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Rencontre avec Nordine, de Caméra Quartier

Publié le jeudi 6 octobre, par dewey

« Caméra Quartier », c’est une série de sketches filmés – publiés sur YouTube à partir de 2012 – et qui racontent avec humour et auto-dérision la vie au Nord de Schaerbeek. A la base du projet se trouve Waldo, alias Nordine. On lui a donné rendez-vous cet été au croisement de la rue de la Reine et de la rue du Progrès. On s’est installé autour d’une table et on lui a demandé de nous parler de l’origine du projet. Il nous a répondu franchement, en faisant le lien avec son histoire personnelle. D’emblée, il nous a parlé de son adolescence dans les années 1990, dans le quartier de la place Pogge. A un jet de pierre de la place se trouvait une maison communale laissée aux mains de Roger Nols, bourgmestre d’extrême droite. Un climat de racisme décomplexé régnait alors sur la commune.

Parfois – explique Nordine – on se faisait contrôler plusieurs fois sur une même journée par les patrouilles de police en Golf-GTI. « Quand elle t’embarquait, c’était pas pour te lire tes droits mais plus pour te caillasser, te frapper. (…) On nous tapait avec des bottins, pour ne pas laisser de traces ». En même temps – c’est vrai – lui et ses potes n’étaient pas des anges. Ils faisaient partie de cette génération d’ados, attirés par la culture de gangs, qui imitaient les dealers de la place et commettaient des petits larcins dans les quartiers riches. En amont du parc Josaphat traînait un bande de gangsters d’un tout autre calibre et qu’en tant qu’adolescents ils cherchaient à prendre pour modèles. La drogue et les vols c’était, pour eux, une façon de se faire de l’argent rapidement, beaucoup d’argent.

Et puis, il y a eu une rencontre : « Il y avait un ancien animateur qui s’appelait Suliman, qui travaillait dans le quartier, à Schaerbeek. Et, lui, il savait qu’on était dans le business : il savait où on dealait, où on allait faire des cambriolages. On n’était pas des violents à aller braquer une banque où quoique ce soit, mais on faisait quand même des trucs qui étaient dangereux. Et, on était tellement lancés là-dedans que tout ce qui nous importait c’était l’argent ». « C’est une pente » poursuit Nordine. « Plus tu es dégoûté, plus tu as envie de t’enfoncer. Mieux tu te sens, plus tu as envie de sortir de la merde ». à être sortis de la merde grâce à ces premiers éducateurs, ces premiers animateurs (…). On essaie d’agir de la même façon qu’ils le faisaient à l’époque. » C’est après cette rencontre qu’est venu le déclic.

Crédit Photo : Habiba Temsamani

Crédit Photo : Habiba Temsamani

Nordine se souvient : » Suliman est venu me chercher un jour pour me dire : écoute, il y a un projet, il faut que tu t’inscrives, il faut absolument que tu le fasses, tu vas voir, tu ne vas par le regretter. Quand j’ai proposé ça à mes potes, il y en avait deux qui étaient intéressés, sur la douzaine ou la quinzaine. Pour finir, on s’est retrouvé à trois à faire cette formation. On est partis dix jours dans les Ardennes. On a fait une formation CEMEA. Quand ont est revenu … on ne voulait pas revenir en fait, tellement on a découvert des trucs qu’on ne connaissait pas. On a bougé du quartier. On s’est retrouvé ailleurs. On a rencontré des gens qu’on n’a pas l’habitude de rencontrer. Le fait de revenir (à Schaerbeek) et de voir qu’il y a eu une rafle dans le quartier et que tes douze potes qui sont restés ici se sont fait attraper, là, tu commences à réfléchir. Et, tu te dis : oui, si je n’avais pas accepté ça, j’aurais été parmi ces douze potes, tu vois. Ceux qui se sont fait attraper. Et, c’est là que tu te dis. Purée, c’est un signe. Alors tu te dis : ‘on m’a aidé de cette manière’. Et tu as envie de faire pareil (…). Ce qui nous a donné envie de faire ce métier, c’est de voir que les anciens nous ont sortis de là. Ils recadraient les jeunes. Ils ont instauré un mode de fonctionnement qui a marché puisqu’on est beaucoup à être sortis de la merde grâce à ces premiers éducateurs, ces premiers animateurs (…). On essaie d’agir de la même façon qu’ils le faisaient à l’époque. »
Les débuts de ‘Caméra Quartier’

Au début des années 2000, Nordine suit une formation en animation et éducation physique (à l’école Frans Fisher). Il enchaîne ensuite des petits boulots, travaille pour une administration communale, sort un album de rap, tout en faisant un bachelier comme ‘éducateur spécialisé et accompagnement psycho-éducatif’. « Après, poursuit-il, par observation à partir de ce qui se passe dans le quartier aux alentours de la Place Pogge, avec les jeunes, on s’est dit, ‘franchement, il y a beaucoup de points positifs qu’on peut montrer’ (…). Il y a plein de choses pas mal dans le quartier. On pourrait le mettre en vidéos (…). C’est là qu’on a eu l’idée de prendre la nouvelle génération de jeunes et d’imaginer (ce qui se passerait) si les jeunes de cette génération avaient eu les éducateurs que nous on a eu ; qui étaient des grands frères et qui pouvaient de temps de temps te donner une « gifle pédagogique », on appelait ça. Ils pouvaient de temps en temps te recadrer, tu vois (…). Alors, on a commencé à imaginer un mélange entre la génération d’avant et la génération d’aujourd’hui. Et ça a donné Caméra Quartier ».

