissent d’ici beaucoup plus de choses que nous. Nous on vient d’arriver d’Afrique. Donc, quand on vient, on sait même pas c’est quoi la lutte. Mais aujourd’hui on peut déjà expliquer un peu par rapport à la situation de la lutte. On connaît déjà un peu, mais on ne peut pas connaître tout. On peut pas connaître plus que vous, les soutiens, parce que c’est vous qui nous avez apporté plein de choses que nous ne connaissions pas. C’est pour ça que même tout à l’heure, tu nous as posé une question, c’était un peu compliqué de répondre. Parce qu’il y a beaucoup de choses que nous on est dans la lutte, mais on peut pas lutter sans vous les soutiens, et sans vos idées aussi, on peut pas lutter. »

« Il faut qu’on étudie les choses avec vous les soutiens, faut qu’on échange les idées. »

"La responsabilité, c’est la France !"

« En Libye, il n’y avait pas les droits de l’homme, il n’y a que le droit des Libyens. Mais en France,
ce que j’ai compris, les droits de l’homme, il y en avait davantage en Libye qu’ici. Une fois que tu
quittes l’Afrique noire et que tu arrives en Libye, le lendemain tu vas au travail et ils ne te demandent
pas tes papiers. En tant que jeunes d’Afrique noire, on est toujours ensemble, on travaille ensemble
dans le bâtiment. Moi j’aimerais savoir : ici, le droit qu’on nous dit, où il est ? Le droit de l’humanité,
il est où ? Il est où ? On peut comprendre qu’il te faut des papiers français pour avoir ton droit.
Mais ça, c’est le droit de ton papier, ce n’est pas les droits de l’homme. »

« La responsabilité, c’est la France. Nous vivions en Lybie, tranquillement on gagnait nos vies là-bas. On payait nos frères, l’école… au Mali, en Guinée, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, personne ne sait ce que veut dire un squat. Mais si aujourd’hui nous sommes là pour venir dormir dans cette galère, les Français nous voient dans cette galère, ils ne nous aident pas. De nous laisser dans cette merde, ça c’est la honte. Car c’est eux qui sont allés bombarder en Lybie. Bombarder, beaucoup bombarder là-bas, ça fait que nous sommes là aujourd’hui. Donc nous on ne bougera pas d’ici. On est là. On est là et notre lutte c’est pas fini. Jusqu’à ce qu’on va avoir notre droit. »

Encore quelques mots sur la lutte des Baras

Ces dernières décennies, plusieurs collectifs de sans-papiers se sont organisés ensemble et ont obtenu leur régularisation suite à une lutte.

Dans la situation actuelle, la plupart des membres du collectif Baras ne sont pas régularisables selon les critères officiels (qui sont très restrictifs). Si les dossiers des membres étaient pris en charge individuellement par la préfecture, ils seraient le plus souvent tout simplement refusés. De fait, pour être régularisés, les Baras savent que seule l’instauration d’un véritable rapport de force entre leur collectif et notamment la préfecture peut mener à une renégociation des critères requis pour la régularisation. Ils en viennent ainsi à demander la régularisation pour tous.

De son côté, la préfecture veut imposer le « cas par cas », et essaie de diviser le collectif et d’affaiblir la lutte. C’est une pratique qui n’est pas spécifique à la préfecture, plein d’autres pouvoirs publics s’en servent - les pouvoirs publics sont très soudés ! C’est d’ailleurs très souvent qu’ils se renvoient la balle, la préfecture renvoie à la mairie, la mairie à la préfecture…

Pour le collectif des Baras, c’est le cas non seulement pour les demandes de régularisation mais aussi pour les demandes de logement.

Le collectif Baras a donc interpelé les différentes institutions sur leurs responsabilités respectives. Il y a eu ainsi des manifestations, des rassemblements et diffusions de tracts dans différentes villes (Montreuil, Bagnolet, Les lilas, Bobigny, Pantin, Paris) et devant des mairies, des tribunaux, la préfecture… En plus, ils ont essayé à plusieurs reprises de rencontrer le préfet, ils ont obtenu des rendez-vous avec les mairies de Bagnolet et Montreuil, et ils ont pris la parole et/ou perturbé de nombreux conseils municipaux. Jusqu’à présent, aucune mairie ne leur a jamais rien proposé de concret.

