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Bruxelles sans papiers

L’Ambassade Universelle : des diplomates sans chauffeur

Publié le mardi 21 novembre 2017, par Gérald Hanotiaux, Mohamed Benzaouia

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Durant les années 2000, le numéro 66 de l’avenue Franklin Roosevelt a abrité l’Ambassade Universelle. La vie et les activités développées dans cette maison de maître se sont révélées atypiques à plus d’un titre.

Dans cette avenue jalonnée d’ambassades, il y avait un immeuble à l’abandon – auparavant l’ambassade de Somalie – qui a accueilli des êtres humains « sans-papiers » originaires du Maroc, du Rwanda, d’Albanie, d’Algérie, d’Iran, du Bangladesh, d’Équateur, de Somalie… Pendant plus de dix ans, les différentes chambres de la maison ne connaîtront aucune frontière.

Les racines de cette occupation se trouvent dans un large mouvement d’occupations d’églises en Belgique par des sans-papiers, suite à l’assassinat de Semira Adamu par la police en 1998. À Bruxelles, c’est l’Église du Béguinage, au centre-ville, qui a participé au mouvement. C’est aussi le lieu où les personnes en lutte sont restées le plus longtemps ; l’occupation s’y est prolongée jusqu’en novembre 2000. S’y était produite une prise de conscience chez les personnes mobilisées, ancrée dans une volonté partagée de mener une lutte collective. Le groupe avait compris la nécessité de rester soudé et refusé les propositions de relogement individuel d’Yvan Mayeur, alors président du CPAS de Bruxelles-Ville. Le groupe avait alors dû quitter l’église, en raison d’un incendie.

Après de courtes étapes de nomadisme, les personnes évacuées de l’église se sont installées dans l’ancienne Ambassade de Somalie. Les premiers mois au numéro 66 de l’avenue Franklin Roosevelt ont été essentiellement consacrés au suivi des demandes de régularisation et à divers petits travaux pour rendre le lieu plus habitable. Ensuite, une réunion hebdomadaire ouverte à tous a été mise en place pour permettre de faire un point sur les dossiers, sur la gestion de la vie commune ou encore pour évoquer les difficultés de chacun. Progressivement, des propositions de collaborations extérieures sont arrivées. Il s’agissait de propositions d’aides et de projets divers tels que des organisations de fêtes, de débats, de projections, de publication d’un journal, de participations à des manifestations politiques et/ou culturelles, etc. Au-delà des frontières et des disciplines, le lieu rassemblait des habitants bruxellois de toutes origines, avec ou sans-papiers.

L’ambition de l’Ambassade Universelle était de dépasser les rapports d’assistanat et surtout de ne pas reproduire le paternalisme des structures institutionnelles.

Lieu de réflexion et d’action, l’Ambassade Universelle est initialement pensée pour être une habitation d’urgence. Entre 2001 et 2005, une association sans but lucratif (AS BL) a permis la mise en place d’une aide matérielle concrète et de développer différentes activités sociales, politiques et culturelles. L’ambition de l’Ambassade Universelle est de dépasser les rapports d’assistanat et surtout de ne pas reproduire le paternalisme des structures institutionnelles.

La lutte est collective mais les démarches pour une régularisation restent individuelles. Une grande majorité des premiers habitants ont obtenu au fur et à mesure leur titre de séjour sur la base de la loi de régularisation de 1999. Le lieu a alors commencé à être connu et, chaque semaine, des demandes pour des places de logement ont afflué de partout. L’Ambassade Universelle a mis en oeuvre une pratique d’usage voulant que la personne régularisée libère sa place pour permettre à une nouvelle personne de mener ses démarches administratives dans une certaine sérénité. Une salle de « transit » a été ouverte pour répondre aux demandes de courtes durées, ou pour les personnes en attente de la libération d’une place.

Sur le long terme, des difficultés sont apparues au sein de ce « modèle ». En effet, le lieu et l’équipe mobilisée ne possèdent pas toujours les moyens nécessaires pour la gestion d’un lieu d’hébergement collectif. La principale difficulté est liée au « modèle » d’hébergement d’urgence. Après les premières années, les personnes en attente d’une réponse à leur demande de régularisation ont peu à peu quitté l’Ambassade. Pour les autres les possibilités légales d’obtenir un titre de séjour se sont resserrées, la durée des procédures s’est allongée et les recours juridiques ont pris de plus en plus de temps. Inévitablement, le groupe de « nouveaux » résidents s’est installé dans la durée. Sans solution de séjour ou de logement pour les habitants de la maison, la fonction d’hébergement temporaire s’est donc éteinte progressivement. À cela se rajoutent une certaine monotonie et une fatigue chez « les bénévoles ». Les fondements de la mobilisation ayant disparu, l’ASBL a été dissoute en septembre 2005. Un groupe d’habitants, sans solution administrative, y est resté encore des années, jusqu’à la récupération des lieux par l’État Somalien en 2014. Malgré cela de belles réussites restent à jamais marquées dans l’histoire du lieu, des personnes qui l’ont fréquenté et, à plus large échelle, de la vie bruxelloise.

Parmi les indéniables réussites, il faut souligner que l’Ambassade Universelle a permis à de nombreuses personnes d’atterrir, de se reconstruire pour redémarrer une vie vidée du stress permanent lié à la « condition » de sans-papiers dans une ville comme Bruxelles. Elle a également réussi à créer plusieurs dynamiques « éphémères » : un journal et des activités politiques posant la question d’un monde sans frontières, des activités culturelles sous la forme d’un cabaret, des activités avec les enfants de la maison, des fêtes et de nombreuses rencontres.

À cette époque où le mouvement social était dans une relative accalmie, l’Ambassade Universelle a permis de replacer la question des « sans-papiers » dans le champ politique. L’Ambassade s’est aussi impliquée dans des dynamiques globales sur les questions de l’immigration et, chaque jour de son existence, très concrètement elle a posé ces questions brûlantes : voulons-nous d’un monde où les êtres humains sont divisés selon des frontières abstraites ? Voulons-nous de ces frontières meurtrières ?

Mohamed Benzaouia et Gérald Hanotiaux

Bem n°291 - Novembre-décembre 2017

Bem n°291 - Novembre-décembre 2017

Dernier ajout : 20 janvier.