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Humeur : une heure pour la planète, c’est moins que peu !

Publié le jeudi 30 mars, par chroniqueur, Pierre Titeux

Surtout, ne pas critiquer. Pas même relativiser. Ni simplement questionner. Il importe tout au contraire de se féliciter, se réjouir, s’enthousiasmer sans réserves ni états d’âme. Pensez donc : une opération labellisée écolo qui mobilise et buzze « de New-York à la Nouvelle-Zélande, de Paris au Paraguay », c’est suffisamment rare pour ne pas laisser des pisse-vinaigre masochistes et cassandres aigries empêcher d’en jouir aussi pleinement qu’intensément.

Foin donc des rabat-joie, des pessimistes et autres enculeurs de mouches : le positivement correct veut que la 11ème édition de l’Earth Hour organisée par le WWF ce samedi 25 mars 2017 soit considérée comme un succès à vanter urbi et orbi. Avec 187 pays ou régions impliqués, plus de 350 ambassadeurs et leaders d’opinion mobilisés, des milliers de lieux ou monuments remarquables plongés dans l’obscurité et des millions de personnes éteignant leurs éclairages pendant une heure, ce fut nous assure-t-on « the biggest Earth Hour yet » [1], le « plus grand rassemblement planétaire pour l’environnement – exactement le genre de dynamique dont nous avons besoin pour relever le plus grand challenge environnemental que notre planète doit affronter » [2].

Sauf que le panégyrique onaniste au service de l’effet de com. cache une réalité moins idyllique. Si Earth Hour constitue à coup sûr un beau coup marketing renforçant l’éclat du WWF, il est loin d’être acquis qu’elle atteigne voire contribue effectivement à son ambition proclamée « shows us how each of us can be heroes for our planet, our home ». [3]

Le principe même de l’action pose problème. L’extinction massive mais temporaire des lumières et appareils électriques a en effet pour corollaire de générer une importante tension sur le réseau au terme de la période concernée. Pour y faire face, on va alors solliciter massivement les unités de production les plus réactives, notamment celles fonctionnant au gaz et au charbon. Ce qui risque de provoquer des pics de pollution annihilant les bénéfices enregistrés lors de la mise au noir.
En France, le WWF assure avoir prévu le coup : « Fin mars, ce sont les barrages hydrauliques qui sont utilisés pour fournir cette électricité de pointe. Earth Hour va donc nécessiter une baisse puis une augmentation de la production des barrages hydrauliques, qui sont capables de réagir très rapidement, sans mettre en danger la stabilité du réseau électrique. Pour aider RTE (Le Réseau de Transport de l’électricité – NDR), le WWF recommande cependant aux Français de ne pas rallumer toutes leurs lumières en même temps. » [4] Admettons. Mais qu’en est-il pour les autres pays ?
Cet effet potentiel pour le moins contre-productif interpelle en tout cas quant au bien-fondé du moyen choisi pour une opération de sensibilisation à grande échelle.

Il y a toutefois pire en termes de paradoxe et d’aberration.

Comme on le sait, l’essentiel de la communication et de la visibilité d’Earth Hour repose sur l’extinction de l’éclairage. Pour mobiliser autour de cet objectif, les communicants du WWF ont développé une stratégie articulée autour d’internet et d’un recours massif aux medias sociaux. « Rejoignez les millions de personnes partout dans le monde qui s’engagent pour la planète et partagez ce en quoi vous croyez. Utilisez le pouvoir de votre réseau social pour faire la différence. Mettez à disposition votre fil d’actualité Facebook et rejoignez le mouvement mondial pour combattre le changement climatique. » [5]
Problème : la consommation électrique des ménages générée par l’utilisation des appareils multimédias dépasse aujourd’hui (de plus en plus) largement celle liée à l’éclairage. Et il faut ajouter à cette prodigalité domestique la gloutonnerie énergétique des diverses structures (serveurs & co) nécessaires à nos échanges numériques. Ainsi, les près de 18 milliards d’e-mails (hors 10 milliards de spams) envoyés chaque heure de par le monde représentent 72.000 tonnes de CO2, soit plus ou moins l’équivalent de 5.000 tours du monde en avion ! [6]
On s’applique donc à réduire une demande somme toute marginale – moins de 20% de la consommation totale d’un ménage – en favorisant la croissance d’une autre devenue problématique... Surréaliste, isn’t it ?

Que penser par ailleurs d’une démarche qui prône une heure de sobriété électrique mais s’accommode sans gêne apparente des 8.783 autres vouées à la boulimie et à la gabegie ? Les villes, sites, entreprises participants ne semblent en effet guère enclins à s’engager au-delà des soixante minutes concédées et le WWF lui-même n’affiche pas une envie farouche de transformer l’essai. Le caractère « symbolique » de l’opération confine dès lors à la tartufferie win-win permettant aux uns de s’offrir une bonne conscience verte et à l’autre d’entretenir son image de marque (évidemment déposée).

Mais peut-on vraiment s’en étonner ? C’est somme toute là le propre et la limite d’une soft-écologie soucieuse de sa communication, désireuse de ne pas déplaire, de porter un message rassembleur, de promouvoir le changement sans douleur. Quitte à passer à côté de l’enjeu. Ce ne serait pas grave si ce « réformisme environnemental » sympathique et accommodant ne risquait pas in fine d’annihiler une « révolution écologique » certes moins consensuelle mais pourtant indispensable.



Voir en ligne : http://www.iewonline.be/spip.php?ar...

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Dernier ajout : 22 août.