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Eurostadium chronique d’un hors-jeu démocratique

Claire Scohier – 18 décembre 2017

Publié le lundi 18 décembre 2017, par Claire Scohier

En 2013, les ministres régionaux bruxellois réunis à Ostende décidaient en conciliabule de construire un nouveau stade de foot (et donc de démolir le stade Roi Baudouin) sur le parking C, un terrain de 30 hectares appartenant à la Ville de Bruxelles situé entre les palais du Heysel et le Ring de Bruxelles, en Région flamande. Objectif annoncé : participer à la coupe de l’Euro 2020.

Ce choix opéré hors de tout débat démocratique n’aura de cesse d’être questionné par les acteurs non associés à la prise de décision. Pourquoi construire un nouveau stade de 60 000 places alors que notre bon vieux stade Roi Baudouin, qui date des années 90, se combine avec une piste d’athlétisme prisée pour le Mémorial Van Damme, offre 50 000 places et a connu une rénovation de 60 millions d’euros il y a 17 ans pour participer à l’Euro 2000 ? Le Royal Sporting Club d’Anderlecht (RSCA) sera-t-il d’accord de migrer dans le nouveau stade, seule condition (nécessaire mais pas suffisante) pour espérer une éventuelle rentabilité de l’infrastructure ? La Région flamande souhaitera-t-elle accueillir le stade sur son territoire et, si oui, à quelles conditions ? La Région wallonne verra-t-elle d’un bon œil que le stade national soit situé en Région flamande ? Comment compenser les 10 000 places de parking sises sur le terrain convoité ? La Belgique compte déjà six stades de foot qui soutiennent la comparaison au niveau européen. Pourquoi est-il si urgent de créer à la va-vite un nouveau stade, sans prendre le temps de chercher une implantation adaptée, alors que la coupe d’Europe a lieu tous les 4 ans ?

La Ville de Bruxelles et la Région avanceront main dans la main en se gardant bien de fournir des réponses trop précises à ces questions et surtout à celle concernant le financement de l’opération. La parade consiste à crier haut et fort que le stade ne coûtera pas un euro aux pouvoirs publics. Un argument de pure façade quand on sait que le terrain proposé au promoteur Ghelamco est propriété de la Ville et qu’elle le met à disposition sous bail emphytéotique de 99 ans contre un canon symbolique de ... 1 euro ! Sans compter l’accord entre la Ville et le promoteur Ghelamco en vertu duquel la première versera, durant 60 ans, 5 millions d’euros/an pour quelques avantages cosmétiques, soit un engagement financier total de 300 millions d’euros majoré de l’indexation. Obnubilés par leur volonté de participer à l’Euro 2020, nos édiles se sont livrés pieds et poings liés aux appétits du promoteur. Aujourd’hui, alors que le projet de stade a plus que du plomb dans l’aile, tout le monde y va de son refrain sur les conflits communautaires et sur l’incapacité de la Belgique à pouvoir encore monter des projets d’envergure « nationaux ». La N-VA est pointée comme responsable de tous les maux. Sans vouloir dédouaner celle-ci de ses responsabilités dans l’affaire, ni faire l’impasse sur les tractations immobilières qui se tiennent en coulisses entre Ghelamco et le directeur du FC Brugges, il faut rappeler les responsabilités de ceux qui d’emblée ont pensé un projet qui n’avait rien de national et ne reflétait nullement l’intérêt général.

À la base du projet, le souhait obsessionnel d’Alain Courtois (MR), échevin des sports à la Ville de Bruxelles, de participer à la coupe de football combiné au souhait de la Ville de se débarrasser du stade Roi Baudouin qui gêne le développement du projet immobilier Neo porté par le PS (un centre commercial de 72 000 m², plus de 700 logements, un centre de congrès de 3 500 places). Le deal se réalise par une alliance PS-MR : le MR apporte son soutien au projet Neo et en contrepartie le PS soutient le projet d’un nouveau stade. La cheville ouvrière du projet : Ghelamco, promoteur du stade de Gand.

