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Bruxelles, ville congolaise

Empreintes du Congo belge dans l’espace public bruxellois

Publié le mardi 20 novembre, par Thibault Jacobs

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L’empreinte du Congo belge et de la colonisation dans les rues bruxelloises est forte. De nombreux noms de rues et monuments honorent des hommes, des lieux et des évènements liés à l’histoire de l’ancienne colonie.

Sur le plan qui suit, nous avons cartographié chacune de ces mentions. L’emploi de ces noms au quotidien peut avoir tendance à leur ôter tout caractère humain. Les patronymes deviennent simples toponymes, une statue simple point de repère ou lieu de rendez-vous. Ils sont pourtant révélateurs d’un état d’esprit et d’une vision particulière de l’histoire. De quelle histoire parle-t-on en effet ? Celle, « belgo-centrée », écrite par le pouvoir dominant au moment de leur érection, bien entendu, qui occulte l’oppression et tait la violence. Ces toponymes et ses statues doivent donc être replacés dans une vision plus actuelle de l’histoire et entrer pleinement dans la réévaluation du dossier colonial belge.

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Nous avons donc réparti ces mentions en huit catégories. Elles sont chacune accompagnées d’une notice qui resitue brièvement ces noms dans l’histoire de la Belgique et du Congo.

1. Léopold II

Le « roi bâtisseur » a fait usage de sa cassette et de sa fortune accumulée au Congo pour lancer de grands aménagements à Bruxelles et la façonner à la hauteur de ses ambitions mégalomanes. Si de nombreuses avenues et espaces portent sa marque, les références directes à son nom se manifestent surtout dans des bustes et statues.

  • 1-5. Léopold II de Belgique(1835-1909) : Une statue équestre sur la place du Trône, trois bustes dans les communes du sud-est de Bruxelles et un tunnel/boulevard rendent hommage au deuxième roi des Belges et colonisateur du Congo.

2. Explorateurs et agents de l’État Indépendant du Congo

Afin d’établir sa souveraineté sur le territoire du bassin du fleuve Congo, Léopold II commandite une série d’expéditions. L’Association Internationale Africaine (A.I.A.), fondée en 1878 par le monarque, chapeaute ces expéditions sous le couvert d’une mission philanthropique et antiesclavagiste. La prise de possession de ces territoires est consacrée par la conférence de Berlin en 1885 et la fondation consécutive de l’État Indépendant du Congo (E.I.C.). Possession personnelle de Léopold II, l’E.I.C. emploie de nombreux agents belges et européens qui encadrent l’exploitation du territoire confiée à de grandes compagnies concessionnaires.

  • 6. Jérôme Becker(1850-1912) : Explorateur, militaire et chef de poste au Congo, il mène plusieurs expéditions pour le compte de l’A.I.A.. Il fait dans ses écrits l’apologie de l’esclavage des Africains.
  • 7-8. Ernest Cambier (1844-1909) : Explorateur, membre de la première expédition de l’A.I.A. fondateur du premier poste colonial belge à Karema, cartographe au service de la ligne de chemin de fer Matadi-Léopoldville.
  • 9. Camille Coquilhat (1853-1891) : Explorateur, il participe à l’expédition menée par Stanley. En engageant des soldats africains, il forme le noyau de la Force Publique, armée coloniale de l’E.I.C. Il devient par la suite vice-gouverneur général de l’E.I.C.
  • 10-11. Capitaine Louis Crespel (1838-1878) : Explorateur et capitaine d’infanterie. Il prend la direction de la première expédition de l’A.I.A., mais meurt dès son arrivée sur le continent, à Zanzibar, en 1878.
  • 12. Charles Lemaire (1863-1926) : Explorateur engagé dès 1889 par l’A.I.A., il devient commissaire du district de l’Équateur où il règne d’une main de fer. De retour en Belgique, il organise le transport des « indigènes » congolais pour les zoos humains des expositions coloniales et est nommé premier directeur de l’école coloniale d’Anvers.
  • 13. Paul Le Marinel (1858-1912) : Explorateur et militaire belge au Congo, il est chargé en 1890 par Léopold II d’occuper le Katanga.
  • 14. Henry Morton Stanley (1841-1904) : Explorateur et journaliste gallois renommé. Il est engagé par Léopold II pour l’établissement de son État Indépendant dans le bassin du Congo.
  • 15. Général Émile Storms (1846-1918) : Explorateur, chef de la quatrième expédition de l’A.I.A., il s’installe en potentat sanguinaire au poste de Mpala. Il se fait collectionneur de crânes "indigènes".
  • 16-17. Général Albert Thys (1849-1915) : Officier d’ordonnance de Léopold II, industriel, il fonde de nombreuses compagnies coloniales dont la Compagnie du Congo pour le Commerce et l’Industrie et la Compagnie du Chemin de fer du Congo. Il peut être considéré comme le maitre d’oeuvre du système d’exploitation colonial. Les conditions de travail inhumaines sur le chantier du chemin de fer Matadi-Léopoldville, notamment, dont il est le promoteur feront des centaines de victimes.
  • 18. Colonel Alphonse van Gele (1848-1939) : Explorateur du Congo et officier d’ordonnance de Léopold II.
  • 19. Général Théophile Wahis (1844-1921) : Gouverneur général de l’État Indépendant du Congo puis du Congo belge de 1892 à 1912.
  • 20. Général Émile Wangermée (1855-1924) : Vice gouverneur du Congo, fondateur d’Élisabethville.
  • 21. « Monument au Congo » sculpté par Thomas Vinçotte (1921) dédié à l’œuvre des premiers colons belges au Congo et célébrant la cession de la colonie à la Belgique.
  • 22. Vétérans coloniaux : Association d’anciens agents coloniaux de l’État Indépendant du Congo (1876-1908).
  • 23. « Monument aux pionniers coloniaux d’Ixelles » de Marcel Rau (1933) dédié aux Ixellois qui ont participé à la colonisation de l’E.I.C. entre 1876 et 1908.

