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François Gemenne : « Le motif environnemental des migrations n’est pas pris en compte »

Publié le mardi 30 août, par Catherine Calvet

Les migrations et l’exil sont des aventures humaines complexes et difficiles. Dans un atlas lumineux, le chercheur à Sciences-Po raconte ces odyssées en carte. Et dénonce la distinction entre migrants économiques et réfugiés politiques.

Il y a un an, on parlait en Europe de « crise migratoire », les arrivées de migrants avaient augmenté de 85 % par rapport à 2014. Après les naufrages de l’été en Méditerranée, la photo d’Aylan secouait enfin les consciences : appel du Pape, prise de position courageuse de la chancelière allemande, Angela Merkel, sommet européen… Pour le politiste François Gemenne, le problème est surtout mal posé : l’Europe « n’accueille » qu’une infime partie des réfugiés et surtout les débats sont en décalage avec la réalité, les responsables politiques européens sont surtout préoccupés par le tri entre migrants économiques et réfugiés politiques.

Avec Dina Ionesco et Daria Mokhnacheva de l’Organisation internationale pour les migrations, il a publié avant l’été un formidable Atlas des migrations environnementales (Sciences-Po Les Presses), dans lequel ils expliquent combien les migrations sont toujours multifactorielles et surtout bien trop complexes pour être rangées dans des catégories artificielles : les réfugiés sont aussi des migrants (et vice-versa), aucun départ n’est foncièrement volontaire ou forcé. Dégradations environnementales et conflits s’imbriquent souvent.
On estime à 26 millions le nombre de migrants environnementaux. Comment définir la « migration environnementale » ?

Cette notion recoupe un spectre de situations extrêmement large. Cela peut désigner aussi bien des migrations provoquées par une catastrophe naturelle, géologique comme un tremblement de terre, ou hydroclimatique comme les typhons, les sécheresses. Mais à l’opposé du spectre, le terme désigne aussi certaines migrations de confort, comme le tourisme ou une retraite prise au soleil. Ces dernières peuvent avoir des conséquences très diverses. Economiques, bien sûr, mais aussi politiques.

En Floride par exemple, les retraités venus du nord sont nombreux, ce qui en a fait l’Etat américain le plus âgé. Ce changement démographique a eu un impact politique considérable : si la Floride n’avait pas été aussi âgée, on peut imaginer qu’elle aurait voté pour Al Gore à l’élection présidentielle américaine de 2000, et la face du monde en aurait été changée.
Vous soulignez le caractère multifactoriel des migrations qui peine à être pris en compte…

On essaye de faire rentrer les migrants dans une catégorie, selon le motif de leur migration, alors que beaucoup de raisons interagissent avant de mener au départ.

Les facteurs environnementaux étaient davantage considérés à la fin du XIXe siècle dans les premières théories des migrations. Depuis 1945, la lecture des flux est beaucoup plus politique, avec la distinction entre réfugiés politiques, fuyant la guerre, et migrants économiques. Alors qu’on avait auparavant une vision multifactorielle des flux migratoires, on se réfère aujourd’hui à des catégories arbitraires et artificielles, essentiellement à partir du droit international mis en place au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Or notre régime juridique comme nos politiques migratoires sont en décalage complet avec les réalités migratoires actuelles. Le motif environnemental n’est pas pris en compte et la différence entre migration économique et politique est artificielle.
Certaines migrations historiques illustrent bien l’aspect multifactoriel des migrations…

L’exemple de l’exode du Dust Bowl dans les années 30 est assez emblématique. Au départ, c’est une grande sécheresse qui provoque des vents de poussière dans le centre des Etats-Unis, ruinant ainsi toutes les récoltes et forçant les paysans à vendre leurs terres. Mais comme le Dust Bowl frappe en pleine dépression économique, les facteurs climatique et économique vont se renforcer mutuellement, et provoquer un exode massif. La plupart de ces paysans ruinés sont allés en Californie, qui est ainsi devenue, depuis, l’Etat américain le plus peuplé et le plus riche.
Vous évoquez une catégorie dont on parle peu : les populations piégées.

C’est un point aveugle de la question. Les populations les plus vulnérables sont souvent incapables de bouger. Les plus âgés, les moins instruits et les plus pauvres, les plus malades n’ont pas les moyens, et parfois pas la force, de se déplacer. La mobilité mobilise des ressources considérables. Il faut savoir se déplacer, avoir des économies, un réseau, être connecté. C’est vrai pour les migrations en général - on le voit avec les réfugiés syriens - mais c’est aussi le cas après une dégradation de l’environnement. Quand on a évacué La Nouvelle-Orléans avant l’arrivée de l’ouragan Katrina, en 2005, les 60 000 personnes qui sont restées coincées dans la ville étaient majoritairement pauvres et noires : les plus vulnérables et défavorisées.

