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Mixité sociale

Istanbul : de la rénovation urbaine à l’exclusion sociale

Publié le mardi 29 mars 2011, par IEB

A travers le processus de rénovation urbaine se profile à Istanbul l’exclusion sociale des classes populaires et des minorités ethniques. Le Sulukule, quartier historique des Roms, est un exemple tragique d’une véritable entreprise de démolition manifestant la volonté de mener de front une politique d’acculturation et de lissage du paysage urbain. Nous sommes allés à la rencontre de ces nomades sédentarisés qui campent dans les ruines de leurs maisons.

La mixité, oui, mais pas la mixité imposée, pas la « mixité sociale à l’envers » qui bloque les uns et les autres, les favorisés et les défavorisés, qui les dresse les uns contre les autres ou plus souvent
les porte à s’ignorer. Plutôt que cette mixité imposée, il faut favoriser une mixité associée au mouvement, celle qui résulte de la facilitation de la mobilité...
 [1]

J. Donzelot

Byzance, Constantinople ou Istanbul [2] : mégapole, métropole, ville-monde, carrefour historique des civilisations... Définir Istanbul est une bien lourde tâche : une ville convoitée par toutes les puissances de l’histoire : croisement des mers, des cultures, des religions, seule ville au monde réunissant deux continents ; cité cosmopolite de paradoxes et de contradictions où coexistent une mairie de mouvance islamiste, des bars branchés et des clubs de travestis...

Istanbul est aujourd‘hui une immense agglomération de 15 millions d’habitants. Les nouveaux riches habitent sur les rives du Bosphore ou dans les nouvelles banlieues loin du centre-ville. Les bords du Bosphore cachent des villas de luxe avec piscine et barbelés. La vieille ville historique abrite les quartiers de gecekondu [3] et de vieilles maisons qui datent du 16e siècle. Les minorités grecque, juive, arménienne et rom ont donné pendant des siècles une identité à ces quartiers historiques de la ville. Ce brassage culturel de la ville a connu progressivement un déclin suite à l’exode d’une partie importante des résidents grecs et arméniens dès la fin de l’empire ottoman. Le nouvel État-nation mis en place après la guerre d’indépendance (1923) sur base du modèle républicain, centralisateur et laïque à la française, a fortement accentué le nationalisme en créant un mythe identitaire turc.

De l’exode rural à la rénovation urbaine ambitieuse

Suite à l’exode rural des années 50, c’est près de 4 millions de migrants d’Anatolie de l’Est et du Sud-Est qui abandonnent leurs villages et rejoignent Istanbul notamment dans les vieux quartiers de la ville (Ayazma, Tarlabasi...) pour fuir la misère des campagnes, les conflits politiques et ethniques, parfois même la terreur.

Le début des années 80 sera marqué par une urbanisation sauvage et chaotique, une industrialisation massive et un coup d’état militaire. Paradoxalement, par rapport aux aspirations européennes de la Turquie, c’est l’AKP, parti islamiste modéré, qui remporte la mairie d’Istanbul en 1994. La prise du pouvoir par les conservateurs religieux [4] dans les municipalités d’abord, puis au niveau législatif national, a intensifié la transformation de la ville au cours de la dernière décennie sous la pression, d’une part de nouveaux investisseurs économiques et immobiliers, proches du mouvement politique naissant ; d’autre part des promoteurs publics et privés bénéficiant de fonds européens à la rénovation, qui ciblent surtout les quartiers reculés de la Corne d’Or (Haliç, Fener, Balat,...).

La rénovation urbaine sera portée par le Maire Kadir Topbas [5], transformant le paysage actuel pour en faire une « ville moderne » digne de ses « ambitions européennes ». La ville est ainsi de plus en plus soumise à l’emprise d’une importante spéculation immobilière et devient un énorme chantier tandis que la ségrégation spatiale et sociale s’intensifie.

En 2010, Istanbul fut élue capitale culturelle européenne, opportunité rêvée pour défendre le projet de rénovation urbaine, renforcer le processus de gentrification en rasant de la carte des anciennes habitations populaires et y construire des demeures luxueuses au cachet pittoresque.

« Le gouvernement veut faire de la ville une grande place internationale du tourisme et de la finance. Il faut donc aboutir à une image propre, identique aux canons des grands centres urbains mondiaux, la péninsule historique devrait ainsi se destiner à une vocation vraiment touristique sur le modèle de Paris (restauration du patrimoine, construction de grands hôtels)... » [6] explique Jean François Pérouse, professeur à l’université de Galatasaray et membre de l’Observatoire urbain d’Istanbul.

