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IEB et les mobilisations citoyennes : le quartier midi

Publié le mercredi 30 octobre, par Christine Acheroy, Claire Scohier

L’analyse qui suit, fruit d’un stage réalisé à IEB en 2009, explore les rapports entre IEB et des groupes d’habitants à travers l’exemple de la mobilisation du quartier Midi. Elle met en évidence la variabilité des modes de relations et leur évolution au cours du temps et tente de cerner les facteurs qui ont influencé les interactions entre la fédération et les comités ou autres plateformes d’habitants. [1]

BEM 227, OCTOBRE 2009
Le rapport d’IEB aux modalités de la participation a fortement fluctué tout au long de son existence. En 2009, IEB décide de faire une évaluation de sa posture ambiguë d’interface entre les habitants et les institutions pour constater que celle-ci pervertit son rôle de vecteur des voix qui viennent d’en bas. Le bilan se réalise à partir deux cas concrets : les réaménagements de la place Flagey et du quartier Midi. Nous espérons 10 ans plus tard avoir tiré leçon de ces expériences pour ne plus jouer la carte de médiateur de la participation citoyenne au service de la Région. Nous sommes bien sûr toujours au service de la ville et de ses habitants mais en assumant la position critique d’une culture urbaine vigilante aux rapports de force et de domination et à la déconstruction de ceux-ci pour laisser place aux dominés.


IEB et les mobilisations citoyennes : le quartier midi

Pour rappel, l’idée du réaménagement du quartier Midi naît en 1989 avec l’annonce de l’implantation du terminal TGV à Bruxelles-Midi. Ses avancées se feront au prix du pourrissement lent du quartier et de l’expropriation de ses habitants pour cause d’utilité publique dans l’objectif avoué de construire des bureaux permettant de récolter des charges d’urbanisme.

Une mobilisation fragmentée…

Pour comprendre comment s’est déroulée la mobilisation au Midi, il faut d’abord mettre en évidence les caractéristiques sociales des habitants du quartier. La plupart d’entre eux, d’origine étrangère, maîtrisent peu nos codes urbains. Ainsi, ils sont peu outillés pour décrypter les enjeux des politiques urbaines et s’organiser face à elles. Ils sont, par ailleurs, peu habitués à revendiquer leur place et leurs droits.
Au Midi, cet état de fait va entraîner une fragmentation de l’action et freiner les possibilités d’émergence d’une mobilisation forte et collective. D’un côté, des habitants peu informés cherchant à comprendre les projets qui pèsent sur leur lieu de vie et leurs implications, de l’autre, des associations, dont IEB, s’inquiétant, dès 1991, des modalités de relogement des habitants et de la capacité de la Région à maîtriser le dossier. Si IEB parle au nom des habitants c’est sans concertation avec ceux-ci. Leurs inquiétudes, pourtant communes, s’exprimeront à l’occasion de diverses commissions de concertation, lieu institué depuis les années septante pour permettre aux habitants de formuler leurs remarques sur des projets urbains.

... Suivie d’une démobilisation

Après la commission de concertation de 1996, la mobilisation d’IEB et des autres associations – excepté le CODES – va fortement diminuer [2].
Parmi les facteurs explicatifs de cette démobilisation, on peut relever les éléments suivants :

  • L’attitude non réceptive des autorités régionales et communales et donc l’impossibilité de faire valoir son point de vue lors des commissions de concertation : « De commissions de concertation en commissions de concertation les habitants ont exprimé les mêmes inquiétudes, les mêmes questions et les mêmes revendications. Pourtant, les commissions accouchèrent toujours d’avis unanimement favorables aux projets de plans de Saint-Gilles et de la Région... » [3].
  • La participation aux commissions de concertation est le mode d’action par excellence d’IEB mais c’est un mode d’action réactif et ponctuel. Une fois l’enquête publique terminée, IEB ferme le dossier et passe au suivant.
  • Le cumul des fonctions de bourgmestre de Saint-Gilles et de président de la Région par Charles Picqué entre 1989 et 1999 a aussi réduit la possibilité, pour les associations, d’établir des alliances avec l’un ou l’autre pouvoir.
  • La lenteur du processus de déconstruction- reconstruction du quartier a également contribué à démobiliser l’attention des uns et des autres [4]. Dans le cas d’IEB, la multiplicité des enjeux urbains qui se succèdent et le besoin de préserver l’attention du public et des médias conduit à s’orienter vers des actions visibles.

Vers une re-mobilisation des habitants

En 2005, la création du comité du quartier Midi stimule un nouvel investissement des habitants. Le comité est initié par de nouveaux habitants dotés d’une expérience militante. Face au peu de résultats obtenus par les procédures traditionnelles, les membres du comité mettent en œuvre de nouvelles formes d’actions collectives. Ils chercheront à augmenter la visibilité des conditions de vie des habitants en organisant des visites du quartier ou une fête de rue, en éditant et distribuant des affiches, en divulguant de multiples informations à travers leur site internet, en réalisant et diffusant un film ou en organisant des soirées-débats dans des lieux publics... En reconstruisant l’histoire du quartier, l’action du comité a permis aux habitants de donner un sens à une situation commune vécue par les habitants eux-mêmes ; elle leur a aussi permis de se trouver une identité commune basée sur le quartier. En « cadrant » les injustices et les stratégies occultes des pouvoirs publics [5], elle a rendu légitime, organisé et dynamisé leur action. L’élargissement du répertoire d’actions et du réseau des alliances a permis d’attirer l’attention de l’opinion publique sur les problèmes liés au réaménagement du quartier et de modifier le jeu des interactions avec les pouvoirs publics. Elle a aussi permis de redynamiser la mobilisation des différents acteurs.

