Inter-Environnement Bruxelles Inter-Environnement Bruxelles

Hiroshima, cité des quiproquos

Publié le vendredi 4 août, par Philippe Pelletier

Depuis l’explosion de la première bombe atomique le 6 août 1945, la ville est connectée au monde, mettant en présence des individus venus de toute la planète au moment des commémorations. Mais la Cité de la paix repose en réalité sur une série d’illusions.

Hiroshima, cité des quiproquos

Le nom de la ville de Hiroshima se confond avec un événement spatial majeur connu du monde entier et assimilé à deux choses : le 6 août 1945 y est lâchée la première bombe atomique non expérimentale et cette explosion instantanée signale la fin de la Seconde Guerre mondiale. Reconstruite, la cité exerce une attractivité symbolique et mémorielle qu’incarnent le musée et le parc de la Paix.

On se souvient, mais on oublie. Hiroshima est ainsi connectée au monde, car les commémorations qui s’y déroulent attirent des délégations internationales. La venue envisagée de Barack Obama, le 8 août 2016, a suscité un ballet médiatico-politique et l’espoir, chez certains dirigeants japonais, d’une demande de pardon américaine pour l’holocauste atomique, mais Obama ne s’est finalement rendu à Hiroshima qu’en mai de la même année et pour dire autre chose. Certes, c’est le premier président états-unien à venir officiellement sur place depuis le lâcher de la bombe autorisé par le président Truman. Certes, il a regretté les souffrances causées par la guerre, tout comme les Premiers ministres japonais n’ont cessé d’ailleurs de les regretter également sans rentrer toutefois dans les détails. Lui non plus n’est pas revenu sur les raisons qui ont conduit à ce drame, ni sur le choix nucléaire, préférant porter le débat sur la non-prolifération des armes atomiques. Une fois encore, il a défendu, dans le cadre du traité de non-prolifération nucléaire (1968), la présomption des premiers détenteurs de l’arme suprême contre les have not des prétendants (Corée du Nord, Iran…).
Hiroshima, une cité caserne

L’hyper-lieu de Hiroshima met en coprésence des individus venus du monde entier au moment des commémorations. Le cortège de rites symboliques, les lâchers de lanterne sur le fleuve ou les guirlandes de la paix agglomèrent, mais sans les mélanger, le citoyen lambda et le grand de ce monde, le militant anti-impérialiste et le croyant pacifiste.

Hiroshima génère un sentiment de convergence affinitaire d’autant plus fort qu’il repose sur une illusion, voire une hypocrisie : nous sommes tous là pour la paix, mais certains plus que d’autres, ceux qui prient pour la paix ne sont pas loin de ceux qui couvrent les ventes d’armes aux chiffres d’affaires colossaux, les dirigeants japonais crient « No More Hiroshima » mais certains d’entre eux, et non des moindres (un grand nombre de Premiers ministres depuis longtemps : Kishi en 1957, Ikeda en 1961, Satô en 1964, Ôhira en 1979, Nakasone en 1984) aspirent à un armement nucléaire de leur pays. On a de nouveau entendu ce propos même après l’accident nucléaire de Fukushima en mars 2011.

L’hyper-lieu de Hiroshima repose, en réalité, sur une série d’illusions permises par quelques occultations qu’il convient d’expliciter. L’holocauste atomique a fait oublier ce qu’était la ville avant 1945 : une importante cité caserne. Elle fut pendant longtemps le terminus occidental des lignes ferroviaires japonaises, le centre militaire symbolique du pouvoir de l’empereur, chef des armées selon la Constitution de 1889. C’est notamment de là que, en 1894, partirent les soldats lors de la première guerre contre la Chine, et là que se tint la Diète au cours d’une assemblée extraordinaire la même année.

