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Bruxelles amnésique : balade sur les traces de son passé colonial

Publié le mardi 14 juin, par dewey

Au centre de recherche sur la (dé)colonisation du Congo, j’ai fait la connaissance de Philip qui m’a parlé de Patrice Lumumba et de la difficulté qu’il y a à faire référence à cet homme au sein l’espace public bruxellois. C’est curieux qu’il soit encore si difficile d’honorer la mémoire du héros de l’indépendance africaine , quand ont sait le nombre de rues, de parcs et d’avenues qui portent encore aujourd’hui les noms des anciens colons.

Philip Buyck est un philologue et philosophe anversois passionné par l’histoire du Congo. Il y a de cela une dizaine d’années, il a eu l’idée de rassembler les ouvrages relatifs à la colonisation et la décolonisation du pays. Sa collection qui comprend aujourd’hui des milliers de documents – ouvrages académiques, revues de propagande coloniale, biographies, pamphlets et vieux journaux – se trouve dans une maison de la Rue de la Tulipe, non loin de le rue Longue Vie. Une mine d’or.

Sous le haut plafond, percé d’un large puits de lumière, se dressent une vingtaine d’étagères en bois pleines à craquer. Sur une table basse, au milieu de la pièce, trône une dent géante. « La dent de Patrice Lumumba ». Après en avoir découpé le corps, le chef de la police du Katanga Gérard Soete eut l’idée étrange de conserver deux de ses dents, ainsi qu’une ou plusieurs phalange. « Des trophées » avouera-t-il des années plus tard, lors qu’un entretien accordé au sociologue Ludo De Witte. La famille du défunt attend toujours qu’on les leur restitue et que les personnes responsables de son assassinat soient traduits devant la justice belge.

Lumumba, absent de l’espace public

Au sol, se trouve une plaque de rue où sont inscrits – en lettres manuscrites blanches sur fond bleu – les nom et prénoms du héro de l’indépendance congolaise. Philip m’explique que depuis quelques années, un collectif local tente de faire apparaître ce symbole de la lutte pour l’indépendance du Congo au sein de l’espace public : une « Place Patrice Emery Lulumba », derrière le parvis de l’église Saint-Boniface. En mai 2013, la demande introduite au Conseil communal d’Ixelles a été rejetée. Le 30 juin 2016, à l’occasion du 66ème anniversaire de l’accession du Congo à l’indépendance, le comité d’habitants compte bien renouveler sa demande.

leopold II
Action de Labo vzw (2015)
Action de Labo vzw (2015)

Le mutisme et la crispation qui règnent à Bruxelles autour de la mort de Lumumba tient sans doute au fait que la tâche d’en raconter l’histoire a été confiée à des acteurs qui – trop impliqués dans les événements eux-mêmes – ont eu un intérêt évident à en rendre compte de façon lacunaire. Le diplomate Jacques Brassinne, impliqué dans les événements de 1961, continue par exemple à être présenté dans certains médias comme un politologue expert de la mort de Lumumba. La présidence du Conseil d’Administration de la plus grande institution culturelle de la ville (BOZAR) a quant à elle été confiée à Etienne Davignon, homme d’affaire et diplomate belge également impliqué dans les événements de 1961. Peut-on sérieusement imaginer que la présence de ce personnage à cette position précise, dans le CA de BOZAR, soit sans effet sur la façon dont la CINEMATEK choisit de relater l’histoire congolaise ? Tout cela contribue à expliquer que la culture bruxelloise d’aujourd’hui soit encore emprunte des traces de l’esprit colonial, comme le reconnait à mots couverts le directeur du Musée Royal d’Afrique Centrale (MRAC), musée aujourd’hui en cours de rénovation.

« Souvent on nous appelle le dernier musée colonial du monde. L’exposition est extrêmement datée. C’était encore la vision de la Belgique sur l’Afrique d’avant 1960. Il fallait absolument devenir un musée sur l’Afrique d’aujourd’hui et pas sur l’Afrique coloniale. » (Interview accordée en août 2013 à la RTBF)

Ce que notre espace public nous raconte sur le Congo

Par simple curiosité, je me suis amusé – au terme de cette visite du centre de recherche sur la (dé)colonisation – à faire l’inventaire des traces du discours colonial belge dans l’espace public. J’ai découvert quelque chose que j’ignorais, et qui m’a surpris. Au manque de reconnaissance publique des victimes de l’exploitation du Congo, s’ajoute le maintien de traces reconnaissance posthume à l’égard de personnages qui sévissaient à l’époque de Léopold. Sur les seules communes de Bruxelles-Ville, Etterbeek et Schaerbeek on compte une foule de signes de reconnaissance adressés à des mercenaires, explorateurs, hommes d’affaires établis au Congo. Enfin, des statues à la gloire du projet (pré-)colonial sont laissées (plus ou moins) intactes au sein de l’espace public – sans aucune explication, sans aucun panneau pédagogique – signe de l’incapacité manifeste qu’ont aujourd’hui les autorités locales à aborder le sujet de façon libre et décontractée.