3. Militaires

L’établissement de l’état colonial de Léopold II et la mise en œuvre de l’exploitation du territoire doivent évidemment être imposés par la force et la contrainte aux populations africaines. De nombreux officiers belges et européens sont donc envoyés au Congo afin d’y prendre les commandes d’une armée coloniale composée de soldats africains mercenaires ou conscrits. Ce sera la Force publique.

Cette armée s’engage dans les années 1890 dans une guerre contre les « Arabo-Swahilis » (des Bantous musulmans) qui ont précédé les Européens dans l’occupation du territoire et la mise en esclavage des populations vivant à proximité du fleuve. La propagande en fait une guerre philanthropique et salvatrice contre l’esclavage. Elle permet surtout d’assoir le pouvoir colonial sur le territoire du Congo.

La Force publique est confrontée périodiquement à des révoltes et mutineries face au régime d’exploitation ou à l’arbitraire colonial. Elle est engagée dans les conflits européens des deux Guerres Mondiales.

  • 24-25. Henri-Alexis Brialmont (1821-1903) : Architecte militaire du fort de Shinkakasa, près de Boma.
  • 26-27. Colonel Louis Napoléon Chaltin (1857-1933) : Officier de la Force Publique de l’E.I.C., conquérant de Redjaf et Lado au Soudan (son buste est l’œuvre d’Arthur Dupagne, voir numéro 70).
  • 28. Sergent Henri-Auguste De Bruyne (1868-1892) : Militaire belge tué dans la guerre contre les « Arabes ».
  • 29. Baron Francis Dhanis (1862-1909) : Officier vainqueur des « Arabes » nommé vice-gouverneur général de l’E.I.C.
  • 30. Général Gaspard Fivé (1849-1909) : Officier des forces « pacificatrices » contre les « Arabes » au sein de l’E.I.C.
  • 31. Général Josué Henry « de la Lindi » (1869-1957) : Officier belge dans la campagne contre les « Arabes », mate la révolte des Batetela à la bataille de la Lindi.
  • 32. Général Alphonse Jacques (1858-1928) : Militaire, chef d’expédition contre les « esclavagistes », fondateur d’Albertville, dirigeant d’exploitation de caoutchouc.
  • 33. Capitaine Léopold Joubert (1842-1927) : Officier français, ancien membre de l’armée papale, mercenaire catholique radical, engagé dans les guerres contre les « Arabes ».
  • 34. Lieutenant Joseph Lippens (1855-1892) : Militaire belge tué dans la guerre contre les « Arabes ».
  • 35. Commandant Hubert Lothaire (1865-1929) : Officier belge dans la guerre contre les « Arabes », commissaire général de l’E.I.C.
  • 36. Général Philippe Molitor (1869-1952) : Commandant des Forces publiques congolaises au cours de la Première Guerre Mondiale.
  • 37. Major Arthur Pétillon (1855- 1909) : Major d’artillerie, responsable de l’édification du fort de Shinkakassa, près de Boma.
  • 38. Commandant Pierre Ponthier (1858-1893) : Militaire belge tué dans la guerre contre les « Arabes ».
  • 39. Général Charles Tombeur « de Tabora » (1867-1947) : Commandant en chef de la Force Publique de 1912 à 1916 et la victoire de Tabora, Administrateur de la province du Katanga, vice-gouverneur du Congo belge.

