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Qui a ressuscité la voiture électrique ?

Publié le samedi 23 septembre, par chroniqueur, Pierre Titeux

Faut-il que j’aille mal ou que le monde marche sur la tête – à moins que ce ne soit l’inverse ? voire les deux… – pour en arriver là. Voilà en effet que je me trouve en communion d’idées avec non pas Marx, Cioran, Jacky (patron du café homonyme et philosophe du quotidien), Heidegger ou Bourdieu mais Carlos Tavares. Carlos Tavares !!! Le président du directoire de PSA, autrement dit le big boss de Peugeot, Citroën, DS, Vauxhall et Opel !
Pour mesurer l’ampleur de l’événement et du traumatisme y afférant, il faut comprendre qu’adhérer à la pensée d’un ponte de l’industrie automobile, c’était pour moi comme entonner « Pays de Charleroi » au cœur de la tribune 4 de Sclessin pour un membre du Publik Hysterik Kaos 04, militer en faveur d’une hausse généralisée de la fiscalité pour un adhérent du MR ou devenir papa après avoir épousé un gay pour un apologiste de la Manif pour tous : cela relevait de l’incongru, du limite abject et du totalement impossible. Mais l’impossible survint.

Ma conversion repose sur des déclarations de l’homme en marge de l’Internationale Automobil-Ausstellung aka le Salon de Francfort : «  On vivait jusqu’alors dans un monde imparfait mais avec des réglementations neutres sur les technologies, seulement des seuils à respecter. On est en train d’évoluer vers un monde où l’on nous instruit d’aller dans le véhicule électrique. Le patron de PSA que je suis dit : il n’y a aucun problème. Nous sommes lancés à fond et aurons, en 2020, 50% de notre gamme en véhicule électrique et 80% en 2023. Mais il faut que les politiques et institutions assument la responsabilité scientifique de l’obligation du véhicule électrique. Je ne voudrais pas qu’on nous reproche dans trente ans de ne pas avoir prévu des problèmes de recyclage de batteries ou autre. C’est le citoyen européen qui parle. » [1] Et de préciser ses craintes face à la voiture électrique considérée comme une panacée écologiquement vertueuse : « Qui aujourd’hui est en train de se soucier de traiter de la question des mobilités propres dans leur globalité ? Quelles solutions pour la fabrication de batteries, le recyclage des batteries, l’exploitation mais également l’approvisionnement en terres rares, la nature de la production d’électricité...  » [2]

Aaaaah, bon dieu, quel bonheur ce fut de lire cela !

Même si je ne me leurre pas sur leur finalité réelle, ces propos furent une caresse pour l’intellect après la palanquée de présentations laudatives et monolithiques encaissée au cours des dernières semaines. Car depuis le 6 juillet et l’annonce par le Ministre d’Etat, ministre de la transition écologique et solidaire Nicolas Hulot de « la fin de la vente (en France) de voitures roulant à l’essence et diesel d’ici 2040 », on en a bouffé, des reportages montrant que « oui, c’est possible », « la preuve par la Norvège où la totalité du parc automobile devrait être à zéro émissions d’ici 2025 ». Et que je t’explique les incitants mis en œuvre pour favoriser ce passage à l’électrique : exonération de péages, bande spéciale sur les autoroutes, parking gratuit, autorisation d’emprunter les couloirs de bus, multiplication des bornes de rechargement… sans oublier, bien sûr, l’indispensable et fondamental avantage financier. Lequel constitua d’ailleurs le seul point jugé bon d’être mis en question : si la Norvège peut supporter cette dépense extraordinaire grâce au bas de laine qu’elle s’est constituée en exploitant ses ressources pétrolières (l’Histoire sait être cynique…), quid de la France – ou de la Belgique – qui ne dispose pas de cette manne providentielle et doit tout au contraire composer avec des comptes publics dans le rouge ?
Hormis cette interrogation, l’histoire semblait trop belle pour être contestée. Aucun des points d’attention soulevés par Carlos Tavares ne fut évoqué ni, a fortiori, traité en profondeur. Pas plus que ne fut rappelée l’aveuglante évidence qu’une voiture électrique reste avant toute chose une voiture dont la multiplication et le suremploi générera toujours saturation des réseaux et embouteillages. Et pourtant… Chacune de ces questions est porteuse d’enjeux majeurs qu’on ne pourra impunément sacrifier sur l’autel de la lutte contre le réchauffement global en encensant « l’économie décarbonée ».