Après la sédentarisation, l’expropriation

Le Sulukule, quartier historique de la communauté rom, est l’une des dernières victimes de ce projet de rénovation urbaine. Les Roms ont quitté l’Inde au 11e siècle et sont arrivés à Istanbul à l’époque byzantine. Ils sont installés depuis près de 1000 ans dans cette ville qui fut pour ces nomades une plaque tournante vers d’autres régions du monde.

Le quartier de Sulukule se prolonge le long des murailles de Théodose qui entourent l’ancienne ville d’Istanbul. Les autorités publiques ont d’abord voulu réhabiliter la péninsule historique et lutter contre l’insalubrité à l’extrémité ouest de la ville. Après de longues discussions entre l’État central et la municipalité sur la convention de la protection des patrimoines historiques, le Sulukule a été déclaré en 2007 comme zone de rénovation urbaine avec pour conséquences des expropriations urgentes et massives des habitants du quartier.

Dès la mise en œuvre du projet de rénovation, les habitants sont exclus du processus de participation et de décision par l’organisme pour le développement du logement (Toki), institution attachée à la Chancellerie du Premier Ministre.

En effet, il ne s’agit pas de réhabiliter le Sulukule et d’œuvrer à l’amélioration des conditions sociales de la classe populaire, plus particulièrement issue de la minorité rom, mais bien de détruire le tissu social et culturel du quartier en démolissant plus de 463 gecekondu (taudis) pour y implanter des nouvelles habitations bourgeoises de « style ottoman », ce qui ferait écho, selon eux, à la splendeur passée de la muraille byzantine.

D’après la militante du collectif « Plateforme du Sulukule », Hacer Foggo, c’est la nouvelle bourgeoisie proche du pouvoir islamiste modéré qui se réinstalle dans ces quartiers. « Ce sont les profiteurs, ce sont les proches de l’AKP qui vont acheter les maisons qui seront construites dans le Sulukule. L’idée, c’est de chasser les pauvres du centre-ville et de mettre des riches à la place... » [7].

Outre son aspect résidentiel, le Sulukule se prépare donc aussi à une vocation touristique et économique. L’image romantique qu’éveille dans l’inconscient collectif la culture rom est elle-même récupérée dans un but mercantile et mortifère, visant à exploiter des clichés exotiques, en exposant dans les rues des roulottes, des charrettes et autres danseuses tsiganes au regard sombre et perçant.

Les pouvoirs publics prétendent ainsi valoriser les traditions de ces nomades sédentarisés en institutionnalisant leur culture à travers des écoles de danse et de musique, elles-mêmes construites — ironie du sort ! — sur les ruines des anciens cabarets roms déjà fermés lors des années 90 par la droite conservatrice qui utilisa le prétexte de la lutte contre la prostitution, la drogue et la délinquance. La fermeture de ces lieux de vie et d’amusements qui attiraient les gens du quartier et une clientèle de gadjé [8] venue d’ailleurs marqua l’appauvrissement des Roms tout en renforçant ainsi le développement d’une économie informelle et communautaire. En effet, le déficit culturel et économique des populations roms ainsi que l’exclusion sociale dont elles sont victimes constituent un frein à leur intégration dans des circuits économiques dominants, liant leur survie économique à la poursuite de filières économiques traditionnelles, principalement la musique de cabarets populaires. Les cabarets fermés, il ne reste plus que la contrebande et le commerce ambulant.

Les cabarets favorisaient une vie culturelle forte dans le quartier : bien que la clientèle de passage n’y logeait pas – on ne peut donc pas parler d’une véritable mixité sociale –, des échanges culturels et économiques se tissaient entre locaux et visiteurs. La musique rom turque s’est elle-même nourrie de la culture ottomane et de la musique populaire turque. Les Roms, partout où ils se sont implantés, ont intégré des éléments de la culture du pays d’accueil (langue, religion, musique...). Les musiciens gitans, en se professionnalisant, se sont adaptés à la demande de la clientèle turque.

Une politique qui oscille entre différenciation et assimilation forcée

Cependant, les autorités publiques ne partagent pas ce point de vue. Le Maire de la municipalité de Fatih perçoit le Sulukule comme un ghetto et souhaite mener une politique d’assimilisation de la minorité rom. Selon lui, « c’est un véritable projet social et participatif », qui vise à améliorer la vie des habitants en leur offrant des logements plus confortables. Pourtant, les Roms ne pourront être relogés dans leur quartier historique car leur condition sociale ne leur permet pas d’acheter ni de louer ces nouvelles maisons onéreuses construites par l’État et revendue à des particuliers. Les habitants du quartier n’ont pas tardé à manifester leur opposition au projet : « On ne veut pas être assimilés ! Nous sommes turcs et roms ! » disent les représentants du quartier. « Quitter Sulukule, c’est déjà perdre « quelque chose » de son identité » [9].

