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Bruxelles sans papiers

Janvier 2006 : Ixelles, rue de la Paix

Publié le mardi 21 novembre 2017, par Dominique Nalpas, Jean-Marie Lison

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Une trentaine d’affiches au format A2 s’exposent dans les vitrines des commerces. De bonne facture, au design sobre, elles ne vendent rien et détonnent dans l’univers habituel surchargé et parfois vain du commerce.

Ce sont des portraits en noir et blanc, tous différents, accompagnés du nom de la personne portraitisée et d’une courte biographie au style télégraphique laissant percevoir comme l’urgence d’une identité en risque : j’ai besoin de papiers… Ce sont des portraits d’hommes et de femmes, des gens venus d’ailleurs, surtout d’Afrique. En titre à chaque portrait : « Gueules d’amers. Ces gens qui font l’avant-garde des peuples ». Message laconique et peu explicite, il interroge. Et prévient qu’il s’agit là d’une exposition précaire dont la galerie est la rue et les cimaises... les vitrines. Ces gens dont le portrait au regard franc viennent s’immiscer dans les espaces de nos préoccupations quotidiennes semblent vouloir nous dire quelque chose comme : Nous existons ! C’est déjà ça, c’est déjà ça !

Cette exposition fait écho et détourne le propos nettement plus confortable de celle, contemporaine, qui s’expose dans les jardins de l’Abbaye de La Cambre... Soit, déjà un peu en retrait de l’urbain : « Gueules d’amour, ces gens qui font Bruxelles ». Cette expo-là, élaborée à grands renforts de moyens mais si consensuelle et un peu folklorisante, fait le portrait de quelques Bruxellois plutôt marginaux. Elle est de bonne facture mais touche assez peu les grandes questions de notre époque. Ces gens qui font Bruxelles ça n’a pas la même ambition que Ces gens qui font l’avant-garde des peuples, tout de même ! Ces derniers, ce sont les sans-papiers qui occupent depuis peu l’église Saint-Boniface, rue de la Paix, la bien nommée.

« Gueules d’amers » est proposée par l’Assemblée des voisins pour les Sans-papiers. C’est la première fois que le visage de sans-papiers se dévoile en Belgique. Jusque-là, le sans-papiers restait couvert d’un masque blanc... « Gueules d’amers » est une oeuvre poétique qui dévoile l’humanité de l’Autre et la force d’un mouvement de solidarité. Chaque sans-papiers s’expose accompagné d’un parrain dont le portrait s’affiche en médaillon sur le poster et qui s’engage pour le soutenir. Plus d’une dizaine de photographes professionnels ou non seront impliqués. Et surtout, le fait que 30 commerçants acceptent de donner le centre de leur vitrine – la prunelle de leurs yeux – est perçu comme un fort témoignage de soutien. De ce fait, c’est un mouvement qui s’affiche !

Tout cela n’a été rendu possible que par le fait d’une relation de confiance qui s’est élaborée entre habitants voisins et sans-papiers... Retour sur cette histoire.

Juin 2000, 2002, 2005 – Ixelles, rue Malibran

À l’initiative de Parcours citoyen Ixelles sont organisés des grands banquets qui rassemblent chacun près de 1 500 convives autour d’une longue table disposée tout au long de la rue. Histoire de célébrer la diversité de nos quartiers, ce sont des habitants de toutes les origines qui ont préparé les plats. On découvre que parmi les cuisinières et cuisiniers, nombreux vivent sans droits : ils n’ont pas de papiers. Ne pouvant rester insensibles, des habitants organisent « la Fête à Aki, Halima, Bahman et les autres (dont Vlad) » où, en vue d’agir, ils sont invités à réfléchir à la situation que vivent leurs voisins sans-papiers. Déjà à cette époque, inspirée par Hannah Arendt, la notion d’avant-garde des peuples émerge et, à la suite des travaux de Robert Castel, il sera dit que le phénomène des sans-papiers n’est autre que la manifestation de la nouvelle question sociale, mondialisée.

Juillet 2005 – Ixelles, église Sainte-Croix (Flagey)

300 Afghanes et Afghans décident d’occuper l’église. Leur but : obtenir le statut de réfugiés que l’État belge leur refuse obstinément alors qu’ils ont fuit la guerre effroyable qui ravage leur pays depuis des années. L’occasion d’agir pour les voisins ne s’est ainsi pas fait attendre ! Suite à un appel sous forme d’un toute-boîte lancé par Parcours citoyen, une assemblée de près de 200 voisins se retrouve sur les marches de l’église afin de poser l’acte fort d’une solidarité concrète. Des groupes de travail se mettent en place : santé, hygiène, enfants, droit, politique. L’Assemblée des voisins est née avec cet acte politique propre à faire taire l’indifférence... Les occupants n’accepteront d’arrêter la grève de la faim qu’une fois obtenue de l’État la garantie que l’ensemble de leur communauté d’exilés en Belgique obtienne le fameux sésame. Après un mois d’occupation, c’est une victoire retentissante : plus de 1 000 Afghans sont régularisés !

Octobre 2006 – Église Saint-Boniface, Ixelles

L’église est à son tour investie par des dizaines de réfugiés originaires de différents pays d’Afrique, cette fois. L’occupation est organisée par un groupement de sans-papiers nommé UDEP et Ixelles n’est pas choisie pour rien. L’Assemblée des voisins est explicitement demandée. Elle se réunira ici aussi pour apporter une solidarité concrète. Mais l’occupation s’enlise, l’ambiance se dégrade. L’affaire n’est pas qu’alimentaire et occupationnelle, cette occupation doit sortir des murs. Ce sera l’exposition « Gueules d’amers ». Elle défrayera la chronique ! L’occupation de Saint-Boniface en entraînera de nombreuses autres à Bruxelles et en Belgique et débouchera sur une nouvelle campagne de régularisation...

Jean-Marie Lison et Dominique Nalpas
Assemblée des voisins pour les Sans-papiers

Bem n°291 - Novembre-décembre 2017

Bem n°291 - Novembre-décembre 2017

Dernier ajout : 20 janvier.