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas ici de nier le potentiel positif – quoique limité – de la voiture électrique mais de s’attarder sur une glorification symptomatique de la dangereuse dérive dans laquelle nous engage la quête du zéro carbone. Devenue un absolu guide unique de nos choix, celle-ci relègue en effet à l’arrière-plan voire aux oubliettes toute autre considération, au risque de nous conduire dans de nouvelles impasses. L’anecdote qui suit est révélatrice du mirage dans lequel certain(e)s se perdent.

Dernièrement, Valérie Pécresse, Présidente de la Région Île-de-France, argumentait ainsi pour dénoncer le plan de mobilité mis en œuvre à Paris : « Les politiques visant à chasser les voitures des villes sont des politiques du passé. Si les voitures sont propres et silencieuses, il n’y a plus de raison qu’il y en aie moins. » [3] Sauf que : à Oslo, l’exonération des péages autoroutier et urbain, la gratuité du parking ainsi que la libre utilisation des couloirs de bus octroyés aux véhicules propres a engendré une explosion du trafic et des embouteillages. « La Norvège, paradis des voitures électriques, est devenue aux heures de pointe un enfer pour la circulation des grandes villes. » [4] Le problème atteint des proportions telles que plusieurs de ces mesures vont être supprimées.
L’histoire est édifiante mais ce n’est toutefois là qu’un point de détail au regard des autres interrogations sur la table : « Quelles solutions pour la fabrication de batteries, le recyclage des batteries, l’exploitation mais également l’approvisionnement en terres rares, la nature de la production d’électricité...  »

L’évacuation pure et simple de ces débats constitue une aberration… qui arrange beaucoup de monde.

Aberration car la non-prise en compte de ces éléments constitue une fuite en avant industrielle sur l’air du «  Jusqu’ici tout va bien… » ; il s’agit de conserver des marchés et tirer un maximum de profits en attendant un clash que l’on sait inévitable. (Celles et ceux que la question passionne s’instruiront grandement à la lecture de « L’âge des low tech – Vers une civilisation techniquement soutenable » [5] de Philippe Bihouix, ingénieur de son état.)

Sortons un instant de l’exemple français pour élargir le champ de la réflexion.

A l’instar de la France et de la Norvège mais aussi des Pays-Bas et de l’Allemagne, l’Inde et la Chine ont fait du passage à une mobilité 100% électrique une priorité, le gouvernement indien prétendant même atteindre cet objectif d’ici 2030 ! [6] Sachant que le seul parc automobile chinois compte aujourd’hui 184 millions d’unités et affiche une croissance proche des 20% [7], on conçoit aisément les implications colossale de cette mutation annoncée.
Au niveau de l’approvisionnement énergétique, bien qu’on se plaise à présenter ces deux pays comme « en pointe » sur les renouvelables, leur production électrique est pour l’heure et restera pour quelque temps encore (très) majoritairement basée sur le charbon ; par ailleurs, l’un comme l’autre projettent d’importants investissements dans le nucléaire. [8] [9] Pas sûr dès lors que la demande générée par l’électrification de leurs parcs automobiles puisse être considérée comme une bonne nouvelle pour « la planète » !
Et que dire des quantités de ressources rares nécessaires à la construction de ces dizaines de millions de véhicules ? Comment croire que ces besoins pourront être rencontrés, qui plus est dans des conditions sociales et environnementales satisfaisantes, alors que des conflits et tensions entre leurs usages sont déjà d’actualité ?

Aberration car on crée chez les citoyens une dissonance cognitive peut-être inconsciente mais certainement peu propice à les impliquer dans une quelconque « révolution écologique ».
Comment trouver du sens dans un discours où se mêlent et se mélangent des messages contradictoires voire antagonistes, où les appels à la sobriété et à l’efficacité énergétique téléscopent des projets porteurs d’une explosion de la demande paraissant d’autant plus extravagante qu’on annonce vouloir fermer des réacteurs nucléaires sans pouvoir ou vouloir expliquer, détailler et chiffrer le développement des « sources renouvelables » censées s’y substituer ?

Aberration, donc, mais une aberration qui perdure au mépris des évidences tant elle est confortable et sert des intérêts variés. En 2006, le film « Qui a tué la voiture électrique ? » analysait la mise à mort industrielle et commerciale de la première voiture électrique, la General Motors EV1 sortie en 1996, sur le mode « à qui profite le crime ? ». Aujourd’hui, la question est « Qui a ressuscité la voiture électrique ? ». Et pourquoi.