À la mairie... 8 avril 2015, Conseil municipal public de Bagnolet

« Quand on entre dans la salle, il y a déjà une chose dérangeante : ils nous laissent passer par une porte secondaire, non pas par celle
principale comme les autres habitants, comme si on était des domestiques. On est 50-60 personnes,
dont 6-7 soutiens. Un des Baras prend la parole : il fait une liste des bâtiments vides qui
pourraient être réquisitionnés, et il demande aussi la présence du Maire en soutien lors du procès au
tribunal pour l’expulsion du squat, la semaine prochaine. Le Maire répond : "On n’a pas
le pouvoir de réquisitionner" et les invite à envoyer leurs dossiers individuellement à la Préfecture,
même s’il sait qu’ils ne rentrent pas dans les critères. Un autre Baras répond : "On vous a posé une
question sur le bâtiment, sur l’expulsion". Le Maire : "La réponse est non". Les Baras commencent à
sortir de la salle, criant "On va se revoir !", "Ici c’est grand, on va squatter là". »

Le collectif a aussi organisé plusieurs repas et fêtes pour se financer (notamment à l’occasion des procès), et pour se faire connaître par les voisins et voisines des squats où ils ont habité.

Le collectif a par ailleurs fait des appels à rassemblement à l’occasion de toutes les audiences concernant les maisons qu’ils occupaient, où les propriétaires demandaient leur expulsion.

Du fait de la présence de nombreuses personnes et des stratégies juridiques, différents reports d’audience et délais avant l’expulsion ont été obtenus. Ça n’a pas permis au collectif des Baras d’obtenir un logement pérenne, mais cela leur a fait gagner la possibilité de rester un peu plus longtemps dans leur maison.

Au tribunal... 14 avril 2015

« On est au tribunal de Pantin. Dans la salle il y a pas mal de monde, presque tout le collectif Baras et aussi beaucoup de personnes en soutien. L’ambiance est assez tendue. La juge confirme que les demandes d’aide juridictionnelle présentées jusqu’à ce moment ont été rejetées. L’avocate des Baras demande donc des délais supplémentaires pour permettre à d’autres personnes de tenter d’obtenir l’aide juridictionnelle. L’avocat qui défend Natixis, la société propriétaire du bâtiment squatté, essaie donc d’empêcher un report du procès, en affirmant que les demandes d’aide juridictionnelle sont ’’manifestement irrecevables’’ et doivent être refusées a priori. Selon lui, elles sont irrecevables parce que ceux qui souhaitent les déposer n’ont pas de permis de séjour. »

Vu leur situation, qui est similaire à de nombreuses personnes avec peu de ressources et/ou sans-papiers, les Baras ne pouvaient accéder à aucun logement officiel. Face au « choix » entre rester à la rue, ou s’organiser collectivement pour occuper un bâtiment vide, ils ont opté pour la deuxième solution. Le squat est à la fois une manière de contester la galère du logement, et une réponse, même provisoire et précaire, au fait d’être à la rue.

Des banderoles sont mises sur les façades ; le squat est ouvert à tous et à toutes une fois par semaine pour une assemblée générale ; le squat est revendiqué publiquement et au nom d’un collectif.
Même s’il reste précaire, il constitue une manière de modifier le territoire, de l’adapter et non seulement de le subir. Et cela n’est pas anodin, vu le contexte de transformation urbaine : les Baras se retrouvent à habiter dans un quartier que certains voudraient plus blanc, plus propre, plus riche, plus lisse... Leur présence en elle-même dans les squats est une manière de résister à la gentrification de Montreuil et Bagnolet et de lutter contre la chasse aux pauvres qui est en cours. Pour cela, certains ont même inventé une expression : ‘’résistance en habitant’’ !

Venez rencontrer le collectif :
Assemblée Générale, chaque samedi à 18 heures, ouverte à tout le monde, habitants et non habitants.
RDV au 72 rue René Alazard, à Bagnolet.

