Inter-Environnement Bruxelles Inter-Environnement Bruxelles

Du piétonnier au CETA

Isabelle Marchal, Plateform Pentagone – 14 novembre 2016

Publié le lundi 14 novembre 2016, par Isabelle Marchal

Si toutes les luttes ne se ressemblent pas, il en est cependant de nombreuses qui, locales ou globales, se rejoignent, tant par les questions qu’elles soulèvent que par les constats qu’elles posent, la nature des projets qu’elles contestent, le type d’alternatives qu’elles proposent.

Rideau sur le débat, haro sur le citoyen !

Quelquefois, les hasards du calendrier mettent aussi en évidence la similitude de la communication politique de tel ou tel projet, et dans le traitement réservé à ceux qui osent en contester le bien-fondé ou demander, simplement, la tenue d’un débat transparent, contradictoire et serein. Ce télescopage du local et du global s’est récemment produit entre l’actualité liée au traité de libre-échange CETA, et celle du piétonnier démesuré du centre-ville. Décodage.

L’avenir radieux

Qu’on se le dise, lorsque les politiques prennent des décisions, c’est nécessairement pour notre bien, même si le citoyen ne le comprend pas toujours et même si, par ailleurs, rien n’est fait pour qu’il en soit informé en amont. Ainsi, on nous assène que le CETA boostera l’économie, facilitera les échanges et créera de l’emploi : c’étaient mot pour mot les arguments mis sur la table lors de la signature du traité ALENA (1995) entre le Canada et les pays d’Amérique centrale. Même optimisme du côté des centres commerciaux en chantier ou flambant neufs, Docks, Neo, Uplace et, bien sûr, le piétonnier du centre-ville qui « va redonner aux boulevards son lustre d’antan ».
Sauf que le traité ALENA, loin de créer de l’emploi n’a eu d’autre effet que de favoriser le dumping social entre les pays signataires et que Docks, qui promettait le création de 2 000 emplois, n’a pas dépassé la barre des 500… avant d’être mis en vente, trois semaines à peine après son ouverture. Une vente purement spéculative, voilà qui est rassurant (pour les spéculateurs).

Une nuance à relever entre les deux projets : là où le CETA ne s’embarrasse d’aucune garantie sur l’environnement (pour quoi faire ?), la Ville de Bruxelles brandit comme un étendard la qualité de l’air sur le piétonnier (50 hectares)… Mais elle ignore superbement les conséquences, jusqu’ici non mesurées (pour quoi faire ?), du report de circulation sur le reste du Pentagone (4,2 km²). Pire, la Ville confirme sa volonté de construire deux parkings supplémentaires, histoire d’attirer la pollution jusqu’aux plus proches abords du piétonnier, là où l’on trouve notamment des écoles. Tout compte fait, ça vaut bien les poulets au chlore.

Disqualification de la contestation

Partant du postulat que les décisions politiques sont prises pour notre bien, les citoyens qui s’y opposent sont nécessairement des gens qui n’y connaissent rien. Dans la réalité, au contraire, on constate que bien souvent ces citoyens avertis finissent par maîtriser bien mieux les dossiers que les politiques qui en ont la charge. Malheureusement, le rouleau compresseur de la parole des politiques, relayée par les médias, écrase celle de la contestation, caricaturée, déformée, dénaturée.

Dans le cas du CETA, elle est jugée hostile à la construction européenne, favorable aux replis sur soi et opposée à toute idée de modernité. La récente élection de Donald Trump, opposant notoire au TTIP, ne risque pas d’arranger les choses : les amalgames vont voler bas dans les mois qui viennent. Dans le dossier du piétonnier, la contestation est régulièrement assimilée à un conglomérat de nostalgiques du tout-à-la-voiture, de citoyens qui veulent faire de Bruxelles une ville morte ou encore, de gens incapables de vivre avec leur temps. Dans les deux dossiers, les voix critiques ont été qualifiées de « bashing » et leurs auteurs, accusés de « se tirer une balle dans le pied ». À se demander si les conseillers en communication des politiques ne passent pas le plus clair de leur temps à s’échanger formules, tuyaux et bons mots.