4. Diplomates, industriels et soutiens belges à la colonisation

À l’origine, l’opinion publique belge est majoritairement opposée à l’entreprise coloniale de Léopold II. Il faudra toute la force de persuasion et de propagande de plusieurs soutiens de poids pour que le Parlement accède au rêve impérialiste du souverain. Des industriels et de grands financiers flairent par ailleurs la bonne affaire et dépensent sans compter pour favoriser la politique léopoldienne et recevoir en retour une part des immenses bénéfices de l’exploitation du territoire. Après la reprise en main du Congo par l’État belge en 1908, l’administration de la colonie est chapeautée par un ministre au sein du gouvernement belge. De grandes compagnies privées belges continuent alors d’exploiter les richesses naturelles du pays, faisant les fortunes de nombreux bourgeois bruxellois.

  • 40. Émile Banning (1836-1898) : Conseiller du roi Léopold II pour les questions coloniales et délégué belge à la conférence de Berlin en 1884.
  • 41. Auguste Beernaert (1829-1912) : Homme politique catholique ayant supporté sur demande de Léopold II la motion lui permettant de devenir souverain de l’E.I.C.
  • 42. Georges Brugmann (1829-1900) : Soutien financier de la première heure à l’entreprise coloniale de Léopold II, fondateur et président de nombreuses sociétés commerciales actives au Congo.
  • 43. Henry Carton de Wiart (1869-1951) : Homme politique catholique, grand défenseur de la politique de Léopold II au Congo auprès du parlement, il minimise largement les conclusions du rapport Casement et de la commission d’enquête qui s’en suit.
  • 44. Baron Léon Lambert (1887-1933) : Banquier de Léopold II, grand financier de l’aventure et de la propagande coloniale, président de nombreuses entreprises qui organisèrent le pillage systématique de l’état Indépendant du Congo.
  • 45. Auguste Lambermont (1819- 1905) : Homme politique catholique, plénipotentiaire de Léopold II et rapporteur de la conférence de Berlin en 1884, président de la conférence antiesclavagiste de Bruxelles.
  • 46. Omer Lepreux (1856-1927) : Président de la Banque du Congo belge de 1909 à sa mort.
  • 47. Jules Renkin (1862-1934) : Ministre des colonies de 1908 à 1918.
  • 48-49. Henri Jaspar (1870-1929) : Homme politique catholique, ministre des colonies en 1927-29 et 1930-31, fondateur du Comité national du Kivu et de l’Institut Royal Colonial.
  • 50. Alexandre Galopin (1879-1944) : Gouverneur de la Société Générale de Belgique, président de la Société minière du Bécéka et de l’Union Minière du Haut-Katanga.

5. Missionnaires

La mission « civilisatrice » de Léopold II est inséparable d’une volonté d’évangélisation des populations congolaises. La conversion des Congolais est un facteur essentiel du contrôle social qu’exerce l’État. Elle s’inscrit aussi dans un contexte de concurrence avec les missionnaires protestants actifs dans les territoires voisins. Léopold II trouve un allié de poids en la personne du cardinal Lavigerie qui parcoure toute l’Europe pour lancer une campagne contre l’esclavage. Ses « pères blancs » sont envoyés partout en Afrique. L’argument antiesclavagiste et catholique sera au centre de la propagande coloniale. D’autres sociétés de missionnaires participeront à la christianisation, tels les scheutistes, une congrégation fondée à Scheut, à Anderlecht, pour l’évangélisation de la Chine et des autres continents.

  • 51. Cardinal Charles Lavigerie (1825-1892) : Fondateur de la société des missionnaires d’Afrique (pères blancs), champion de la lutte antiesclavagiste auprès des catholiques européens, rêva de l’instauration d’un grand royaume catholique au coeur de l’Afrique Centrale.
  • 52. Pères Blancs : Missionnaires d’Afrique chargés par le pape Léon XIII de l’évangélisation de l’Afrique centrale.
  • 53. Constant de Deken (1852-1896) : prêtre scheutiste et missionnaire dans l’E.I.C.

6. Autres

L’espace public bruxellois compte d’autres personnages ayant joué un rôle actif sur le territoire congolais au cours de la période coloniale. On y retrouve un autre explorateur européen de l’Afrique centrale, des pionniers du progrès technique au Congo ou encore un fonctionnaire de la Belgique coloniale.