Chronologie de la lutte du collectif Baras :

(Attention, il n’y a pas tout dans cette chronologie. On a sans doute oublié des choses, mais on ne sait pas quoi !)

  • Eté 2012 : des migrants d’Afrique subsaharienne, pour la plupart Maliens, arrivent à Montreuil depuis l’Italie (après avoir débarqué à Lampedusa en fuyant la guerre en Lybie) et depuis l’Espagne. Ils dorment au square de la République. Après, quand l’hiver arrive, ils sont hébergés dans la cantine du Foyer Bara, mais ils sont environ 80 et le foyer est déjà surpeuplé. Le foyer, crée en 1968, accueille officiellement 410 résidents – en réalité, beaucoup plus de personnes y habitent. Du coup, des tensions se créent et ils sont mis à la porte.
  • Décembre 2012 : Les migrants se retrouvent donc à « dormir » sur la placette en face du foyer, ou dans les stations de métro. Ils finissent par être hébergés par la préfecture grâce à la mobilisation d’une partie du voisinage, de la mairie et des collectifs de lutte.
  • Février 2013 : arrivée d’une ’’deuxième vague’’ de migrants pour la plupart Maliens. Certaines personnes arrivent d’Italie et d’Espagne. D’autres reviennent car là où elles avaient été relogées par la préfecture, elles n’ont pas trouvé le réseau nécessaire pour s’installer. On assiste encore à la mobilisation du quartier et de la mairie et au relogement de la majorité des personnes par la préfecture.
  • Mi-mars 2013 : la même situation face au foyer, d’autres personnes qui viennent d’arriver en France sont à la rue. Cette fois, la Mairie ne répond pas.
    Ce moment-là marque la naissance du collectif Baras, qui va rassembler les personnes qui se retrouvent à la rue et certaines des personnes qui ont été relogées en décembre et en février.
    « La troisième vague arrive et la Mairie dit ’’Ah non, on peut rien faire’’. Il faisait hyper froid, il y avait de la neige par terre, quatre-vingt personnes dans la rue. Je me souviens d’un mec qui venait de la Calabre, avec seulement une veste légère et des chaussures en toile ... Du coup on s’est bougé pour qu’ils ne restent pas dehors quoi. (...) C’est le ’’noyau’’, s’il y en a un, des Baras. » (une voisine du foyer)
  • Mars 2013 : un gymnase est ouvert pour quelques nuits et proposé à seulement 40 personnes. Les autres parviennent à rentrer dans le gymnase grâce à la mobilisation d’un groupe d’habitants. Par la suite, les migrants passent quelques nuits dans des locaux inoccupés à Croix de Chavaux ouverts avec l’aide du même groupe d’habitants. Expulsion au bout de 48h. Le week-end de Pâques, un dojo à La Noue héberge les migrants, encore une fois grâce à l’aide du même groupe (ce qui coûtera à l’une des personnes ayant organisé l’occupation du lieu une plainte au commissariat !). Au bout de 3 jours, les activités du dojo reprennent et les migrants doivent quitter le lieu. Ils se retrouvent ainsi à la rue, sur la placette devant le foyer Bara.
  • Avril 2013 : tentative d’ouverture d’un bâtiment rue Rapatel, bâtiment de la DDE. Expulsion musclée.
  • 17 mai 2013 : la police évacue les migrants de la placette devant le foyer Bara et les escorte jusqu’au sentier des Messiers, entre le terrain de foot et le parc des Guilands. Le soir, les Baras sont allés dans une maison occupée avenue du Président Wilson, non loin de la mairie de Montreuil, dans un squat déjà habité par certains d’entre eux.
  • 15 juin 2013 : repas en solidarité et projections de film sur la place de la Fraternité co-organisé avec « Prenons la ville ».
  • 22 octobre 2013 : procès au TI de Montreuil. La fondation propriétaire de la maison avenue du Président Wilson demande l’expulsion du squat.
  • 28 octobre 2013 : Après plusieurs tentatives ratées, le collectif Baras squatte un bâtiment vide appartenant à la société Emerson network power, à Bagnolet, 124 avenue Galliéni. Ils restent là-bas à peu près 10 mois. A ce moment-là, les habitants sont environ 300 ; il y a aussi des femmes et des enfants ; ainsi que 5 des familles rroms qui avaient été expulsées en mai 2013 de la friche Barda (rue de Paris).
  • 4 décembre 2013 : Audience au tribunal pour le 10, avenue du Président Wilson. Le 11 mars 2014 était la date de l’audience normalement prévue, mais la partie adverse a demandé un référé d’heure à heure (procédure urgente), et a donc obtenu cette date plus avancée.