Et IEB ?

IEB restera pendant un moment en retrait de cette dynamique, pour des raisons relatives à la fois au contexte externe et à son fonctionnement interne. En ce qui concerne le contexte externe, on mettra en exergue la régionalisation et la décentralisation des compétences, dans un contexte économique néolibéral de privatisation et de mise en concurrence, ainsi que la valorisation du paradigme délibératif, d’inspiration habermassienne [6]. Selon Jürgen Habermas, la légitimité démocratique repose sur l’accord intersubjectif auquel les citoyens sont susceptibles de parvenir à travers leurs discussions dans l’espace public et grâce aux procédures de l’État de droit démocratique. Ce nouveau contexte a généré des modes inédits de relations entre les différents acteurs de la ville et provoqué des changements dans le mode d’action collective. Les projets de développement urbain ont été accompagnés par l’émergence de nouveaux acteurs (des acteurs privés, des partenariats publics/privés) et de nouvelles formes de participation. Les associations très ancrées dans le territoire de la ville, comme IEB, ont ainsi été sollicitées par les pouvoirs publics afin de gérer la participation des habitants dans les projets urbains. Mais ceci au prix de devenir dépendant de la Région bruxelloise dans ses prises de position par rapport à l’espace public et de créer un malaise au sein de certains travailleurs et habitants [7]. En poussant les associations à participer à l’élaboration des choix publics, la Région les détourne de leur vocation initiale de contestation et de critique. Les facteurs internes qui se reflètent dans l’action d’IEB sont liés aux difficultés financières pesant sur la fédération à ce moment ainsi qu’aux rapports de pouvoir existant au sein de la fédération qui déterminent les prises de décision des lignes d’action de celle-ci. À cette époque, l’Assemblée générale d’IEB attend surtout le redressement financier de la fédération. En acceptant ce nouveau rôle, IEB a pu assainir ses comptes et maintenir son nombre d’employés. IEB finira néanmoins par rejoindre le réseau d’acteurs appuyant les habitants, apportant la force symbolique et la légitimité vers l’extérieur qui n’est pas toujours directement acquise aux habitants.

Des revendications... et des victoires

L’élargissement du répertoire d’actions et la consolidation du réseau d’acteurs mobilisés ont permis d’attirer l’attention de l’opinion publique sur les problèmes liés au réaménagement du quartier et de modifier le jeu des interactions avec les pouvoirs publics. Ces actions n’ont peut-être pas permis d’atteindre les objectifs désirés mais ont donné lieu à certaines victoires dont la reconnaissance par voie de justice de l’atteinte faite aux droits de l’homme. Parmi les quatre axes de revendications existants – l’arrêt des expropriations et des démolitions au profit de la rénovation, des facilités de relogement pour les habitants et des indemnités justes – il n’a pas été possible d’obtenir des concessions dans les deux premiers mais le traitement des derniers habitants et des propriétaires s’est amélioré entre 2005 et 2009 (ils étaient encore au nombre de 200 en 2005, ils ne sont plus que quelques-uns fin 2009).

Pour aller plus loin

L’ouvrage de Gwenaël Brëes, habitant du quartier, Bruxelles-Midi, l’urbanisme du sacrifice et des bouts de ficelle, éd. Aden, Bruxelles, 2009 permet d’avoir un aperçu global et approfondi des enjeux et mobilisations sur le quartier Midi. Vous pouvez aussi visionner le film du même auteur (film.quartier-midi.be) et visiter le site du Comité du quartier Midi : www.quartier-midi.be.

Notes

[1Le texte initialement publié portait sur deux
exemples (Midi et Flagey). Il a ici été coupé afin de ne garder que l’exemple emblématique du quartier Midi.

[2Le Comité de défense de St-Gilles (CODES) restera actif jusqu’au début des années 2000.

[3G. Breës, Bruxelles-Midi, l’urbanisme du sacrifice et des bouts de ficelle, Editions Aden, Bruxelles, 2009, p. 316

[4G. Breës, Op. cit. p. 318. Le texte fait référence aux habitants mais on peut aussi l’appliquer aux associations.

[5Un cadre, selon Goffman, est « un dispositif cognitif et pratique d’organisation et d’expérience sociale qui nous permet de comprendre ce qui nous arrive et d’y prendre part ». Les opérations de cadrage schématisent des constellations de sens, mettent en saillance des thèmes qui captent l’attention, pourvoient des schèmes d’interprétation et enclenchent des séquences d’action (Daniel Cefaï).

[6J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, t.2, Paris, Fayard, 1987.

[7D’après les entretiens avec d’anciens travailleurs d’IEB.

Bem 300 - Mai-juin 2019

Bem 300 - Mai-juin 2019

Dernier ajout : 10 décembre.