Un projet hors cadre

Pour valoriser le terrain mis à disposition par la Ville de Bruxelles, Ghelamco s’éloigne totalement de l’appel d’offre qui se limite à la construction du stade, rentabilité oblige, pour prévoir un projet de 700 000 m² combinant un mystérieux campus dont personne n’identifie clairement la finalité, 24 000 m² de services et 78 000 m² d’horeca. Ce faisant, le promoteur fait aussi fi des balises posées par le Vlaams Strategisch Gebied rond Brussel (VGSB) qui prévoit pour la zone un maximum 50 000 m² de loisir et 20 000 m² pour le bureau. Ces limites visaient à empêcher l’asphyxie du ring et de l’A12 (voir ci-dessous) et à tenir compte des développements à venir du projet Neo. L’étude d’incidences du VGSB anticipait en effet sur les risques avérés de trafic supplémentaire généré par les multiples projets à proximité du plateau du Heysel (le centre commercial Uplace, recalé plusieurs fois pour des problèmes de mobilité et le projet Neo). Elle concluait que tous les investissements supplémentaires prévus (élargissement du R0, routes parallèles le long du R22, élargissement de l’autoroute A12, développement du RER, ligne Diabolo, mise en œuvre intégrale des lignes interrégionales de bus et du tram tangentiel le long du R22,...) seraient insuffisants pour absorber cet accroissement.

Conscient de cette entaille, le promoteur a tenté de faire rentrer son maxi-projet au chausse-pied en camouflant l’ampleur du projet à l’aide de calculs complexes qui n’ont convaincu ni les associations attentives à l’évolution du projet ni le fonctionnaire de l’administration de l’aménagement urbain du Brabant flamand. Pour Ghelamco, les surfaces du stade n’étaient comptabilisées dans les fonctions de loisir que les jours de match et disparaissaient des superficies à prendre en compte les autres jours.

Or, compte tenu de son emplacement connecté au Ring et vu le grand nombre de places de stationnement prévues, ce « projet multifonctionnel » allait constituer un aimant à voitures. Avec ses 11 000 places, le projet était catapulté dans le top 5 des plus grands parking du monde. En Europe, les stades de football semblables s’accompagnent d’une capacité de stationnement de 3 000 places comme à Wembley. Des stades historiques tels que le Parc des Princes (Paris) ou Camp Nou (Barcelone) n’ont, eux, aucun parking. À Lille, le stade nouvellement construit Pierre Mauroy est doté de 3 500 places. Par contre, leur accessibilité en transport public est sérieusement pensée.

L’étude d’incidences de l’Eurostadium aurait dû analyser un scénario de mobilité examinant d’une part l’effet cumulatif sur les flux du R0 et de la A12 du futur stade à l’occasion d’un match de dimension internationale avec les trois projets de centres commerciaux Neo, Uplace et Docks (qui a ouvert ses portes, il y a un an) et, d’autre part, l’effet cumulatif des événements susceptibles de s’organiser simultanément : un grand match, un concert dans le Palais 12 et une foire internationale de réputation mondiale. S’y ajoute le scénario possible d’un grand congrès vu que la phase 2 du projet Neo englobe la création d’une salle de congrès de 3 500 places. Chacune de ces infrastructures diminuerait en rentabilité si son agenda était bloqué en raison de combinaisons jugées impossibles pour parer aux problèmes de mobilité. Les promoteurs tablaient sur une gestion rationnelle des agendas mais celle-ci n’existe pas à l’heure actuelle et la multiplication des événements sur le site ne fera que complexifier ce défi. 50 événements annuels, soit un par semaine, devraient au minimum être prévus sur le site du stade pour assurer sa rentabilité. Ils se télescoperaient inévitablement avec d’autres grands événements sur le plateau du Heysel.

