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Dossier : Nature(s) en ville

Histoires de potagers

Publié le mercredi 27 juin 2012, par I E B

Cultiver ses propres légumes est une tendance de plus en plus populaire à Bruxelles. Des membres du Début des haricots, une asbl qui soutient ce mouvement depuis plusieurs années, reviennent sur leur expérience. L’agriculture urbaine ? Une voie prometteuse pour concilier social et écologie, et rendre notre ville plus vivable.

Les jardins potagers dans la ville sont vieux comme le monde, mais ont souvent fait les frais de la densification urbaine. À la base jardins « maraîchers », ensuite « ouvriers » permettant de survivre avec un salaire ou des allocations de chômage insuffisantes, ils ont aujourd’hui des fonctions mixtes, entre auto-apprentissage, délassement, divertissement, redécouverte du lien avec la terre, échanges entre habitants/voisins... Le jardin comme espace « soupape » aux tensions urbaines, lesquelles sont aussi souvent les conséquences d’un manque d’espace public intime.

Ces jardins nouveaux modèles ont vu le jour sous divers noms, jardins collectifs en Belgique, partagés en France, communautaires au Québec sur le mode des « community gardens » (GB et US). Ces jardins sont pour la plupart établis sur des friches avec des contrats plus ou moins précaires et sont des endroits où un groupe d’habitants cultivent ensemble au quotidien ou le week-end. Semis et récoltes sont le plus souvent partagés, même si les formes de gestion varient largement suivant les lieux, on retrouve comme facteur commun l’envie d’expérimenter des formes de création collective. Ces terrains, bien souvent promis à un avenir de pétrification verticale et dont le futur reste fragile, sont aussi une forme d’action politique et de revendication d’une autre appropriation de l’espace urbain qui passe par la création de nouveaux communs.

En tant qu’asbl, le Début des haricots a toujours eu envie de lier la sensibilisation à l’action concrète. Initiée par des agronomes, l’asbl essaie de relier agriculture, alimentation et nature. Les jardins collectifs étaient un beau cadre pour expérimenter cela. C’est ainsi que sont nés le jardin de la rue Gray et celui de Tour et Taxis.

De la friche au jardin collectif

Le jardin de la rue Gray est une friche de 500 m² appartenant à la régie foncière de la Région de Bruxelles-Capitale, obtenue avec l’aide du contrat de quartier Sceptre et située en pleine vallée du Maelbeek. Quand nous sommes arrivés, la zone était un terrain vague envahi de budleia (arbres à papillon, une plante invasive), remblayé de sable et de briques ainsi que de nombreux déchets. Par sécurité, toutes les plantes annuelles sont donc cultivées dans de la terre que nous avons amenée et placée dans des bacs en bois, de deux mètres sur quatre. Mais nous avons aussi planté en pleine terre des arbustes et arbres dont le pouvoir filtrant est meilleur : groseilliers, cassissiers, pommiers, pêchers, poiriers... de variétés anciennes.

Quelques six ans après le début de la mise en culture, l’ancien terrain vague est devenu vert et fertile. Les arbres poussent, une mare a été creusée qui a fini par attirer les grenouilles, grandes mangeuses de limaces (merci à elles) et à l’occasion un couple ou l’autre de canards y séjourne. Nous nous efforçons de faire comprendre aux participants l’importance de ne pas recourir aux biocides, qui empoisonnent peut-être certains nuisibles à court terme mais nous empoisonnent tous à long terme.

Le jardin donne sur la rue Gray, qui est très passante, ce qui permet à de nombreux habitants de voir les progrès en cours, voire d’y passer quelques instants. Le compost de quartier, permettant aux voisins de venir déposer leurs déchets organiques, fonctionne très bien et la production de compost est importante (ce qui nous a aussi permis de fertiliser le terrain). Avec Timothée et Satya, deux jeunes motivés, un abri et une toilette à compost à toiture végétalisée ont été construits avec des matériaux recyclés. Plantes sauvages indigènes et aromatiques, échanges entre jardiniers et passants, voilà un espace où l’on peut travailler avec la vie et la ville. Réunions, brunchs, organisation, ce n’est pas facile, des gens s’en vont, d’autres arrivent, le jardin est un chantier perpétuel. Récemment, Maria Canfield, une jeune artiste mexicaine a peint et accroché des papillons multicolores afin d’embellir la façade côté rue Gray, recouverte de roofing noir sans intérêt.

