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L’Afrique à l’heure du « greenwashing »

Publié le mercredi 3 octobre, par Thomas Dietrich

Malgré les discours volontaristes des dirigeants, les politiques de préservation de l’environnement en Afrique n’arrivent pas à enrayer la destruction des espaces naturels sur le continent.

L’Afrique à l’heure du « greenwashing »

Tribune. C’était le bon vieux temps. Valéry Giscard d’Estaing chassait le lion dans la savane centrafricaine avec un ancien capitaine de la Coloniale, pas encore empereur, le fantasque Jean-Bedel Bokassa. Au sud du Sahara, la saison des pluies ne s’était pas encore réduite à peau de chagrin à cause du réchauffement climatique et le lac Tchad gardait un peu de sa superbe, celle qui avait fait de cette vaste étendue d’eau le cœur du royaume du Kanem-Bornou, un des plus puissants que l’Afrique ait compté. Romain Gary avait bien écrit en 1956 les Racines du ciel ; il y défendait les éléphants du Tchad menacés d’extinction mais qui pouvait bien prendre au sérieux Gary, il s’était bien réinventé un père, alors qui allait encore croire son histoire d’éléphants ?

C’était le bon vieux temps. L’écologie ne préoccupait personne et dans l’Afrique nouvellement indépendante, on se déhanchait sur de la rumba congolaise, les dictateurs valsaient, on hésitait entre l’Est et l’Ouest, entre Marx et l’Oncle Sam, on ne savait plus sur quel pied danser, bref, on avait mille autres choses en tête que de protéger les baobabs et les phacochères qui piétinaient les champs de sorgo. Et puis il a bien fallu se rendre à l’évidence. Le désert avançait inexorablement vers le sud, l’eau se faisait rare, les fleuves Niger, Congo et Chari maigrissaient comme des amoureux déçus, les animaux disparaissaient, braconnés, pas pour nourrir le peuple mais plutôt pour être vendus au marché noir et trôner dans les salons de riches collectionneurs européens.
L’ère du capitalocène

Petit à petit, pas à pas, malgré les industriels qui freinaient des quatre fers, le monde entier a fini par comprendre. Gaïa était désormais hors de contrôle, on était entré dans l’ère du capitalocène, des milliards d’êtres humains courraient à leur perte si rien n’était entrepris. Alors, au tournant des années 70, on s’est décidé et on a fait ce que l’humanité sait faire de mieux après s’entre-tuer et se noyer dans l’alcool : on a organisé des colloques. On s’est réuni tous les dix ans, puis tous les ans. Au début, les chefs d’Etat ont brillé par leur absence puis, sous la pression des opinions publiques, se sont résolus à venir. Au sommet de la terre de Rio en 1992, ils ont versé des larmes (de crocodile) devant le discours d’une adolescente de 12 ans qui leur disait que le monde autour d’elle était en train de mourir et le lendemain, ont repris leur avion pour aller inaugurer des centrales nucléaires. Les dictateurs africains étaient là eux aussi mais, paradoxalement, l’environnement se trouvait être le cadet de leur souci. La chute du Mur de Berlin avait fait souffler un vent de démocratie sur le continent, que leur demandait-on de sauver la planète quand ils ne savaient même pas s’ils allaient sauver leur trône ?

Mais ce serait par trop manichéen, voire un brin paternaliste, que de réduire les politiques de préservation de l’environnement en Afrique à quelques vieux tyrans assoupis dans des sommets internationaux dont ils n’ont cure. Depuis des siècles, le berceau de l’humanité a été aussi le berceau de l’écologie. Les animismes du continent ont depuis toujours lié l’homme à la nature, aux astres, aux arbres et aux animaux, bien plus que ne l’ont fait les trois grands monothéismes. Les sociétés civiles africaines ont très vite pris conscience de la destruction de leur environnement. La Prix Nobel de la paix kényane Wangari Maathai a passé sa longue existence à replanter les arbres que des multinationales occidentales ou chinoises avaient abattus. Des dirigeants, principalement anglophones, se sont décidés à freiner l’extinction des espèces, créant des réserves naturelles au Botswana, en Tanzanie ou au Kenya. L’énergie solaire offre aujourd’hui une véritable alternative dans les zones rurales, quand, bien souvent, elle est encore réduite au rang de gadget pour bobo décroissant dans les sociétés du Nord.