  • 31 janvier 2014 : Manif de la mairie de Bagnolet à la mairie de Montreuil.
  • 3 février 2014 : Verdict du procès sur le bâtiment Emerson : expulsion sans délai.
  • 25 juin 2014 : Intervention du collectif des Baras lors du conseil municipal de Bagnolet.
  • 26 juin 2014 : Idem au conseil municipal de Montreuil.
  • Début août 2014 : Les Baras sont expulsés. Ils décident de camper face à la Mairie de Bagnolet, pour protester contre l’expulsion et réclamer un logement. Quelques jours après, ils sont violemment chassés par les CRS, arrêtés, détenus pendant deux jours puis relâchés. Les Baras se retrouvent alors à vivre sous l’échangeur de Gallieni.
    Les familles rroms sont relogées par la mairie de Montreuil et la mairie de Bagnolet. Une famille malienne est relogée par l’Etat.
  • 10 août 2014 : Ouverture d’un nouveau squat, celui où vivent actuellement les Baras, 72 rue René Alazard à Bagnolet ; c’est un ancien Pôle-Emploi ! Le propriétaire est la société Natixis.
  • 13 septembre 2014 : Repas en solidarité, rassemblement contre les expulsions et projections de films sur la place de la Fraternité, par le collectif Baras et « prenons la ville ».
  • 27 septembre 2014 : Manifestation de Gambetta à Bagnolet en passant par Montreuil.
  • 4 novembre 2014 : Première audience pour le bâtiment de la rue Alazard au Tribunal d’Instance de Pantin. Demande de report, le procès a été renvoyé au 3 février 2015.
  • 30 novembre 2014 : Tournoi de foot organisé à Bagnolet en solidarité avec les Baras.
  • 7 janvier 2015 : Manifestation du collectif Baras depuis le Tribunal d’Instance de Pantin jusqu’à la préfecture de Bobigny.
  • 31 janvier 2015 : Rassemblement devant la mairie de Bagnolet, puis repas de solidarité au squat rue René Alazard.
  • 3 février 2015 : Procès du bâtiment situé rue René Alazard au Tribunal d’Instance de Pantin. Report obtenu pour le 14 avril.
  • 11 avril 2015 : Concert de soutien rue René Alazard.
  • 14 avril 2015 : Procès rue René Alazard au Tribunal d’Instance de Pantin.
  • Le 5 mai 2015, les habitants se réveillent sans eau. A la demande des propriétaires, Veolia a coupé l’eau dans le squat, avec l’approbation de la mairie : environ 150 personnes se retrouvent sans la possibilité de se laver, de cuisiner, de boire. Ils vont discuter avec le maire, qui promet de rétablir l’eau. Ce qui sera finalement fait, deux jours après, grâce à leur action.
  • 13 juin 2015 : Repas en solidarité et projection de film sur la place de la Fraternité, co-organisé par le collectif « Prenons la ville » et le collectif Baras.
  • 20 juin 2015 : Manifestation du collectif Baras depuis la mairie de Montreuil jusqu’au squat rue René Alazard.
  • 7 juillet 2015 : Procès au Tribunal d’instance de Pantin pour le squat rue Alazard.
  • 23 juillet 2015 : Expulsion de la maison du 10 avenue du Président Wilson à Montreuil.
  • 4 août 2015 : Ouverture d’une maison vide au 18 rue Carnot, à Montreuil. Expulsion quelques jours après. Ce jour-là, rassemblement devant la mairie, arrestation rapide, banderole et présence à Croix de Chavaux toute la journée et le lendemain…
  • 31 août 2015 : Ouverture d’un bâtiment au 8 rue Chassagnole (Les Lilas). (Ce bâtiment était l’ancien quartier général du Front de Gauche). Expulsion quelques jours après. Pendant l’expulsion, une personne a été arrêtée par les flics, détenue en garde-à-vue au commissariat de Bagnolet. Une manifestation s’est alors improvisée, passant par la mairie des Lilas, qui s’est empressée de fermer ses portes, puis devant la mairie de Bagnolet, et enfin devant le commissariat où la personne arrêtée était enfermée. Après quelques heures, elle a été relâchée.
  • Fin septembre 2015 : Plusieurs petits déjeuners solidaires sont organisés devant le squat désormais expulsable (depuis le 27 septembre)
  • 21 janvier 2015 : Procès du squat rue René Alazard au Tribunal de Grande Instance de Bobigny. C’est une procédure devant le juge de l’exécution.
  • 13 février 2016 : Manifestation de Montreuil aux Lilas (en passant par Bagnolet !).
  • 18 mars 2016 : Soirée de soutien au collectif Baras rue René Alazard.