Le projet prévoit de reloger ces familles à 40 kilomètres des ruines de leur maison, à Tasoluk, dans une cité-dortoir éloignée de toute infrastructure sociale et de transport. Ce phénomène de « mise à l’écart » pourrait s’apparenter à un danger potentiel de « ghettoïsation ». Le mode de vie des Roms s’avère peu compatible avec l’espace compartimenté du building : sentiment de claustrophobie, promiscuité dans des appartements trop exigus pour des familles nombreuses, dispersion géographique et éclatement des solidarités claniques... Des conflits sociaux émergent également entre les nouveaux arrivants roms et les anciens habitants de la cité issus de la classe moyenne. Comme en témoigne cette réaction recueillie dans une publication sur le site internet de la municipalité de Tasoluk : « Le pouvoir public aurait dû nous prévenir avant de prendre la décision de constitution d’un nouveau site de relogement pour les gitans. On ne peut pas vivre dans une ambiance d’incompatibilité culturelle et sociale. » [10]

En effet, pour ces nombreux déracinés, le relogement n’a pas été gratuit. Les maisons détruites seront rachetées à leurs propriétaires, mais ces derniers devront rembourser la différence de valeur entre leur nouveau et ancien logement, sur une période de 15 ans. Cependant, au vu de leurs ressources actuelles fortement diminuées, ils ne pourront pas honorer ces 15 ans d’endettement, comme le prévoit le projet.

En 2007, la mairie de Fatih a organisé une visite du site de Tasoluk, avec la complicité de certains habitants du Sulukule et quelques chaînes télévisées. La mise en scène devant les caméras est grotesque. En échange de quelques lires turques, on montre sa satisfaction, on remercie le Maire, le Premier Ministre, on va enfin devenir propriétaire ! On occulte la violence de ce véritable déplacement de population !

« Écoutez les bruits des bulldozers, écoutez les venir... »

Sur les 344 familles qui ont accepté d’être expulsées hors de la cité, actuellement, seule-ment 5 ont tenu le coup et continuent de payer leur loyer. Cette opération se solde par un fiasco total pour les autorités publiques. Beaucoup de familles sont revenues aux alentours du Sulukule, dans les anciens quartiers juif ou grec de Balat et Fener où ils vivent dans des conditions encore plus précaires. Certaines familles sont actuellement encore sans-abri, vivent dans des tentes ou squattent des taudis. Les pouvoirs publics n’ont pas privilégié le maintien des habitants dans le quartier d’origine. Il s’ensuit que des tensions et des divisions existent toujours entre les habitants qui ont vendu leurs maisons à la mairie et quelques résistants qui veulent continuer à se battre pour vivre dans leur quartier.

Cette volonté de « rénovation bulldozer » traduit de la part des autorités une véritable volonté d’assimiler les Roms et de dissoudre les liens ethniques et familiaux du quartier.

Une politique mieux adaptée aurait dû reconnaître l’importance de la mixité socioculturelle qui existait de façon spontanée avant les années 90 et des particularités culturelles des Tsiganes. Au lieu d’avoir une politique concertée et à long terme qui répond aux attentes des individus en prenant en compte le tissu socioculturel et économique dans un projet d’urbanisme, les autorités ont préféré la démolition du quartier et l’expulsion des Roms du Sulukule.

Nil Yogurtcu
Photographies de Nejla Osseiran

Notes

[1Quand la ville se défait, Jacques Donzelot, Éditions du Seuil, 2003.

[2« Istanbul » vient de l’expression grecque « In stin poli », « dans la Ville ». Aujourd’hui encore, quand les Grecs parlent de la « Ville », il s’agit toujours d’Istanbul.

[3Du mot turc « construit en une nuit » qui désigne les quartiers informels. Bidonvilles au départ, il est impossible de les distinguer aujourd’hui des habitations « légales ».

[4« AKP » : Parti de la justice et de développement.

[5Le Maire de la municipalité métropole d’Istanbul.

[6Le journal Le Midi Libre, Édition du 16 mai 2009.

[7Le petit journal Istanbul, Istanbul veut un nouveau visage, A. Chanteraud, le 2 juin 2010.

[8Appellation employé par les Roms pour désigner le non-Tsigane, l’étranger
ou le sédentaire.

[9Programmes échanges et partenariats,
Chroniques urbaines d’Istanbul, Derya Ozel.

[10Le site : www.gophaber.com.

BEM n°246 – 25 mars 2011

BEM n°246 – 25 mars 2011

Dernier ajout : 13 décembre.