Si les consciences se sont éveillées sur le continent africain, les appétits n’ont pas été en reste. Nombreux sont ceux qui ont vu dans l’écologie une nouvelle opportunité de se faire (beaucoup) d’argent et, plus machiavélique encore, de se refaire une virginité vis-à-vis d’une communauté internationale de plus en plus verte. C’est notamment le cas des autocrates qui, pareils à la mouche tsé-tsé, infestent le bassin du Congo et se sont récemment piqués de « greenwashing » (ou écoblanchiment, dans la langue de Rostand). A tout seigneur tout honneur, c’est le pilier de la Françafrique, le Gabonais Omar Bongo qui le premier a créé 13 parcs nationaux en 2002, avec notamment l’appui du WWF. Sauf que la création de ces parcs a engendré la marginalisation de populations pygmées, chassées de la forêt dans laquelle elles vivaient depuis des siècles, parquées dans des réserves où elles sombrent dans l’oisiveté et l’alcoolisme. Le fils d’Omar, Ali, a repris le flambeau en créant une réserve maritime protégée, tentant vainement de faire oublier le massacre de dizaines d’innocents au QG du chef de l’opposition, Jean Ping, en août 2016. Au Congo-Brazzaville voisin, l’ancien marxiste Denis Sassou-Nguesso a définitivement remisé sa faucille et son treillis, du moins en apparence. Le boucher du « Beach », responsable de multiples exactions en plus de trente ans de règne, ne manque plus un sommet pour le climat, où il se fend de discours toujours plus larmoyants. A la COP 22 à Marrakech en 2016, Sassou a annoncé la création d’un Fonds bleu pour le bassin du Congo, soi-disant destiné à protéger ces fleuves qui menacent de s’assécher. Une université estampillée « verte » est même en construction dans sa ville natale, Oyo.
Intérêts financiers et corruption

Bien entendu, ce greenwashing ne trompera personne ; d’autant qu’il charrie derrière lui d’énormes intérêts financiers. La corruption qui gangrène ces dictatures n’épargne pas ces projets écologiques, où des sommes d’argents considérables sont détournées. Beaucoup tirent profit des pseudo-mesures vertes prises par ces gouvernements – ce fut notamment le cas au Tchad où en 2009, des proches du président Idriss Déby s’enrichirent en faisant commerce de bois sec, le bois vert et le charbon venant d’être interdits pour « lutter contre la déforestation ». Les habitants plus démunis furent alors contraints de brûler leurs meubles pour pouvoir faire la cuisine, le bois sec dont le prix avait quintuplé demeurant hors de portée de leurs maigres bourses. Malheureusement, certaines ONG apportent leur caution à ces régimes autoritaires qui tentent de reverdir coûte que coûte leur blason. C’est le cas, entre autres, du WWF et de la suisse WCS (Wildlife Conservation Society) au Gabon.

De plus, les farces et attrapes vertes des dictatures africaines sont bien souvent financées par l’Agence française de développement (AFD) et/ou par les fonds européens. Au Gabon, l’AFD a donné 500 000 euros au gouvernement pour – citons ici la terminologie aussi obscure qu’officielle – « renforcer la résilience au changement climatique » et 12 millions afin d’aménager durablement la forêt. Il est ici permis de questionner l’éthique de l’aide au développement hexagonale qui, selon le directeur de l’AFD Rémy Rioux, intervient dans des pays « sans précondition de nature politique ». Car en plus de décerner un certificat d’honorabilité à des régimes qui ne le méritent nullement, ces projets de développement en carton-pâte ne parviennent pas à enrayer la destruction de l’environnement sur le continent. Et les multinationales continuent à polluer et à prospérer, comme Bolloré, qui cultive à outrance l’huile de palme au Cameroun, ou Orano (ex-Areva), qui contamine le nord du Niger à cause de l’exploitation de la mine d’uranium d’Arlit.

L’urgence est pourtant on ne peut plus grande. A l’horizon 2050, l’ONU estime que si rien n’est fait, 86 millions d’Africains auront emprunté les routes de l’exil en raison du dérèglement climatique. Et les éléphants, « ces centaines et ces centaines de bêtes magnifiques auxquelles rien ne résiste », ne se compteront bientôt plus que sur les doigts de la main. Comme dans le pire cauchemar de Romain Gary.
Thomas Dietrich écrivain

Voir en ligne : Libération.fr

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Dernier ajout : 17 décembre.