Soirées sur la place, place aux soirées !

Régulièrement – c’est-à-dire une à deux fois par an – le collectif « Prenons la ville », avec d’autres personnes et parfois avec d’autres collectifs (très souvent avec le collectif Baras), organise une soirée sur la place de la Fraternité. Repas collectif, rassemblement, activités, projections de films… ce sont pour nous des moments importants. Voilà 3 affiches, de 2013, 2014 et 2015.

17 juin 2012, place de la fraternité, Bagnolet-Montreuil :

13 septembre 2014, place de la fraternité, Bagnolet-Montreuil :

13 juin 2015, place de la fraternité, Bagnolet-Montreuil :

Quel avenir pour les habitant-e-s du terrain de la rue de l’Avenir ?

Voilà d’abord un tract qui raconte la situation des habitant-e-s de la rue de l’Avenir en mars 2015, puis un texte qui évoque la suite, jusqu’à l’automne 2015.

Non à l’expulsion des habitant.e.s de la rue de l’Avenir !

A Bagnolet comme à Montreuil, des Rroms originaires de Bulgarie et de Roumanie vivent de squats en squats quand ils ne sont pas directement expulsés. Ils sont sans cesse déplacés, et quotidiennement harcelés.

Au milieu du quartier des Coutures à Bagnolet, des familles Bulgares vivent depuis de nombreuses années dans une maison de fortune située rue de l’Avenir. De nombreuses personnes du voisinage se mobilisent à leurs côtés.

Aujourd’hui, leurs maisons sont expulsables. Le propriétaire, qui est un avocat habitant dans le sud de la France, a été retrouvé par la mairie il y a peu de temps, il n’était même pas au courant qu’il possédait ce bien qui a permis pendant toutes ces années à plusieurs familles de se « loger ». Il accélère maintenant la procédure afin d’expulser les familles et spéculer sur ce terrain qui, dans le quartier des Coutures, vaut de plus en plus d’argent.

Depuis leur installation, ces familles font l’objet d’un harcèlement régulier de la police qui vient mettre des coups de pression, et leur délivre des OQTF (obligations de quitter le territoire). Cela a déjà été le cas en janvier et en mars 2012. A nouveau, le 28 janvier dernier, la police est entrée dans la maison sans prévenir alors que les habitant.e.s dormaient encore.

Le collectif de soutien et des habitant.e.s se sont alors rendu.e.s à la mairie pour demander des comptes mais, comme souvent, la mairie a renvoyé la responsabilité sur la préfecture qui l’a elle-même renvoyée sur la mairie…
Parallèlement, les familles et des habitant.e.s du quartier se sont organisé.e.s pour faire annuler les OQTF auprès du tribunal administratif. Grâce à ce type de recours, toutes les précédentes OQTF avaient en effet été annulées.

Ce mercredi 11 mars à 7h le harcèlement continue. Une trentaine de policiers suréquipés sont venus pour un nouveau contrôle d’identité.