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Au-delà de la figure de Léopold II – dont deux statues trônent encore au milieu de l’espace public, à Bruxelles-ville et à Auderghem – les rues de la capitale continuent à entretenir la mémoire d’autres personnages liés à l’Etat Indépendant du Congo (1885-1908) : ces « anti-esclavagistes » auto-proclamés qui – dans un élan philanthropique et civilisateur – ont participé à créer une forme de travail forcé nouvelle, plus brutale que toutes celles qui l’avaient précédé.

Le point de départ de notre promenade se trouve au parc du Cinquantenaire. Un mémorial y a établi le mythe fondateur de l’Etat Indépendant du Congo : la partie de gauche, représente « l’héroïque soldat belge » mettant fin à l’esclavagisme Arabo-Swahili de Zanzibar, et libérant ainsi le peuple congolais reconnaissant.

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L’ironie de l’histoire veut qu’à quelques dizaines de mètres de ce mémorial faisant allusion à la traite arabe se trouve une statue en l’honneur d’Albert Thys : un militaire et homme d’affaire belge, promoteur de la principale ligne de chemin de fer du pays, qui participa activement y normaliser la pratique du travail forcé (J. Marchal,‎ 1996). Bref, le message livré aux promeneurs du parc du Cinquantenaire est le même aujourd’hui qu’il y a un siècle, à l’époque où la propagande coloniale battait son plein : là où « l’esclavagiste arabe » exploitait le peuple congolais par pure brutalité, l’entrepreneur belge le faisait (presque sans le vouloir) par philanthropie.

© MRBC-DMS www.irismonument.be
© MRBC-DMS – www.irismonument.be

Je me dirige ensuite vers le quartier de Casernes, où se trouvent encore aujourd’hui des signes de reconnaissance posthumes adressés à des militaires et hommes d’affaires mis en cause dans les exactions du régime (pré-)colonial. Parmi ces personnages sulfureux, on retrouve Jules Jacques (alias, Général Jaques) et Arthur Pétillon. Pétillon s’est rendu responsable, comme le Général Jacques, de nombreuses exactions face aux mutins de Batetelas. Le général fut aussi mis en cause dans le rapport du diplomate irlandais Roger Casement sur l’exploitation du caoutchouc (1904). Les autorités belges sont par exemple en possession d’un document dans lequel Jacques appelle son chef de poste à « taper sur (les coupeurs de lianes) jusqu’à soumission absolue ou extinction complète » (propos rapportés par Hochschild,‎ 1998). Le document se trouve dans les archives coloniales du SPF Affaires étrangères qu’il est aujourd’hui question de transférer, au grand dam des chercheurs africanistes, vers les archives générales du Royaume.

Bref, il y a une crispation bien réelle – à Bruxelles – autour de la réalité du colonialisme, principalement autour de la période qui précède 1908 et de celle qui entoure l’indépendance. Bien que la Belgique soit plus ouverte sur cette question aujourd’hui qu’il y a seulement dix ou vingt ans, il y a toujours un sorte de mutisme, une crispation qui se ressent encore jusque dans la rue. Comment libérer la parole sur le passé colonial au sein de l’espace public ? On aura peut-être un début de réponse, le 30 juin – jour de l’indépendance congolaise – à l’arrière du parvis de l’église Saint-Boniface, sur la future place Lumumba.

Pour aller plus loin :

Bruxelles et le Congo, in Cahiers de la Fonderie n°26, 2008
Notre Congo, la propagande coloniale dévoilée, Musée Bellevue
Catherine Lucas, Promenade au Congo : petit guide anticolonial de Belgique, 2010
Jules Marchal, E.D. Morel contre Léopold II, Editions L’Harmattan,‎ 1996
Daniel Vangroenweghe, Du Sang sur les lianes,‎ Didier Hatier, 1986.
Adam Hochschild, Les Fantômes du roi Léopold,‎ 1998
Jean Stengers, Congo, Mythes et réalités, Paris, Racine, 2005
Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, Paris, Gallimard, 1925

Voir en ligne : http://www.ezelstad.be/2016/06/12/b...

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Dernier ajout : 2 décembre.