L’option de la rénovation : l’alternative qui gêne

Alors que le projet d’Eurostadium est aujourd’hui presque mort et enterré, l’idée de rénover le bon vieux stade Roi Baudouin refait surface [1] alors que quelques semaines plus tôt elle était inaudible. Les pouvoirs publics n’ont jamais commandé d’étude permettant d’étudier sérieusement le scénario de la rénovation du stade qui aurait permis de réaliser un arbitrage en connaissance de cause. Seule une étude du bureau d’architecture Goedefroo, cataloguée N-VA, et dès lors décrédibilisée, a circulé, laquelle estimait le montant d’une rénovation conforme aux normes de l’UEFA avec 60 000 places à 120 millions d’euros.

La Ville n’a jamais prêté beaucoup d’attention à cette alternative, soucieuse qu’elle était de se débarrasser d’un stade difficilement compatible avec l’épanouissement du projet Neo, préférant passer le stade Roi Baudouin au bulldozer afin de valoriser le foncier ainsi libéré. C’est pourquoi elle taxe ceux qui critiquent le nouveau stade et le projet Neo d’être en cheville avec la N-VA, communautarisant ainsi systématiquement le dossier, ce qui lui permet de ne pas répondre aux critiques de fond et aux arguments soulevés.

Les motifs pour ne pas approfondir ce scénario se sont donc amoncelés avant même que toute étude susceptible d’objectiver la question soit réalisée. L’étude d’incidences de l’Eurostadium écartait du revers de la main l’hypothèse mal-aimée : une rénovation du Roi Baudouin dans les délais pour être conforme aux normes UEFA serait trop coûteuse. À y regarder de plus près, cette affirmation est loin d’être démontrée dès lors que l’on sait que les charges publiques de l’Eurostadium s’élevaient au final à plusieurs centaines de millions d’euros [2], qu’il faut en outre y intégrer les coûts liés à la perte de la piste d’athlétisme qui accueille le Van Damme et, pour être exacte, le coût du terrain mis à disposition gratuitement par la Ville au promoteur.

L’autre argument opposé était que la rénovation serait à charge des pouvoirs publics et ne pourrait pas être confiée au privé. Pourtant, depuis le fiasco de l’Eurostadium, le développeur Besix a fait savoir qu’il pourrait rénover le stade Roi Baudouin, créer 45 000 places avec des loges tout en gardant la piste d’athlétisme pour 200 millions d’euros. Pour autant, l’option d’une rénovation par les pouvoirs publics ne devrait pas être écartée d’emblée.

Dans une optique qui vise à limiter au maximum l’accessibilité voiture au profit d’un accès par les transports en commun, le vélo et les pieds, le stade Roi Baudouin est d’évidence une meilleure solution. Rénover le stade actuel permettrait de maintenir le stade en Région bruxelloise, de garder sa proximité avec la station de métro, de préserver la piste d’athlétisme, de faire de sacrés économies et de réduire sérieusement les nuisances à l’égard des riverains.

Des citoyens hors-jeu

Outre ces incohérences, la gouvernance du projet n’a jamais brillé par sa transparence que ce soit au niveau de son montage financier mais également dans sa soumission au débat public. Ainsi, fin 2016, le dossier était mis à l’enquête publique en pleine vacances de Noël. Soit clairement le meilleur moment pour une consultation publique sur un méga-projet urbanistique de plus de 600 000 m² risquant d’évidence de bouleverser le cadre de vie des riverains.

Mais c’est d’emblée que l’affaire s’était mal emmanchée. L’enquête publique sur le projet de cahier des charges de l’Eurostadium avait démarré en plein milieu du mois d’août 2015, à cheval sur la rentrée. Outre ce timing peu propice à la consultation, les habitants et associations avaient souligné l’échelle trop restreinte de la consultation publique. En effet, seules les communes de Grimbergen et de Wemmel avaient mis le dossier à l’enquête. La Ville de Bruxelles n’avait pas jugé utile de le faire bien que son territoire soit sérieusement impacté par le projet vu son implantation quasi transfrontalière.