Le collectif de soutien tente aussi de s’organiser sur les questions de démarches administratives des habitant.e.s qui sont d’autant plus compliquées lorsqu’on est Rrom bulgare, que ce soit pour une simple domiciliation administrative à la mairie, la scolarisation des enfants, ou encore l’accès aux soins…
Rien n’a été obtenu simplement et tout ne l’est pas encore. Il a fallu s’organiser, faire des lettres, des actions, des occupations pour chaque chose.

Quant au logement, les maisons sont très précaires et la situation compliquée du fait de la vétusté des lieux et notamment de l’absence d’eau courante et d’électricité que les autorités refusent d’installer.
Après avoir laissé traîner la situation, la mairie semble prête à reloger des personnes. Des familles ont été reçues et de nouvelles rencontres devraient avoir lieu. Mais aujourd’hui ces familles sont menacées à tout moment d’expulsion et, du côté du relogement, rien n’est encore réellement engagé. Pourtant, des bâtiments vides il y en a plein Bagnolet et Montreuil !

Les familles demandent une solution collective et pas une démarche de tri, autrement dit d’éviter ce que savent très bien faire les autorités, c’est à dire trouver des solutions pour quelques-un.e.s et ne pas prendre en charge les autres.

Des habitant.e.s solidaires du quartier des Coutures à Bagnolet
Mars 2015

La suite !

Qu’en est-il de l’expulsion des habitations ?

Un recours a été fait pour tenter de remettre à plus tard l’expulsabilité du terrain. Ce second procès devant le juge de l’exécution a eu lieu au début de l’année 2015. Comme lors du premier procès à l’automne 2014, des habitants et des soutiens, ainsi qu’une avocate, étaient présents lors de l’audience. La juge a déclaré la maison expulsable à partir du 2 septembre 2015. A ce jour, l’expulsion n’a pas encore eu lieu.

Et le relogement ?

La mairie a refusé d’envisager le relogement de toutes les personnes habitant la maison rue de l’Avenir. Dès le départ, elle a dressé une liste qui excluait la plupart des habitants. Dans cette liste ne figuraient en effet que les familles dont au moins un enfant était scolarisé. Malgré la demande des habitants et des soutiens qui ont présenté une liste de toutes les personnes habitant le terrain (soit une quarantaine), la mairie a toujours refusé de les prendre en compte.

Rien que pour demander cette prise en compte, cela a été toute une affaire. La mairie a plusieurs fois refusé de donner un simple rendez-vous pour discuter. Ainsi, on a parfois été obligés de se déplacer jusqu’à la mairie, habitants et soutiens, et de rester longtemps à l’entrée non loin de la machine à café, simplement pour obtenir un rendez-vous… pour un autre jour. D’autre fois, malgré l’urgence évidente de la situation, la mairie a proposé des rendez-vous à des dates lointaines. Et si possible à des heures qui ne conviennent à presque aucune personne qui travaille : le lundi à 14h15 par exemple. Qui peut ?!

Rapidement après avoir dressé cette liste très restrictive, la mairie a délégué ce projet de relogement à une association : « Aurore ». En délégant cela à une association, la mairie ne prenait pas en charge directement le problème, comme si elle voulait s’en débarrasser. Aussi, on l’a constaté plus tard, cela lui permettra à certains moments de se déresponsabiliser, avec des phrases du type « C’est pas nous, c’est « Aurore ». Et devinez ce que dit Aurore ?! « De toute manière, c’est pas nous qui décidons, c’est la mairie ! ». Ajouter ainsi un intermédiaire dans ce projet de relogement a permis aux deux instances de se renvoyer la balle constamment.

