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Du côté des « vrais » habitants

Publié le lundi 12 septembre, par Sibylle Vincendon

Fini le minéral pur et dur des débuts de La Défense. Aujourd’hui, salariés et habitants tentent de prendre possession de leur espace public.

C’est facile de se faire une mauvaise opinion du quartier d’affaires de La Défense. Il suffit d’être à 8 h 50 dans la salle d’échanges du RER, puis dans les couloirs souterrains qui mènent aux tours et d’accompagner le flux serré des salariés qui seront à 9 heures tapantes devant leur écran. Il suffit aussi d’attendre le bus 276 direction Asnières-Gennevilliers dans la gare routière du sous-sol, gaie comme un parloir de prison. Il suffit enfin de quitter la dalle par un de ces escaliers douteux qui ramènent aux vraies rues du vrai sol. Si l’on ajoute l’image de toute-puissance du capitalisme que porte cette collection de tours triomphales, la visite peut être assez déprimante.

Mais voilà : il se trouve que sur l’esplanade de La Défense, la promenade est agréable. Cela tient-il au silence qui règne sur cet espace géant où l’on n’entend pas un moteur ? A l’étrangeté du paysage que l’on découvre au-dessus de sa tête en tordant le cou ? Ou à la perspective sur le Grand Paris qu’offre cet endroit en pente douce vers la Seine ? A tout cela sans doute. Et à une qualité inattendue : La Défense est dépaysante. Elle donne le sentiment d’être en voyage dans un autre pays.

Placée dans l’axe des vents d’ouest dominants en région parisienne, l’esplanade est quand même célèbre aussi pour ses courants d’air. En hiver, ils la rendent un rien moins accueillante, d’autant plus que la hauteur des immeubles provoque ce que les spécialistes appellent un « effet Venturi », en clair une accélération des vents. Etudiée à fond dans les souffleries du Centre technique et scientifique du bâtiment, elle n’est pas résolue pour autant.

Fascination.
Mais dans les esprits techniques qui ont créé le quartier au fil de ses quarante ans d’existence, l’espace public a longtemps été considéré comme la résultante de l’implantation des tours et du choix de mettre parkings et voiries automobiles dans les sous-sols. Puisqu’il fallait quand même aménager ce vaste endroit, les choix des décisionnaires ont été « partagés depuis le début entre la fascination pour le vide, la noblesse de l’esplanade et la volonté d’animer, de distraire, de décorer, d’équiper avec toutes sortes de dispositifs permanents et provisoires », résume l’ouvrage La Défense, un dictionnaire (1).

Très vite, il est fait appel aux artistes pour implanter une série de sculptures de grande taille, collection assez unique en son genre, où figurent des œuvres de Miró, Calder, Takis, Venet, César et bien d’autres. Mais aussi un Colosse de Mitoraj qui place le visiteur pile sous les organes génitaux du personnage. Distrayant pour les selfies.

Ce « musée à ciel ouvert » était-il suffisant pour rendre l’espace public plus attrayant ? En 1970, il est décidé de planter des arbres et de rompre avec le minéral pur et dur. Finalement, ont débarqué sur la dalle les cafés et leurs terrasses comme partout. Plus d’innombrables animations temporaires, concerts et expositions. Et même, récemment, un marché alimentaire. A La Défense, ce n’est pas la place qui manque. Les tenants de l’animation l’ont manifestement emporté.

Ils ont bénéficié d’alliés de poids : les gens. Car dès 13 heures, pourvu qu’il ne pleuve pas, le moindre banc, muret, la moindre bordurette de ciment, sans compter l’escalier monumental de la Grande Arche, tous ces supports sont colonisés par les postérieurs des employés qui snackent. Quand l’espace public fonctionne bien, la foule y traîne. L’envie de sortir du bureau, et éventuellement de s’en griller une, joue peut-être. Mais les occupants des tours ont colonisé l’esplanade de La Défense, pas seulement les allées du centre commercial des Quatre-Temps, pourtant l’un des plus rentables de France, posé en bordure de dalle.

« Outils » inédits.
Avec Forme publique, la biennale de design de mobilier urbain organisée par Defacto, l’établissement public de gestion du quartier, des « outils » inédits d’occupation de cet espace public un peu particulier ont été proposés aux usagers (lire page précédente). Preuve d’un besoin, ils s’en sont emparés.

Les gestionnaires de La Défense ne manquent jamais de rappeler que le quartier comprend aussi des immeubles d’habitation. Il y a 20 000 « vrais » habitants à La Défense, généralement assez conquis par ce cadre de vie atypique et à même d’apprécier leur esplanade comme d’autres aiment leur rue.

Mais Defacto s’est aussi demandé ce qu’attendaient les 170 000 salariés en matière d’espace public, population majoritaire après tout. En 2012, une enquête Sofres montrait que ces usagers voulaient davantage d’espaces verts et encore plus d’animations. Des souhaits de citadins en somme.

Passant un jour de printemps sur l’esplanade à l’heure du déjeuner, on vit un groupe en costumes et tailleurs jouant aux boules sous les platanes de 1970. Comme on s’étonnait de ce que l’on fasse « des pétanques à La Défense », on a entendu un des joueurs rigoler en réponse : « On fait de tout à La Défense ! » C’est bon signe.

(1) La Défense, un dictionnaire, sous la direction de Pierre Chabard et Virginie Picon-Lefebvre. Editions Parenthèses, 2012.

Voir en ligne : Libération.fr

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Dernier ajout : 3 décembre.