La finalité première de l’opération apparaît évidente : il s’agit d’offrir une alternative commerciale aux véhicules à moteurs thermiques mis hors marché pour cause de menace climatique. La démarche s’inscrit toutefois dans une stratégie plus globale visant à convaincre que « notre mode de vie ne devra pas être négocié », pour paraphraser la célèbre expression de George W. Bush. Citoyens et consommateurs du monde, soyez rassurés : grâce aux techniques de l’« économie décarbonée », nous pourrons continuer à vivre et à nous développer sans efforts ni sacrifices. Alléluia !

L’aventurier-pilote-psychiatre-fundraiser-prospectiviste-conférencier Bertrand Piccard, un des chantres les plus enthousiastes et charismatiques de cette philosophie, la résume parfaitement : « Je pense que si on demande aux gens de faire des sacrifices, ils ne les feront pas. Si on leur dit de moins rouler avec leur voiture, d’avoir de plus petites maisons, de consommer moins, ils ne le feront pas. Ce n’est pas l’individu qui doit changer mais la technologie qu’il a à sa disposition. Si les gens peuvent continuer à vivre bien sans sacrifice tout en divisant leur facture énergétique et leurs émissions de CO2 grâce au recours de la technologie, alors faisons-le ! » [10]

Difficile de le contester : le renoncement n’est pas très populaire. Mais convient-il pour autant de caresser le peuple dans le sens du poil consumériste, de lui dire ce qu’il a envie d’entendre, surtout quand le fond du discours est aussi vide que sa forme sympathique ? Certes, « si les gens peuvent continuer à vivre bien sans sacrifice tout en divisant leur facture énergétique et leurs émissions de CO2 grâce au recours de la technologie », c’est bien. Et ce serait encore mieux si, en plus, lesdits « gens » pouvaient tous être beaux, riches et en bonne santé. Il ne suffit malheureusement pas de décréter « alors, faisons-le ! » pour que cela advienne et encore moins pour que cela suffise.

« Grâce aux technologies propres, le grand écart qui existait entre écologie et croissance économique n’est plus de mise. » [11] martèle le grand homme dans des prêches facturés 28.000 euros [12] à des entreprises [13] ravies d’offrir à leurs troupes une bonne parole si douce à leurs oreilles.
Beaucoup parmi les décideurs politiques et autres se raccrochent également à ce discours leur permettant de « vendre » le récit d’un avenir désirable. Au risque de s’y perdre.

Car l’activité économique et ses enjeux écologiques ne se limitent pas, tant s’en faut, au caractère plus ou moins « propre » des technologies mises en œuvre. En s’abandonnant au trompe l’œil écologique qu’est le « zéro carbone » et en ignorant la complexité des enjeux, on creuse de facto le sillon de la « crise majeure » aux conséquences dramatiques que Piccart lui-même évoque sans avoir conscience d’y contribuer : « La dimension philosophique de la décroissance a peut-être un intérêt, mais psychologiquement, c’est impossible. Un être humain ne veut pas abandonner ce qu’il a, il veut plus et il veut mieux. On n’arrivera jamais à la décroissance, sauf dans une crise majeure. La seule manière d’y parvenir ce serait d’épuiser toutes les ressources de la planète et de se retrouver sans énergies, mais cela provoquerait une guerre mondiale pour s’approprier les dernières ressources. Notre priorité doit être donnée à la croissance dans les cleantechs. » [14] Certes. Mais en veillant aussi et surtout à ne pas « épuiser toutes les ressources de la planète ». Ce qui s’avère difficilement compatible avec « la croissance », fut-elle dans les « cleantechs »... Il faudrait peut-être penser sérieusement à sortir du cercle vicieux, non ?



[3] Dans « Le 7/9 », France-Inter, 4 septembre 2017

[5] Editions du Seuil, collection Anthropocène, Paris, avril 2014

[13] Deutsche Bank, UBS, HSBC, Crédit Suisse, Mc Kinsey, KPMG, Ernst and Young, Sotheby’s, Suez, Airbus, Swissair, Lufthansa, Roche, Sanofi, Pfizer, Novartis, Eli Lilly, Johnson & Johnson, Solvay, Schindler, Peugeot, Toyota, Lafarge, Holcim, DuPont, BP, Total, British American Tobacco... entre beaucoup d’autres. Source : http://bertrandpiccard.com/conferences-entreprises

Voir en ligne : http://www.iewonline.be/spip.php?ar...

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