En plus, malgré son nom magnifique, l’association « Aurore » ne brille pas par la chaleur de ses couleurs ! Ainsi, parmi les partenaires associatifs d’Aurore, on trouve notamment Vinci et Veolia. Et au sein des fondations et entreprises qui la soutiennent, il y a à nouveau Vinci, et entre autres grands noms : la Société Générale, Carrefour, Monoprix, Simply, … Rien qu’à la base, ça ne donne pas envie. Et, dans la pratique, on se souvient que lors du mouvement des Tunisiens de 2011, certains d’entre eux avaient été hébergés dans un foyer d’Aurore. Or les conditions d’hébergement qu’ils avaient subies étaient plus que critiquables. Plus récemment, fin septembre 2015, une grève de la faim éclate dans un des foyers d’Aurore, situé place de Clichy. Elle dure plusieurs jours. Les sans-papiers qui y sont hébergés dénoncent les conditions matérielles et sociales qui leur sont faites dans le foyer, ainsi que le mépris, les insultes et les attitudes racistes qu’ils y subissent au quotidien.

C’est néanmoins à cette association que la mairie de Bagnolet a transmis sa liste, suite au tri plus que radical entre les différents habitants du terrain qu’elle avait préalablement effectué. Aurore s’est d’abord vu confier une mission de 2 mois (de début avril à début juin 2015). Trois employés ont été payés pendant cette durée, et un bureau leur a été confié dans un local de la mairie non loin de la rue de l’Avenir. S’est alors posée la question de savoir s’il fallait, ou non, répondre aux exigences d’Aurore. En tout cas, les employés de cette association, au tout début du processus, ont annoncé aux familles qu’ils allaient venir chez eux tous les jours à 16h pour vérifier qui était là et qui n’y était pas… Parfois on a du mal à montrer comment le travailleur social se voit en fait souvent confier des missions de surveillance ; là au moins, c’est clair ! Les familles ont obtenu un aménagement de ces visites, notamment en mettant en avant le fait qu’elles ne pouvaient pas se permettre d’arrêter de travailler pour rentrer dans le dispositif ! Les employés d’Aurore ont alors continué à venir à leur domicile, mais plus tous les jours à cette heure-là.

Outre ces contrôles à domicile, les familles ont été convoquées dans le bureau prêté à Aurore, et devaient répondre à de nombreuses questions personnelles. Les familles de la liste ont pour la plupart répondu aux questions, sauf une qui a refusé. Une famille qui n’était pas dans la liste y a aussi répondu.

En effet, l’association « Aurore » a accepté de rendre un rapport sur toutes les personnes qui le désiraient (y compris celles qui n’étaient pas sur la liste). Cela dit, vu que c’était la mairie qui prenait les décisions, il n’y a aucun risque pour eux. La mairie a dit dès le départ qu’elle ne prendrait en compte que les personnes de la liste, et s’y est tenu. Aurore donne donc l’illusion à des personnes qu’elles peuvent avoir un relogement alors qu’elles ne sont pas concernées par le dispositif de relogement en cours...

Et c’est assez malin de leur part (et de celle de la mairie). Cela permet en tout cas de laisser un certain flou, de brouiller cette histoire de liste, ce moment où on « choisit » ou pas de l’accepter. En effet, est-ce à partir du moment où les familles commencent à répondre à l’enquête d’Aurore que cette liste est actée ? Si on voulait refuser la liste, fallait-il refuser le travail d’Aurore, tant que l’association travaillait avec cette liste ? A l’époque, on ne savait pas ce qu’il en serait des personnes qui répondaient à l’enquête d’Aurore mais ne figuraient pas sur la liste avec laquelle Aurore travaillait.

En tout cas, à partir du moment où des familles ont commencé à rentrer dans ce dispositif, cela a été une vraie question pour nous de savoir comment on continuait à être solidaires alors que la lutte ne concernait plus qu’une toute petite liste de personnes (et non plus le relogement de tous les habitants comme c’était le cas avant). Cette liste était en effet très risquée. D’abord, elle est contraire à nos idées : on ne pense pas que certaines personnes soient plus légitimes à avoir un logement que d’autres, et on n’a pas envie d’accepter les différenciations et divisions que les pouvoirs publics aiment à encourager. Ensuite, on savait qu’avec cette liste, les pouvoirs publics tentaient d’extraire de la maison les personnes qui étaient dans les situations qui pourront être jugées comme les plus choquantes ; ils préparaient l’expulsion. Mettre à la rue une mère seule avec ses enfants, ça ne ferait pas classe pour leur image. C’était aussi une manière de tenter d’attiser les tensions de voisinage : certains voisins étaient en effet déjà défavorables à cette occupation ; le départ des enfants pourrait faire redoubler cette hostilité. Enfin, c’était une façon de tenter de couper les liens de solidarité entre ce squat et toutes les personnes qui le soutiennent (parmi ces dernières, il y a notamment des voisins, des enseignants des enfants scolarisés…)

