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Il est artificiel de construire une classe d’experts qui s’opposerait à la masse des citoyens ignorants

Publié le dimanche 25 mars, par Philippe Douroux

La connaissance vraie est un combat quotidien des citoyens, journalistes, profs… afin de démontrer l’émergence d’un discours relativiste, sur le climat ou les fake news par exemple. Optimiste, le philosophe Mathias Girel voit dans l’émiettement du savoir une force pour la société démocratique.

Mathias Girel : « Il est artificiel de construire une classe d’experts »

Régulièrement, les scientifiques, les chercheurs, se plaignent de voir leur savoir remis en cause. L’obscurantisme gagnerait du terrain. A l’opposé, le citoyen peut avoir le sentiment d’être dépossédé de la possibilité d’intervenir dans un débat demandant trop de compétences qu’un petit nombre de « sachants » pourraient seuls maîtriser. Internet semble fait de fausses nouvelles, de complots et d’invérifiables rumeurs. Diderot et les encyclopédistes, proclamant que le savoir devait l’emporter sur les croyances, auraient fait fausse route. Pour le philosophe Mathias Girel, les Lumières ne se sont pas subitement éteintes : nous n’entrons pas dans l’ère de l’ignorance dépeinte par beaucoup, un peu trop rapidement. L’auteur de Sciences et territoires de l’ignorance (éditions Quae, 2017) montre que si l’ignorance est une arme, si la fabrique de mensonges existe bel et bien, la confiance dans la science et le savoir scientifiquement établi reste solide. D’autant que l’émiettement du savoir impose une multiplicité de coopération qui, finalement, va à l’encontre de la frontière entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas.
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Comment définir l’ignorance ?

La définition la plus courte serait : ce que l’on ne sait pas. Il s’agirait alors d’une page blanche dans le livre du savoir. Mais ce n’est pas suffisant. On ne peut ignorer que ce que l’on a la capacité de savoir : mon cahier n’ignore pas ce que j’écris. S’y ajoute le contexte, le meilleur état du savoir à un moment donné. Si je dis qu’Archimède ne connaissait pas le boson de Higgs, c’est trop abstrait, je lui attribue une ignorance qu’il n’aurait pu s’attribuer lui-même. On peut s’inquiéter d’une absence de savoir, d’une lacune préoccupante et qui demande à être comblée, mais alors parler de ce que l’on ne sait pas suppose que l’on ait une idée plus ou moins claire de ce que l’on devrait savoir. Notre situation compte aussi : que vous ou moi ignorions à peu près tout du boson de Higgs n’a pas du tout le même sens que si d’aventure un physicien des particules devait avouer la même ignorance.
Donc plus on sait, plus on accumule de savoir, plus on est ignorant ?

En un sens… L’accroissement des connaissances nous permet de formuler des interrogations sans cesse plus profondes, sur des phénomènes plus complexes, et de formuler des questions dont on n’a pas encore la réponse : ce que font les chercheurs tous les jours, c’est précisément formuler des ignorances savantes. Quand j’écris un projet de recherche, je définis un champ d’ignorance, je dresse un état du savoir qui fait apparaître une lacune. Le biologiste Stuart Firestein va jusqu’à définir l’ignorance comme le « moteur de la science ».
Aujourd’hui, le savoir est remis en cause. Entrons-nous dans une ère de l’ignorance ?

Ce constat est souvent proposé mais je pense qu’il faut le prendre avec un peu de recul. Personnellement, je n’y souscris pas. Certes, décrire nos contemporains comme crédules, ou diagnostiquer une montée de l’irrationalité dans un environnement dominé par Internet, est fréquent et parfois justifié. Mais le fait d’attribuer une valeur au vrai, à la connaissance, à la science, n’a pas disparu. Si je monte dans un avion, j’accorde une grande confiance aux lois de la physique, à la mécanique des fluides, et aux ingénieurs qui les mettent en œuvre. De nombreux sondages témoignent obstinément d’une telle confiance envers les chercheurs eux-mêmes. Il y a sans doute, en revanche, une méfiance vis-à-vis des instances réglementaires, des agences, des institutions en général, mais c’est un problème qui est plus politique qu’épistémologique.
Les fake news semblent remplacer l’information…

Mais qu’entend-t-on par « fake news » ? Pour aller vite, on parle de la circulation virale d’informations de mauvaise qualité. Mais quand on a dit ça, on n’a pas dit grand-chose. Il y a de la reprise au premier degré d’informations parodiques, il y a ce qui relève de l’information stratégique d’Etat, bref de la propagande classique, qui prend une forme nouvelle avec les réseaux sociaux. Il y a de la reprise virale de contenus qui gonfle une information parce que c’est rémunérateur. Un long travail d’enquête ne sera pas forcément rémunérateur, lui, et sera éclipsé par une information accrocheuse. Tous ces phénomènes entrent dans ce que l’on appelle les fake news, qui ont cependant en commun une forme d’irresponsabilité intellectuelle. Connaître, c’est être capable de justifier ses connaissances et de s’en servir pour en produire de nouvelles, ce qui disparaît dans l’horizon des fake news et de la post-vérité.
Est-on dans ce que vous appelez la « fabrique de l’ignorance », qui a marché pour l’industrie du tabac ?

