Inter-Environnement Bruxelles

Et maintenant un exercice : le pic du pétrole

Article publié le 12 octobre 2011.
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Quand vous discutez de Bruxelles avec votre voisin, de quoi parlez-vous ? Du marché du coin peut-être, de la voisine, des platanes, de ces “biesses” de politiques, de l’urbanisme, des embouteillages, enfin bref de tout ce qui peut faire la vie de la ville sans doute. Alors maintenant, un petit exercice pour se dégourdir les neurones.

Bruxelles sauce pétrole

Penchez-vous sur votre ville, Bruxelles, et identifiez toutes les situations où le pétrole y est nécessaire. Exemples : à Bruxelles il faut du pétrole pour... construire des maisons, des écoles, des bureaux, des commerces (le ciment, le béton, les camions), pour chauffer ces bâtiments (le fioul), pour se déplacer (voiture, bus, pétrolette). Il faut aussi du pétrole pour s’habiller puisqu’on ne produit pas de textile et qu’il faut bien l’amener jusqu’ici (par camion) et que d’ailleurs la plupart des textiles contiennent de nos jours des dérivés de pétrole comme le nylon. Il faut aussi du pétrole pour manger parce que la capitale importe pour ainsi dire toute sa nourriture et que l’agriculture européenne consomme 10 calories d’énergie fossile pour produire une calorie alimentaire (fertilisants, pesticides, machines, transport, etc). Pour travailler, il faut toujours du pétrole : pour faire tourner les usines ou construire les ordinateurs, par exemple. Penchez-vous bien sur votre ville, vous verrez que, bien que l’on ne le voit pas et que l’on en parle peu, le pétrole y est partout.Pourtant il y a un hic, pardon, un pic.

Les productions cumulées de tous les gisements de pétrole prennent la forme d’une courbe en cloche dont le sommet représente le pic du pétrole. Pour les pétroles conventionnels, ce pic a été franchi en 2006.
(Source : article Pic pétrolier de Wikipédia en français)

Croissance, pic, décroissance

Que ferait-on si le pétrole devenait hors de prix ou s’il venait à manquer ? Pour se faire une idée, il suffit de relire la rapide énumération ci-dessus et considérer que ces actions deviennent trop chères, voire impossibles, par manque de carburant. Eh bien si ça n’est pas encore le cas, sachez que ce scénario qui n’est pas de tout repos va devenir réalité bientôt. On n’en parle pas trop à la radio à la télé et dans les journaux remplis de pub pour les voitures, mais c’est un fait : nous arrivons au moment où le pétrole pas cher et abondant, c’est fini. Ce sont les géologues qui nous l’expliquent, le pic du pétrole n’est pas devant nous, nous l’avons déjà franchi, et ce, depuis 2006 (voir schéma). Késako ce pic ? C’est le moment où la production de pétrole au niveau mondial a atteint son maximum et commence à décroître inexorablement parce que les gisements s’épuisent et ne sont pas renouvelables à l’échelle du temps humain. L’exploitation industrielle de l’or noir a commencée il y a environ deux siècle, aujourd’hui l’humanité brule 87 millions de barils de 159 litres de brut chaque jour. Forcément ça ne peut pas durer.

Comme le monde entier continue de vouloir toujours plus d’or noir, forcément les prix vont monter, beaucoup. Forcément ensuite, il n’y en aura plus assez pour tout le monde, et des pénuries apparaîtront donc. La nature ne fait pas de sentiments, c’est bien connu ?

Comment va-t-on faire à Bruxelles, où le pétrole est partout ? Il est plus que temps de se préparer, en commençant par croire à ce que l’on sait, c’est-à-dire à ne plus nier l’évidence de l’absence d’avenir d’une ville qui repose sur le pétrole. Concrètement, quelles solutions ? Impossible de construire une ville nouvelle sur l’ancienne ni de changer toutes les voitures, encore moins d’espérer remplacer le pétrole par une solution miracle parce qu’il n’y en a pas.

Ce que l’on peut faire, par contre, c’est nous organiser pour augmenter notre aptitude collective à résister à un choc puis à rebondir. Les solutions sont aussi nombreuses que les problèmes à venir, elles passent à coup sûr par la solidarité et la construction de la ville avec l’ensemble de ses composantes. Exemples : faire pousser des légumes et des arbres fruitiers partout en ville, cultiver à nouveau la tradition du jardin ouvrier et réserver une ceinture verte autour de Bruxelles pour remplir trois fois par jour plus d’un million d’estomacs. Lutter pied à pied contre la bagnole qui est non seulement un désastre social et écologique mais en plus un obstacle aux solutions que sont les potagers et les trams notamment. Et la question des transports est de tout évidence cruciale, ne fût-ce que parce qu’une ville auto-suffisante est une absurdité théorique et qu’il faut donc assurer des échanges avec l’extérieur.

Canallons !

De ce point de vue, le canal et le port de Bruxelles, c’est l’avenir : une liaison par voie d’eau qui permet d’acheminer personnes et biens à des coûts énergétiques nettement moindres que par voiture et camion, c’est précieux. Une grande péniche comme celles qui naviguent sur le canal permet de retirer de la route jusqu’à 200 camions à charge pleine et d’éviter ainsi des tonnes de rejets de CO2 dans l’atmosphère. En tenant compte que bon nombre de camions roulent à vide pour une partie de leur trajet, ce sont près de 540 camions qui sont évités grâce à un seul bateau. Imaginez les centaines de milliers de poids lourds que l’usage du canal permet d’éviter sur les routes de Bruxelles... Reconnecter le port au réseau ferré local permettrait d’assurer un nœud de communication et d’échanges résistant à la nouvelle donne énergétique.

Le pic du pétrole, c’est le retour du canal vers le futur.

Et c’est maintenant que ça se passe comme vous l’avez lu dans votre “Plouf” : pas question de laisser le canal et ses berges être confisqués par une alliance entre les pouvoirs publics et une clique de promoteurs-bétonneurs qui ne visent que la rentabilité immédiate. Leur représentation fossilisée d’un monde qui se termine sans qu’ils ne le sachent encore ne peut pas rester le moteur de la politique bruxelloise. Tous au canal ! On veut des bateaux, des trains, des potagers, de nombreux accès publics. Voilà donc le dernier exercice, pratique, de ce court article : à l’abordage !