Sa fonction militaire s’est ensuite renforcée. En 1945, on compte ainsi plus d’une vingtaine d’établissements militaires variés, y compris des usines d’armement. Près d’un tiers occupait un espace considérable au centre de la ville, autour de l’ancien château. Les atomisés, les rescapés et les réfugiés ont d’ailleurs occupé après le bombardement ces terrains publics soudainement libérés, créant des bidonvilles (où est néEikichi Yazawa, le Johnny Hallyday nippon) qui ont constitué un cauchemar pour les édiles, eux-mêmes les descendants toujours conservateurs de leurs prédécesseurs militaristes…

Car Hiroshima, ville de la paix désormais, est depuis 1945 régulièrement dirigée par des hommes politiques de droite qui, quoique se proclamant pacifistes vu le contexte de leur hyper-lieu, n’en restent pas moins alignés sur les tendances martiales de leurs gouvernements successifs faisant un pied de nez à l’une des figures locales, Hatta Shûzô (1886-1934), le Kropotkine japonais…

C’est bien parce que Hiroshima était une cité caserne hautement symbolique que les dirigeants américains l’ont choisie comme cible de leur attaque atomique. De cela, en visitant le musée de la Paix, nous n’en saurons strictement rien. De même, le simple visiteur, frappé d’images montrant toutes les horreurs de la brûlure atomique et des dévastations instantanément radicales, n’aura aucune idée du pourquoi, du chemin historique, qui a mené au drame.

De la responsabilité belliciste et impérialiste du régime japonais de la guerre de Quinze Ans (1931-1945), les milliers de collégiens et lycéens japonais qui s’y rendent annuellement en voyage de classe n’en auront ainsi aucun aperçu. La seule question historiographique et faussement politique posée est de savoir si les Américains auraient pu éviter de recourir à la bombe atomique.
Le Japon « faiseur de victimes »

Son caractère pernicieux ne doit pas nous échapper en ce qu’elle déplace la responsabilité de la guerre non pas sur les militaires ou l’empereur japonais, mais sur l’ancien ennemi qu’était l’Amérique et, en arrière-plan, l’Occident. Il n’est pas sans rappeler cette « prise de judo nucléaire » qui a permis au Japon de passer du statut de victime atomisée, oublieux de son propre rôle de « faiseurs de victimes » par sa guerre impérialiste, à celui de promoteur hautement technologique du nucléaire civil au prix du renoncement à l’arme atomique (mais pas à celui du parapluie nucléaire américain). La loi-cadre de 1955 sur le nucléaire civil aboutit, un demi-siècle plus tard, au drame de Fukushima en mars 2011.

Le monument aux morts des Coréens victimes de la bombe - ces travailleurs venus par contrainte socio-économique ou de force (sorte de STO) pendant la colonisation (1910-1945) - fut donc, jusque dans les années 90, situé à l’extérieur du parc de la Paix avant d’y être intégré après une forte campagne citoyenne.

Hiroshima a aussi bercé l’humanité d’une autre illusion propagée notamment par le philosophe Gunther Anders (1902-1992) : son holocauste signifierait le début de la fin du monde et un changement de civilisation. Mais, de même que Hiroshima n’a vu se succéder que Nagasaki, sans empêcher le napalm au Vietnam ou les gaz chimiques en Syrie, l’équilibre de la terreur entre les grandes puissances a empêché le conflit nucléaire, tout en éparpillant la guerre globale tournante sur les nations subalternes.

La catastrophe de Fukushima, très localisée malgré l’étendue des dégâts, ne signifie pas non plus la fin de la civilisation humaine, ni des programmes nucléaires. Au contraire, par son hyper-localisation, elle permet d’autres drames, d’autres pollutions, ailleurs.

Mais comment critiquer le musée de la Paix, son édifice construit par l’architecte fétiche des conservateurs de l’après-guerre, le corbuséen Tange Kenzô (1913-2005), avec sa muséographie non seulement terriblement désuète, mais aussi sa conception redoutablement idéologique puisque tout est fait pour mettre le sentiment en avant, la réaction émotionnelle en priorité, le pathos articulé autour des figures de l’enfant, de la mère de famille et du vieillard ? Paradoxalement, la réponse critique est venue de la jeunesse japonaise. Interrogée par un grand sondage au cours des années 80 sur « A quoi vous fait penser Hiroshima ? » une majeure partie d’entre elle répondit « Hiroshima Carp », du nom de l’équipe locale de base-ball qui caracolait alors en tête du championnat sportif.

Dernier livre paru : Quand la géographie sert à faire la paix, le Bord de l’eau éditions.
Philippe Pelletier Géographe

Voir en ligne : Libération.fr

Ailleurs

Ailleurs

Dernier ajout : 18 novembre.