Le cas du Bangladesh fait figure de cas d’école de ces populations prises au piège, pour plusieurs raisons. D’abord géographiques : 50 % du territoire est en dessous du niveau de la mer, il est donc en première ligne pour la fonte des glaciers de l’Himalaya, et il est sujet à un très grand nombre de catastrophes naturelles. C’est aussi un pays avec une densité de population extrême : 165 millions d’habitants sur un territoire équivalent à un quart de la France. Enfin, il reste aussi un des pays les plus pauvres du monde. Cela constitue trois facteurs de vulnérabilité.
Toujours à propos des points aveugles, vous dressez une carte de la recherche scientifique sur les migrations qui ne coïncide pas avec celle recensant les principaux spots de départ [représentés sur la carte ci-dessus]…

Toutes les régions ne sont pas également étudiées. Les chercheurs ont des contacts plus faciles avec certains pays : soit parce que le gouvernement est favorable à ces recherches, soit par effet d’entraînement, parce qu’il existe déjà des travaux sur cette région (cela donne une profondeur aux nouvelles études). Des programmes de recherche vont donner priorité à des pays plutôt que d’autres, beaucoup dépendent également des canaux de financement. La couverture médiatique peut jouer aussi. Et puis ça dépend aussi des conditions de sécurité, par exemple l’Afrique sahélienne est moins sûre que le Bangladesh. De plus, il y a une vraie démarche volontariste de la part du Bangladesh : la société civile, les autorités et les chercheurs sont très concernés et vont par exemple organiser de nombreux événements autour de la question. La recherche sur les migrations environnementales est très riche, très diverse mais aussi très éparse et segmentée.
Le cas des îles du Pacifique est plus connu…

Là, l’exemple est emblématique : on craint que certains territoires soient engloutis par la mer. Mais, à part la montée des eaux, ces îles sont aussi touchées par d’autres manifestations du réchauffement climatique : des sécheresses, des cyclones, une salinisation des sols… Il existe quantité de stratégies différentes pour contrer cette montée des eaux et le risque d’engloutissement : certains Etats, comme Kiribati, rachètent des terres à d’autres et encouragent la migration de leur population dans le même temps. D’autres îles cherchent à s’adapter sur place, en construisant des digues ou des îles artificielles.
Vous évoquez aussi les retours difficiles après les catastrophes naturelles…

La plupart du temps, le retour est souhaité, mais il est très compliqué à organiser.

On le voit dans le cas de La Nouvelle-Orléans : un tiers des déplacés ne sont jamais revenus, et la reconstruction de la ville après Katrina l’a métamorphosée. A l’opposé, il y a le retour forcé… C’est le cas à Fukushima, où le gouvernement a planifié un retour autoritaire dans des zones qui restent radioactives. Les catastrophes naturelles ne provoquent pas que des évacuations temporaires, et les processus de retour sont loin d’être naturels, ils sont profondément politiques.
Comment les conditions climatiques interfèrent-elles sur les conflits ?

Les deux questions sont souvent liées. Des conditions climatiques qui se dégradent vont rendre difficile l’accès aux ressources. Dans beaucoup de conflits, il y a une forte imbrication entre les facteurs politiques, économiques et environnementaux. C’est très clair en Afrique : la moitié de la population dépend directement de l’agriculture pour sa subsistance. Toute variation de la température ou de la pluviométrie aura donc des conséquences économiques, et se traduira par des pertes de revenus pour au moins la moitié de la population. Toute distinction entre facteurs environnementaux et économiques est absurde dans ce cas. C’est important de le dire : la migration environnementale est toujours aussi une migration politique et économique. On ne peut pas dépolitiser la question de l’environnement.
Le cas des réfugiés syriens a-t-il affaibli la cause des réfugiés climatiques ?

Sans doute un peu, mais opposer les réfugiés syriens aux réfugiés climatiques n’a pas de sens. Dans la crise syrienne, il y a aussi un élément climatique. Le pays a été frappé par une sécheresse sévère entre 2007 et 2011. La pauvreté s’est aggravée, a généré un exode rural important, et le climat social s’est durci. Cela ne suffit pas à expliquer la crise syrienne, et cela ne dédouane absolument pas Bachar al-Assad de ses crimes, mais ce n’est pas complètement étranger non plus. Et la « crise des réfugiés » fait ressurgir la dichotomie, qu’on pensait avoir dépassée, entre migration politique et migration économique. Notamment avec l’accord entre l’Union européenne et la Turquie au sujet des réfugiés, qui repose sur une logique de tri entre réfugiés politiques et migrants économiques. C’est bien sûr une construction artificielle, et la réalité des migrations est infiniment plus complexe.

Recueilli par Catherine Calvet

Atlas des migrations environnementales Dina Ionesco, Daria Mokhnacheva, François Gemenne, Sciences Po Les Presses, 2016.

Voir en ligne : Idées - Libération

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Dernier ajout : 27 septembre.