Déni de démocratie

Le traité du CETA a été négocié dans le plus grand secret. Le projet de piétonnier, accepté dans son principe par le Conseil communal, a été livré « clé sur porte » au Collège par un bureau d’études privé. Difficile de faire pire en termes de concertation. Les aménagements ultérieurs se sont limités à des fioritures d’ordre cosmétique ou destinés à éteindre sporadiquement tel ou tel départ de feu. Quant aux quelques initiatives de discussions a posteriori, qualifiées « d’opposition constructive » et couvées d’un regard bienveillant par les politiques, elles relèvent davantage de la thérapie de groupe (vous avez pu vous exprimer, alors, heureux ?) que d’un véritable processus de concertation évolutif, mûri avec les acteurs de terrains, qu’il aurait fallu mettre en place en amont du projet.

Dans un cas comme dans l’autre, le dossier n’est pas clos

Les « irréductibles » continuent de dénoncer le traité signé par cette Europe-là, de s’opposer à la Ville qui nous impose ce piétonnier-là. Ils se battent pour une Europe qui serait celle de tous les citoyens plutôt qu’un terrain de jeu au bénéfice des multinationales et de leurs actionnaires. Ils demandent un, des piétonniers à taille humaine, pensés pour les habitants et pour des commerces mixtes, plutôt qu’une zone de spéculation visant à attirer promoteurs, grandes enseignes et sociétés de parkings, fêtards de passage, congressistes d’un jour et touristes chinois.

Un embryon de débat sur le CETA a pu émerger, l’espace de quelques jours – fait remarquable mais éphémère, relayé par l’ensemble des partis d’une région et sous la pression de la société civile – avant qu’un accord aux contours encore flous ne suffise à faire rentrer la majorité dans le rang et que l’Europe ne remette le couvercle sur la marmite.

Le débat public sur le piétonnier, lui, tente toujours d’émerger, peu ou mal relayé par des médias qui recherchent le buzz, largement embrouillé par des politiques souvent plus sensibles à l’image qu’ils renvoient qu’au fond du dossier. Les Canadiens sont gentils, Trudeau est cool, le piétonnier aussi, ne nous fâchons pas, assez de bashing !

Dans un cas comme dans l’autre, l’image de la démocratie, qui n’était déjà pas brillante, en ressort un peu plus affaiblie, écornée, salie, tandis que la marmite continue de bouillir. Mais inlassablement, les irréductibles continuent d’inventer d’autres modèles, à tracer d’autres voies...

Des suggestions de piétonniers à visage humain sont consultables sur le site de la Platform Pentagone.

La voie juridique

Face au manque de dialogue et de perspectives, ces mêmes citoyens n’ont eu d’autres alternatives pour faire valoir leur point de vue et respecter leurs droits que d’introduire des recours. Pour ce qui est du piétonnier, deux procédures sont en cours actuellement :

1. Un recours en annulation contre le plan de circulation (déposé fin janvier 2015 par l’ARAU, IEB, BRAL et 8 habitants).

Aux dernières nouvelles, selon l’Auditeur, le vote au Conseil communal ne constitue pas un acte juridique attaquable devant le Conseil d’État qui serait donc incompétent dans ce dossier. L’arrêt est attendu pour la fin novembre.

2. Un recours en annulation contre les permis d’urbanisme (déposé début mars 2016 et relatifs à l’aménagement du piétonnier par l’ARAU, IEB et 5 habitants).

Parallèlement, un recours en suspension avait été déposé par 2 associations de commerçants du centre. Suite à l’avis très négatif de l’Auditeur, les permis d’urbanisme ont été retirés fin juin. Les principales raisons retenues par l’Auditeur sont les suivantes :
– les permis reposaient sur 18 ordonnances de police temporaires,
– la légèreté du rapport d’incidences.

Qu’en est-il donc à l’heure actuelle ?

La procédure de demande de permis est à refaire tenant compte de l’avis de l’Auditeur. Le Collège de la Ville de Bruxelles a du s’atteler en priorité à la question des 18 ordonnances « temporaires ». Début juillet, il a adopté les changements de circulation des rues et transmis le dossier à la Commission de Consultation de la Circulation Routière. Ce dossier sera transmis au Ministre régional des Transports, Pascal Smet, pour approbation. Des crispations semblent subsister au sujet de la Place de Brouckère.

Quant aux nouveaux dossiers de demande de permis, ils sont actuellement retravaillés en profondeur par Beliris (Fédéral). Les dossiers, préparés initialement par la Ville de Bruxelles, semblent avoir été particulièrement bâclés. Les nouvelles demandes sont attendues au plus tôt pour fin 2016, début 2017 et seront suivies d’une enquête publique et d’une commission de concertation.

Affaire à suivre donc...


Études et analyses 2016

Dernier ajout : 22 octobre.