Là, c’est différent. Le débat se fonde sur une reconnaissance de l’autorité de la science. Le cas du tabac a effectivement été bien étudié. Dans les années 50, les cigarettiers se rendent compte qu’il n’est plus possible de s’en tenir aux dénégations : on sait depuis 1953-1954 au moins qu’il existe un lien de cause à effet entre la fumée de cigarette et le cancer du poumon. Ils élaborent alors une contre-argumentation qui va instiller le doute dans les esprits, en jouant la science contre la science, en se situant, au moins en apparence, sur le terrain de la science pour la combattre. Cela passe par le financement de recherches qui montraient qu’il y avait d’autres facteurs. C’est le fameux : « Il faut plus de recherches. » Là, il y a bien création d’ignorance, qui n’est pas seulement un état mais aussi un effet, puisqu’on fragilise une connaissance fiable. Cela permet en outre d’enrayer la mise en place d’un certain nombre de réglementations.
La question se repose dans les mêmes termes avec le débat sur le réchauffement climatique ?

Dans le cadre du débat sur le climat, nous avons vu surgir des arguments qui portaient sur l’incertitude, sur la réalité du réchauffement, sur le rôle des gaz à effet de serre. Il s’agissait de faire perdurer l’idée que le consensus n’était pas établi, alors que ça n’était plus vrai. On a présenté une image distordue de la connaissance scientifique, ce qui a permis à des élus comme Donald Trump de repousser les conclusions de la COP 21, voire de dire qu’il s’agissait d’un « complot » de la Chine. Dans tous ces débats, quand la question n’est plus de savoir si les faits sont établis mais se met à porter sur la science elle-même, sa qualité, ses principes, c’est le signe que se jouent des choses plus profondes, qui méritent toute l’attention des scientifiques, des sociologues des sciences, des épistémologues, des journalistes et des instances politiques aussi. J’essaie dans mon livre de fournir des éléments pour mener à bien cette analyse.
Dans le débat sur les organismes génétiquement modifiés, la science semble remise en cause ?

Sur ce point, il y a des phénomènes de nature différents qui se superposent. L’opposition aux organismes génétiquement modifiés se joue parfois sur le principe même de la mutagenèse, sachant que l’évolution elle-même est fondée sur ce phénomène, ou encore sur la transgenèse, pour des raisons liées à une conception de la nature qu’il ne faudrait pas « perturber ». L’opposition aux OGM peut aussi porter, au moins aussi souvent, sur des questions liées à la propriété industrielle, ou au type d’agriculture que l’on souhaite encourager. Ou encore sur l’association de ces semences à des produits phytosanitaires. Avant de dire que les critiques des OGM sont une remise en cause de la science, du progrès scientifique, il convient de bien cerner ces différentes motivations, où discussion scientifique et discussion politique se mêlent inextricablement.
Le relativisme peut venir de l’émiettement du savoir qui m’oblige à faire confiance à celui qui sait sans que je puisse porter un jugement sérieux sur son savoir. Le corps des experts se coupe de la masse de ceux qui ne savent pas. Le citoyen doit abandonner la maîtrise du savoir…

L’ignorance comme le savoir sont extrêmement distribués. Il est artificiel de construire une classe d’experts qui s’opposerait à la masse des citoyens ignorants qui serait, elle, coupée du progrès : un pilote d’avion peut donner son avis sur la conception d’un sous-marin, mais seulement jusqu’à un certain point… La parcellisation du savoir est un phénomène incontestable, et notre physicien des particules lui-même sera aujourd’hui spécialisé sur un champ particulier de sa science. De même, le domaine sur lequel on peut avoir un avis d’expert compétent, c’est-à-dire rendre un avis en étant mandaté par une institution, est par définition limité.

Il n’y a là aucune tragédie, plus la connaissance est distribuée et plus le besoin de l’autre est impérieux. Une équipe qui travaille sur la génomique peut comprendre un physicien, un biologiste, un informaticien, qui, tous, détiennent une parcelle du savoir et le produisent ensemble. L’ignorance relative de chacun l’amène à chercher la collaboration d’autres scientifiques qui vont lui permettre de compenser les angles morts de son savoir. Accepter cette ignorance fait partie d’une conception juste et mesurée du savoir scientifique.

Voir en ligne : Libération.fr

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Dernier ajout : 18 décembre.