Extrait de Caméra Quartier (S01E02, "Une enroule de camps")

Extrait de Caméra Quartier, S01E02, « Une enroule de camps »

« La plupart des trucs qu’on a mis dans nos vidéos, c’est des trucs qu’on a vraiment vécu avec les animateurs (…). L’animateur qui te dit : on va aller en forêt et puis une fois en forêt l’animateur se casse. Débrouillez-vous, retrouvez la route du chalet, alors qu’on est à 15 km du chalet. Ce qu’on a vécu là, on ne pourra jamais l’oublier. Il y en a certains qui vont dire ‘c’est dégueulasse’. Eux il savaient qu’avec des jeunes comme ça c’était ce qu’il fallait faire ». Après Suliman et les « éducateurs de l’époque », il y a eu d’autres rencontres décisives pour Nordine comme la rencontre de l’équipe du Théâtre Maât – qui a l’habitude de travailler avec des éducateurs de rue, lors de ses ateliers – et de celle d’Océan Nord leur ont permis de s’essayer au jeu d’acteur et à la mise en scène… et de réaliser que le théâtre « c’est quelque chose qu’on fait tous les jours, parfois sans le savoir ». Créer du lien, des rencontres, des discussions, des éclats de rire autour de scènes de la vie quotidienne c’est aussi permettre aux jeunes de faire du lien autrement : à tout le moins, autrement que par les smartphones et les médias sociaux : « Il y a le problème de Facebook, l’éducation aux médias c’est très important. Aujourd’hui, une journée sans téléphone et tu te sens seul au monde. ».

‘Caméra Quartier’, aujourd’hui

L’équipe de Caméra Quartier qui entoure Nordine propose essentiellement de l’initiation à la vidéo. Les prochains projets de Caméra Quartier : lancer une activité de soutien scolaire et peut-être même une maison de quartier sur la place Pogge, pour y créer des rencontres, du lien social et de nouvelles formes de solidarités entre habitants. « Dans le quartier de la place Pogge, le gros problème c’est qu’il n’y a pas de comité de quartier. (…) Ici, ils viennent faire des travaux, les gens se plaignent mais il n’y a pas de comité de quartier, personne ne se réunit pour faire une lettre, ou une pétition. C’est ce qui manque. C’est vraiment ce qui manque. C’est ça qui est dommage. (…) On habite ensemble, mais, voilà, sans plus. Maintenant ce qui est bien c’est que les jours de fête comme la Noël ou la fin du Ramadan, les gens se rencontrent automatiquement dans le quartier. On distribue des gâteaux aux voisins etc. ».

Là-dessus, on a demandé à Waldo de nous parler de la façon dont le climat actuel de psychose sécuritaire était vécu par les jeunes qu’il côtoie au sein de l’association. « Au départ c’était très mal vécu – explique-t-il – c’est pour ça que l’on a voulu faire une vidéo sur ça. C’est exagéré, on ne peut plus sortir de chez nous ou quoi, c’est quoi ça ? (…) On se retrouve, un groupe de quatre ou cinq jeunes et on nous demande de nous séparer parce qu’on forme des attroupements’. C’est pas normal ». Et, il y a surtout la peur de l’amalgame. Il y a une grande communauté musulmane chez nous à Schaerbeek. Et ils ont peur des amalgames. « ça n’a rien à voir avec notre religion et tout ça ». Heureusement avec les temps, les amalgames – bien qu’ils soient encore présents – ont diminués (…) ». Le but des responsables de ces attentats, dont les musulmans sont les premières victimes – précise Nordine – c’est de « rompre le confiance entre les musulmans qui vivent en Occident et les ‘Belges de souche’ on va dire ». Les médias font souvent des amalgames, poursuit Nordine. « Ils n’utilisent pas des mots qu’il faut ; des mots qui sont mal pris après, mal perçus par les jeunes. (…) Alors, on a détendu un peu l’atmosphère par la capsule vidéo qu’on a faite. On s’est dit : on va jouer un peu le même jeu que les médias. On va faire un truc pour contrer cette psychose. Et ça a bien marché parce que la plupart des gens qui nous ont mis des commentaires nous ont fait : « c’est notre rayon de soleil de la journée » ou « Quand on voit que les gens font encore de l’humour par rapport à ça, ça montre que les gens sont encore heureux de vivre ici »

Texte : Mathieu Simonson & Habiba Temsamani
Photo : Habiba Temsamani

Voir en ligne : http://www.ezelstad.be/2016/10/05/r...

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Dernier ajout : 5 décembre.