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Ecologistes et indigènes priés de se taire au carnaval de Rio

Publié le samedi 25 février, par Chantal Rayes

L’une des écoles de samba les plus prestigieuses du pays entend faire défiler le chef Raoni et dénoncer le saccage des terres. Au grand dam des représentants de l’agrobusiness.

Les Indiens du Brésil applaudissent, le secteur de l’agrobusiness fulmine : la cause indigène s’est invitée au carnaval de Rio, qui s’ouvre ce dimanche. Et son icône internationale, le mythique Raoni, l’un des leaders du peuple kayapo, sera de la fête. Flanqué de seize autres chefs indiens, le vieil homme au labret défilera sur l’un des chars allégoriques de l’école Imperatriz-Leopoldinense, huit titres de championne à son actif.

Intitulé la Clameur qui vient de la forêt, son enredo, ou chant carnavalesque, exalte les « fils oubliés du monde, seigneurs véritables de cette Terre ». Et en particulier la lutte des Indiens du Xingú, réserve encerclée par les plantations, menacée par le défrichement comme par la construction du gigantesque barrage de Belo Monte, ce « Beau monstre qui vole les terres de nos fils/Dévore les forêts et assèche les fleuves ». Très attendu, le défilé prévoit aussi des « ailes » (groupes thématiques de danseurs) qui brocardent « les yeux de la convoitise » ou encore « l’arrivée des envahisseurs »…

Zébus.
La critique s’adresse à l’homme blanc en général, mais l’agrobusiness - accusé de détruire la forêt au nom de son expansion - s’est senti visé. Grand pourvoyeur de devises, courtisé par les gouvernants de tous bords, le secteur a riposté par une volée de condamnations. « Le pays de la samba est porté à bout de bras par l’élevage et l’agriculture », a ironisé, par exemple, l’Association brésilienne des éleveurs de zébus, jugeant « inacceptable ce spectacle de sensationnalisme et d’attaques infondées ». Le sénateur Ronaldo Caiado, de l’Etat agricole du Goiás, a quant à lui insinué qu’Imperatriz aurait bénéficié de financements occultes. Ecologistes et indigénistes sont fréquemment accusés par les ruralistas (les représentants de l’oligarchie rurale) d’être au service d’intérêts étrangers pour discréditer la compétitive agriculture brésilienne…

Eviter les sujets qui fâchent : Imperatriz-Leopoldinense a rompu cette fois avec cette règle non écrite des sponsors - surtout les entreprises, notamment multinationales - de la plus célèbre fête au monde. Or, avec la crise, ces derniers se font rares, ce qui permet aux écoles de renouer avec leur liberté de ton. « Le carnaval de Rio, voire la polémique elle-même, confère une visibilité mondiale à la dure réalité des Indiens du Brésil, dont les droits sont bafoués, se félicite Gilberto Vieira dos Santos, secrétaire adjoint du Conseil indigéniste missionnaire (Cimi), une ONG liée à l’Eglise. La bonne image que tente de se construire l’agrobusiness en prend un coup. »

Déstabilisée par ce tir de barrage, l’école de samba, qui se dit victime d’une « intense campagne de diffamation », est sur la défensive. Les ruralistas lui reprochent tout particulièrement une de ses « ailes », intitulée « fazendeiros [grands agriculteurs] et leurs pesticides », et dont les danseurs sont censés défiler un spray à la main…

Récession.
Mais après la discrète visite, le 21 février, d’une délégation de la Société rurale brésilienne (SRB), important syndicat patronal de l’agriculture, toute mention aux fazendeiros, ces héros d’une économie en récession, a disparu. L’aile incriminée a ainsi été rebaptisée « emploi indu des pesticides », afin de « dissiper le malentendu », nous explique Marcelo Weyland Barbosa Vieira, président de la SRB. Dans un pays qui figure parmi les plus grands consommateurs mondiaux de pesticides, leur « emploi indu » ne serait « pas la norme », soutient le dirigeant. Et les conflits pour la terre qui ont fait 61 morts, dont 12 Indiens, en 2016 ? « Pas la norme », non plus. L’agriculture brésilienne, c’est bien connu, « figure parmi les plus socialement et écologiquement correctes de la planète »…

L’affaire tombe à pic, alors que les indigénistes dénoncent une « offensive » contre les droits territoriaux des Indiens, que les ruralistas jugent démesurés. Les plus de 300 peuples indiens du Brésil occupent 12,5 % du territoire national, alors qu’ils ne comptent « que » pour 0,44 % de la population. Et rien ne devrait pouvoir freiner l’expansion agricole d’un Brésil qui ambitionne de devenir la « ferme du monde ».

Les ruralistas défendent un amendement constitutionnel qui donnerait au Parlement, où ils contrôlent 40 % des sièges, le dernier mot sur la création de nouvelles réserves. « Autant dire qu’il n’y en aurait plus du tout si ce texte passait », met en garde Gilberto Vieira dos Santos, du Cimi, qui regrette que ce lobby ait l’oreille du président Michel Temer. Le militant le reconnaît : « La gauche, avec les anciens présidents Lula et Dilma Rousseff, a laissé à désirer sur la question indigène. » Mais avec le retour de la droite, « c’est encore pire ».

Chantal Rayes

Voir en ligne : Libération.fr

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Dernier ajout : 27 mai.