Lors d’une réunion d’information qui s’était tenue sur son territoire, la Ville avait même été jusqu’à affirmer que le dossier ne pouvait pas être mis à l’enquête sur son territoire dès lors qu’il était implanté en Région flamande. Une façon de mener les citoyens en bateau puisque l’accord de coopération du 4 juillet 1994 entre la Région flamande, la Région wallonne et la Région de Bruxelles-Capitale concernant les échanges d’informations relatives aux projets ayant un impact trans-régional sur l’environnement prévoit qu’il appartient au Gouvernement de la Région susceptible d’être affectée par le projet d’organiser une enquête sur son propre territoire.

On aurait pu penser que la Ville avait fait amende honorable sur ce point quand les demandes de permis d’environnement et d’urbanisme du projet de stade ont, en 2016, bien été mises à l’enquête publique sur son territoire. Mais force est de constater que cette consultation restait de façade. En effet, le 20 décembre 2016, Inter-Environnement Bruxelles s’adressait au service d’urbanisme de la Ville pour obtenir une copie digitale du dossier, en accord avec la pratique instituée depuis de nombreux mois. Sans réponse, IEB réitéra sa demande le 28 décembre. Le service d’urbanisme fit savoir qu’un juriste était en train d’analyser le dossier aux fins de savoir quelles étaient les pièces pouvant être fournies aux habitants. Deux jours plus tard, IEB recevait un courrier de la commune l’invitant à s’adresser à la commune de Grimbergen.

Dans le même temps, des habitants s’adressaient à la commune de Grimbergen et se heurtaient à des difficultés similaires. Contrairement aux procédures en vigueur, Ghelamco, le promoteur du projet aurait invoqué des questions de sécurité pour interdire toute prise de copie du dossier ou toute transmission électronique de celui-ci. On s’étonnera de l’argument de la sécurité dès lors que l’enquête publique concernant le projet de prison à Haren, dossier pourtant hautement sensible, n’a pas donné lieu aux mêmes précautions et que des copies du dossier furent transmises aux habitants sur demande.

Outre ces difficultés d’accès hypothéquant sérieusement la qualité de la consultation (difficile de consulter dans les bureaux de la commune 1 600 pages de dossier), s’ajoute le fait qu’aucune pièce du dossier n’ait été traduite en français, langue d’un nombre très conséquent de riverains se trouvant donc dans l’impossibilité de comprendre les pièces du dossier. Sur ce point, pas d’excuses possibles puisque la commune de Wemmel impactée par le projet est une commune à facilités et l’enquête avait lieu aussi du côté de la Région bruxelloise. Le cahier des charges du projet de MER (étude d’incidences) portant sur le même dossier avait bien été traduit en français lors de l’enquête publique de 2015.

Dans cette affaire, la commune de Grimbergen finit par rendre un avis défavorable obligeant Ghelamco à réintroduire une nouvelle demande de permis. Cette dernière fut mise à l’enquête publique en octobre 2017 dans des conditions d’accès toutes aussi défaillantes : documents non traduits et uniquement consultables sur place. Ce qui n’empêcha pas 1 275 citoyens et associations de transmettre leurs objections au projet. Il est vrai qu’outre son manque de transparence, le projet pêchait par de nombreuses nuisances urbanistiques.

L’échec de l’Eurostadium est une histoire de conflit communautaire, certes, mais faut-il au final regretter que ce dernier ait coulé un projet démesuré et coûteux mené sans respect des règles du jeu démocratique ? Un projet dont le seul but initial était de servir des intérêts singuliers d’édiles politiques réduisant l’aménagement du territoire à un terrain de jeu immobilier et s’entêtant au lieu d’écouter la multitude des signaux d’alerte car derrière le nouveau stade se cache un autre projet, le rêve immobilier de Neo.

Notes

[1Cette option est aujourd’hui soutenue par le MR, la NVA, les Verts et DéFI.

[2Voir notre article : « Eurostadium : des millions pour un donut ! ».

Études et analyses 2017

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Dernier ajout : 19 décembre.