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Maux croisés

Entre stade et marina : du win-win au win-lose

Publié le mardi 27 mars 2018, par Claire Scohier

David Harvey, chercheur américain ayant remis au goût du jour la pensée lefebvrienne sur le droit à la ville, parle du modèle de ville entrepreneuriale pour les villes qui prônent un développement urbain à visée spéculative, où le secteur public prend les risques et le secteur privé récupère les bénéfices. [1] Le win-win annoncé haut et fort par ces villes se transforme bien souvent en win-lose. Voici un tour de la question autour d’un stade et d’une marina.

En 2012, IEB se saisissait du concept de droit à la ville, lequel vise notamment à construire celle-ci en donnant le primat à la valeur d’usage des éléments qui la composent sur leur valeur marchande. [2] Mais force est de constater que les leitmotivs de participation citoyenne et d’urbanisme durable, laissant croire à la victoire de la première sur la deuxième, relèvent aujourd’hui plus d’un slogan. Celui-ci occulte une stratégie de développement s’arrimant essentiellement à un principe de compétitivité entre villes.

Ces dernières sont désormais réduites à n’être plus qu’un produit défini par la valeur d’échange qui s’articule autour de la rente foncière.

Tandis que d’autres grandes villes ont démarré leur mue dans les années 80, c’est avec un peu de retard que Bruxelles est rentrée dans la danse des grandes métropoles, des villes dites globales, pour se mettre en quête de réserves foncières prêtes à accueillir de vastes projets immobiliers.

La parade consiste, à l’aide de pratiques de city marketing, à attirer des capitaux (marchands, financiers, humains, informationnels…) en se dotant notamment d’équipements urbains garantissant l’attractivité du territoire (salles de spectacle, musées d’art contemporain, centres de congrès, stades de foot, shopping mall…). [3] Émerge une dynamique managériale de la ville, par l’intégration progressive des acteurs économiques dans la conception des politiques urbaines. De nouvelles coalitions gouvernent désormais une ville où la volonté publique s’exerce par l’intermédiaire de partenariats public-privé prenant des formes diverses. Une ville qui vise la construction spéculative d’un site plutôt que l’amélioration des conditions de vie au sein du territoire concerné. Une ville qui privilégie l’urbanisme par projet au détriment de l’aménagement global, et l’image au détriment de la substance. En apparence, ces pratiques peuvent parfois donner l’illusion de résoudre des problèmes urbains, mais jamais très longtemps ; la concurrence urbaine transforme vite la fête éphémère en océan de dettes. [4] En effet, combien peut-il y avoir de centres de conférence, de stades, de parcs d’attraction, de ports de plaisances et de centres commerciaux spectaculaires ? Mais ces projets satisfont la logique électorale car ils sont porteurs de bénéfices politiques à court terme, en permettant de détourner l’attention des problèmes économiques et sociaux plus profonds.

Sur le long terme, l’épreuve des faits démontre cette caractéristique principale : si le projet « marche », les bénéfices seront privatisés, s’il est un échec, les pertes sont alors socialisées.

Claire Scohier
Inter-Environnement Bruxelles

Notes

[1M. Rousseau, « David Harvey contre la ville-entreprise », in Villes contestées. Pour une géographie critique de l’urbain, Les prairies ordinaires, 2014, p.90.

[2« Le droit à la ville », Bruxelles en Mouvements n.259-260, octobre 2012 : www.ieb.be/-Bem-259-260-.

[3Lire entre autre M. Van Criekingen, « La ville est un champ de bataille », Revue Lava, n°3, 2017, p.5-17.

[4D. Harvey, « Vers la ville entrepreneuriale. Mutation du capitalisme et transformation de la gouvernance urbaine », in Villes contestées. Pour une géographie critique de l’urbain, Les prairies ordinaires, 2014, p.119.

Bem n°293 - Mars-avril 2018

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Dernier ajout : 15 novembre.