  • 54. Robert Goldschmidt (1877-1935) : Scientifique ayant mis au point le premier réseau de transmission sans fil (TSF) du continent africain, au Congo belge.
  • 55. David Livingstone (1813-1873) : Explorateur écossais et missionnaire protestant en Afrique Centrale. Ses expéditions le conduisirent notamment dans la région des Grands Lacs et sur le cours supérieur du fleuve Congo.
  • 56-57. Edmond Thieffry (1892-1929) : Pionnier de l’aviation. Avec le soutien de Léopold II, il opère la première liaison aérienne entre Bruxelles et Léopoldville et meurt en tentant de relier les principales villes du Congo.
  • 58. André Ryckmans (1929-1960) : Fils du gouverneur général Pierre Ryckmans et fonctionnaire colonial, tué quelques jours après l’indépendance par des soldats rebelles.

7. Noms de lieux

De nombreuses rues bruxelloises font référence à des toponymes renvoyant au Congo belge.

  • 59. Rue Africaine : À la fin du XIXe siècle, le conseil communal d’Ixelles baptise cette rue en souvenir « de la grande œuvre coloniale » entreprise par Léopold II.
  • 60. Rue Coloniale : référence à la colonie belge.
  • 61. Rue des Colonies : La plaque de rue indiquait autrefois "En souvenir de l’annexion du Congo".
  • 62. Congo : Auparavant rue Madeleine, renommée en référence à la colonie belge.
  • 63. Katanga : Province méridionale du Congo, riche en ressources minières largement exploitées par des compagnies belges.
  • 64. Léopoldville : Poste colonial fondé en 1881 par Stanley, à proximité de nombreux villages, et baptisé en l’honneur de son commanditaire. La ville devint le centre de l’E.I.C., renommé Kinshasa après 1966.
  • 65. Lisala : Ville de la province de la Mongala, lieu de naissance de Mobutu.
  • 66. Lusambo : Ville de la province de Sankuru, premier poste colonial de l’E.I.C. pour l’administration du Katanga.
  • 67. Tabora : Ville de Tanzanie prise par la Force Publique à l’armée coloniale allemande en 1916.
  • 68. Tanganika : Lac situé à la frontière du Congo et de la Tanzanie sur la rive duquel s’installa le premier établissement colonial de Léopold II en Afrique.

8. Africains

En queue de ce cortège exclusivement blanc et masculin, qu’en est-il enfin de la présence de l’homme noir et de l’Africain dans l’espace public bruxellois ? Le contraste est frappant. À une toute neuve exception près, les Africains sont totalement absents des noms de rue, et uniquement présents dans la statuaire. Là aussi, l’image ne pourrait être plus dichotomique : là où les blancs triomphent en costumes militaires, les noirs sont anonymes, à demi nus, sauvages, exotiques. Cette image à elle seule est symptomatique et montre à quel point une ville qui se définit volontiers cosmopolite et multiculturelle constitue encore un décor éminemment chargé d’une symbolique violente. La place Lumumba, nouvel hommage rendu après des années de combat associatif, ne vient que très timidement atténuer cette disproportion.

  • 69. « Nègres marrons surpris par des chiens » de Louis Samain (1894), s’inspire d’un épisode du roman « La case de l’oncle Tom ».
  • 70. « Le tireur à l’arc » d’Arthur Dupagne (1962). L’artiste est d’abord ingénieur dans les mines de diamant du Kasaï et se spécialise dans la sculpture de figures « indigènes » et de « héros » de la colonisation. Plusieurs groupes sculptés du Musée de Tervuren sont de sa main.
  • 71. Deux sculptures monumentales en bois exotique (sans nom) figurant un Africain et une Africaine vêtus de peaux d’animaux et de feuillage.
  • 72. « Le joueur de tamtam » : Parmi les douze figures du carillon du Mont des Arts, mis en service en 1965, se trouve un joueur de tamtam africain symbolisant la colonisation belge du Congo.
  • 73. « Mémorial des campagnes d’Afrique » : Monument de Willy Kreitz (1970) dédié aux troupes, majoritairement africaines, ayant participé aux campagnes militaires en Afrique de 1885 à 1960. Le monument a fait l’objet d’une réappropriation par les associations d’afrodescendants à Bruxelles qui y rendent régulièrement un hommage au soldat inconnu congolais.
  • 74. Patrice Lumumba (1925-1961) : Figure de la lutte indépendantiste, premier Premier ministre de la République Démocratique du Congo, l’État belge collabore activement à sa chute et son assassinat.

Thibault Jacobs
Inter-Environnement Bruxelles

Bem n°297 - Novembre-décembre 2018

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Dernier ajout : 10 décembre.