Il n’en reste pas moins que, même si on a continué à porter ce discours de relogement pour tous, on s’est retrouvé de fait à soutenir les personnes de la liste spécifiquement. Pas facile de savoir s’il aurait été malin à ce moment de refuser le travail d’Aurore tant qu’elle acceptait cette toute petite liste. Question à laquelle il était difficile de répondre, vu qu’en jeu, il y avait toujours le risque que, si cette première mission était refusée, au final aucun logement ne serait proposé à personne. Très compliqué aussi pour nous parce qu’à ce moment-là, aucune personne « hors liste » ne venait aux moments collectifs d’organisation et n’exprimait cette envie de lutter pour être relogée elle aussi. Seules les personnes figurant sur la liste s’organisaient. Et enfin, complexe du fait qu’on était très peu à venir aux différents rendez-vous, aussi bien du côté des habitants que des personnes solidaires, et qu’on était donc conscients de ne pas être très forts… Quoiqu’il en soit, il était pour nous évident que c’est aux personnes concernées de prendre ce type de décision (accepter ou pas de travailler avec Aurore) ; et vu la situation, il nous aurait semblé étrange de cesser d’être solidaires avec elles suite au choix qu’elles ont fait.

A l’issue des deux mois, Aurore a rendu un rapport personnel sur chacune des familles et a conclu avec des préconisations. Par exemple : relogement pérenne et dans le quartier pour telle femme, ses enfants et ses parents. Cela semble idéal ! Mais quand des personnes ont demandé à Aurore ce qu’il en serait, concrètement, elle a répondu qu’elle n’en savait rien, que ses propres conclusions ne l’engageaient à rien, et que c’était la mairie qui décidait ! A la fin de leur enquête, les travailleurs ont quitté le bureau et s’en sont allés.

Face à ça, lors de l’été 2015, la mairie a dit qu’elle relogerait les 4 familles pour lesquelles Aurore avait préconisé un logement pérenne… mais pas les grands-parents ! Malgré l’insistance des familles et des soutiens, la mairie ne cèdera pas, et encouragera une femme seule avec ses enfants, à laisser ses propres parents malades à la rue…

Puis plus trop de nouvelles. Après beaucoup d’insistance, ce sont finalement quelques nuits d’hôtel dans des contrées éloignées qui sont proposées, avec un box pour ranger les affaires. Une famille accepte, une autre famille est absente, les deux autres refusent. Plusieurs jours après, deux appartements sont proposés. Et là Aurore a réapparu, car c’est cette association qui allait gérer ces logements. Deux appartements pour 4 familles ? Oui, elles n’ont qu’à se mettre deux par deux ! Des employés d’Aurore leur ont apporté les clés et donné l’adresse… C’est à Porte de la Chapelle. Dans le genre relogement à proximité, on ne pouvait faire mieux !! 45 mn de transport en commun quand tout fonctionne bien, encore une belle manière d’encourager la scolarité des enfants ! – on parle de ça ici, car c’est ce que dit officiellement la mairie ; en fait, on se rend bien compte aussi qu’une telle distance peut faire perdre aux familles plein de liens de solidarité qu’elles ont dans leur entourage : avec les autres personnes de l’endroit où elles habitaient, avec leurs amis, avec les soutiens…

Et c’est pour combien de temps ces deux appartements ? Pour trois mois ! Et après ? Rien. Aucune certitude, la mairie n’a donné aucun engagement écrit pour la suite. Et elle a prévenu : si les familles refusent cet hébergement, c’en est fini pour elles, plus aucun logement ne leur sera proposé. Gros questionnements. Faut-il accepter ou refuser ? Accepter de se faire ainsi rejeter de la ville sans aucune promesse pour la suite ? Est-ce vrai que rien d’

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