Ces jardins sont donc des lieux où se mélangent la production de fruits et légumes pour l’alimentation humaine, la nature sauvage (nous laissons toujours des zones non gérées comme refuges), des habitants proches et moins proches, des jeunes et des vieux, des travailleurs et des chômeurs, et où la simple participation à ce type de projet aboutit à la prise de conscience par l’expérience d’une longue liste de problématiques environnementales : cela en fait un puissant outil d’émancipation personnelle et d’éducation populaire.

Nous n’avons pas d’estimation du nombre d’enfants et d’adultes qui ont visité ces jardins mais, en cinq ans, plusieurs milliers d’individus sont passés. Ces projets en ont suscité d’autres, ce qui est une belle récompense.

Relocaliser la production maraîchère

Le premier est la ferme urbaine de NOH (Neder-Over-Heembeek), à côté de Nos Pilifs. C’est un projet de maraîchage incluant la formation de 4 jeunes. Utilisant une approche agro-écologique et en partie des méthodes biodynamiques, le travail du sol se fait avec deux ânes. Un petit hectare de légumes, qui cette année a nourri une cinquantaine de familles (excepté quatre mois d’hiver). Le lieu, qui accueille un nombre important de bénévoles, est aussi propice au partage de savoir-faire en maraîchage. Ici aussi, nature, agriculture, formation et lien social se marient harmonieusement. Le projet s’est récemment inspiré en Flandre dans le réseau des CSA (Community Supported Agriculture) démarré en 2007 avec la ferme de Tom Troonbeeckx à Leuven (www.csanetwerk.be).

Le dernier-né, « Potage-toit », est un jardin sur les toits de... la Bibliothèque Royale, en plein cœur de Bruxelles, réalisé par un bénévole motivé de la ferme urbaine. Il s’agit d’un espace de 400 m² de terrasse qui était inutilisé et qui a été transformé en lieu vivant où on apprend le maraîchage et fournit la cantine de la bibliothèque en légumes frais (http://potage-toit.blogspot.com).

Tous ces projets témoignent d’une approche de la nature qui n’est pas purement productive, comme c’est souvent le cas dans l’agriculture traditionnelle, ni purement d’agrément ou de conservation, ce qui est en général la vision qu’en ont les urbains. Ce type de lieu permet de lier ensemble la cohabitation et le respect de la nature sauvage chers aux environnementalistes, la production agricole nécessaire à la souveraineté alimentaire, un habitat urbain de qualité en évitant la minéralisation et l’imperméabilisation intégrale des villes, et le bien-être humain que permet l’existence de lieux de socialisation et de production accessibles gratuitement. Pour nous, ces projets nourrissent l’espoir qu’un autre modèle de vi(ll)e est possible et réalisable.

Quel avenir pour ce genre de vision à Bruxelles ? Le jardin de la rue Gray est à quelques centaines de mètres du quartier européen, où les promoteurs ont vidé un quartier entier de ses habitants et où l’espérance de vie des bâtiments n’excède pas 20 ans... Mais le succès rencontré par ces initiatives, et leur propagation rapide, nous donnent confiance malgré tout. Dédensifier la ville là où les habitants en expriment le besoin, limiter les engins à moteur en ville pour limiter la pollution atmosphérique, améliorer les relations entre le centre de la ville et sa ceinture verte, préserver celle-ci en la réservant à une production maraîchère locale pourvoyeuse d’emplois et aux zones boisées... sont des options réalistes, déjà mises en œuvre à divers degrés dans d’autres villes européennes comparables.

Cyrille Claeys, Martin Pigeon, Maarten Roels
Début des haricots asbl

Plus d’infos : www.haricots.org.

L’agriculture en ville reste un enjeu central

La souveraineté alimentaire commence par l’existence de professionnels agricoles locaux compétents, responsables et soutenus. Beaucoup d’agriculteurs approchant l’âge de la retraite sont en demande de soutien et de reprise de leurs exploitations, mais les compétences agricoles de la Région bruxelloise sont pour le moment peut utilisées.

Pour l’instant, les principales menaces sur le foncier agricole autour de la Région bruxelloise et plus généralement dans le Brabant proviennent de la spéculation foncière, qui empêche les jeunes de s’installer, et des usages concurrents (développement pavillonnaire, « chevalisation »...). Autant de tendances qui ont peu de chances de s’inverser sans intervention publique.
BEM n°258 – Juin 2012

BEM n°258 – Juin 2012

Dernier ajout : 7 décembre.