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Bruxelles sans papiers

Du centre d’accueil au centre de tri…

Publié le mardi 21 novembre 2017, par Cataline Sénéchal

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Centre d’accueil depuis plus de 30 ans, le Petit-Château va être fermé et vendu en 2019. Son style, son ampleur et sa situation en bordure de canal pourrait attirer les investisseurs. Par ailleurs, à quoi ressemblera le futur centre de « tri », cet « aanmeldcentrum » tant désiré par Theo Francken, installé à l’écart des regards sur le site militaire de Neder-Over-Heembeek ?

Depuis trente ans, le Petit-Château offre à près de 844 résidents, en régime « ouvert », un abri mais aussi un accès direct à la ville et donc, à des services sociaux, à des formations, des relations avec des communautés d’origine déjà installées. Les enfants sont scolarisés dans les écoles des environs, les démarches administratives sont facilitées par la proximité de l’Office des étrangers et des associations d’aide aux réfugiés de la capitale. Toutefois, faute de rénovation d’ampleur, les conditions d’accueil sont devenues – ou plutôt restées – très précaires dans certaines ailes du bâtiment.

« Le Centre d’accueil de Neder-Over-Heembeek ouvrira le 1er janvier 2019. Il présentera une capacité d’accueil de 750 lits, qui pourra être augmentée en cas d’urgence via des containers sur les terrains avoisinants. Elle rendra aussi possible de démanteler le Petit-Château – qui doit urgemment être remplacé – afin de le fermer finalement et de le vendre » [1], annonce le secrétaire d’État à l’immigration, Theo Francken, début juillet 2017. Propriété de la Régie des bâtiments gérée par Jan Jambon, le Petit-Château connaîtrait donc ses dernières années de fonctionnement en tant que centre d’accueil.

Véritable lieu-dit, il structure aussi l’identité d’un quartier initialement très populaire. Sa disparition risque de modifier le tissu urbain qui l’entoure. Ses abords connaissent déjà un long et profond processus de gentrification. D’autre part, le projet même du secrétaire d’État N-VA qu’il désigne comme aanmeldcentrum est aussi sujet à discussion. Serait-il véritablement l’équivalent du Petit-Château ?

Sous le Petit-Château, coule le canal

« Ce n’est pas en laissant entrer chaque mois et toute l’année des centaines et des centaines de réfugiés politiques ou soi-disant politiques qu’on résoudra le problème », déclarait en 1986, le jeune ministre du budget du Gouvernement Martens-Gol, Guy Verhofstad [2] pour justifier la création d’un « centre unique ». Auparavant, les demandeurs d’asile recevaient une allocation du CPAS et pouvaient trouver à se loger dans le privé. Par la suite, l’arrivée et l’installation des réfugiés seront à chaque fois plus réglementées, filtrées, contrôlées, comme le détaillent davantage les autres articles de ce numéro.

La nouvelle infrastructure s’installa au Petit-Château, en plein centre-ville dans ce qui était un centre de recrutement de l’armée, déménagé, un peu plus tôt, sur… le site de l’Hôpital militaire de Neder-Over-Heembeek…

Le quartier du Petit-Château était alors très populaire, habité par des ouvriers avec ou sans emploi, dont progressivement une bonne part d’origine immigrée. Suite à leur désindustrialisation progressive, les abords du canal passèrent de poumons économiques à partie prenante du « croissant pauvre » de la capitale. Longtemps délaissés par les pouvoirs publics, ces quartiers avoisinants du Petit-Château – dont Dansaert et Sainte-Catherine surtout – ont fait l’objet de toutes les attentions et sont devenus des « spots attractifs » de Bruxelles. Les touristes et les chalands aiment à flâner dans leurs rues désormais habitées par une classe moyenne très aisée. La gentrification connaît toutefois quelques frontières, quelques poches de résistances, quelques freins : des immeubles sociaux, la prostitution dans le quartier Alhambra / Théâtre flamand, la ligne de tram et la double voie de circulation très passante qui bordent le quai bruxellois et enfin, le Petit-Château et ses résidents.

La Ville de Bruxelles, après être venue à bout de la réputation délinquante du « petit Chicago » et avoir poussé les grossistes en poisson à déménager (1996), tente régulièrement d’éradiquer la prostitution du quartier Alhambra. Les tours de « Rempart des Moines » devraient être démolies prochainement et perdraient 104 logements sociaux sur les 310 existants au profit de logements moyens. [3] La Porte de Ninove a commencé son grand chantier. À quelques centaines de mètres du Petit-Château, la Région bruxelloise souhaiterait développer « un musée d’art contemporain et moderne d’ampleur internationale ainsi qu’une série de fonctions complémentaires » [4] dans l’ancien Garage Citroën d’Yser. Chaque été, son quai en contrebas accueille Bruxelles-les-bains, une invitation à la balade qui peut continuer, de quais en bois exotiques en trottoirs aménagés, jusqu’à la rue Dansaert, la Bourse et le piétonnier.

Sa disparition risque de modifier le tissu urbain qui l’entoure. Ses abords connaissent déjà un long et profond processus de gentrification.

Un déménagement bien souhaité

Le départ du petit Château – et de ses 854 « encombrants » résidents – intéresse vivement la Ville, car d’après Yvan Mayeur, « il pose des problèmes dans le quartier » [5] (2014). Très régulièrement, la presse a relayé ses appels à fermeture : en 2013, en tant que président du CPAS « pour éviter un appel d’air à Bruxelles, étant donné la suppression des centres en Flandre et en Wallonie » [6] en 2015. « Le plus vieux, usé et encombré des centres, le Petit-Château, reste en activité à Bruxelles. Indigne ! » [7] L’annonce du déménagement sera gérée par le bourgmestre f.f., Philippe Close. Le collège communal est favorable au déménagement du centre de Fedasil mais opposé à sa relocalisation à Neder-Over-Heembeek : « une solution aux problèmes du centre-ville aux dépens des quartiers nord de Bruxelles » [8] tout en se montrant intéressé par son rachat en vue d’en faire un équipement collectif – éventuellement une école, affectation qui participerait davantage à l’orientation résidentielle, de services et de loisirs qu’entendent donner les pouvoirs publics aux abords du canal.

Si d’après une étude réalisée fin des années nonante, le Petit-Château semblait, en comparaison des autres centres d’accueil de Belgique, bien intégré au tissu urbain et social de l’époque [9], sa présence dénote visiblement aujourd’hui avec les envies et projets de la Ville de Bruxelles et de la Région.

Pour certains, les hommes et les femmes qui s’installent devant les enceintes du Petit-Château « trompent juste l’ennui », « animent le quartier », « assurent une présence et un certain contrôle social ». Pour d’autres, ils sont sources de nuisances, d’insécurité ou « provoquent des ennuis dans le quartier ». Pour les pouvoirs publics, les petits boulots qui s’échangent à même le trottoir sont un premier pas vers une intégration économique future, une autonomie financière, aussi précaire soit-elle. Pour d’autres, ces jobs sont un soutien au travail au noir et à la traite des êtres humains….

Theo Francken invoque une démarche responsable dans un contexte de la menace terroriste… Il faut trier, trier, trier pour protéger la Belgique.

Loin de la ville, loin des regards

Le projet de Francken vise-t-il un simple déplacement de l’infrastructure ? Pas tout à fait. Le communiqué complet du projet avalisé par le Kern du gouvernement Michel et publié sur le site internet du secrétaire d’État – en néerlandais seulement – décrit en fait une structure d’un tout autre ordre : un aanmeldcentrum, un centre d’enregistrement.

Ce centre deviendrait le passage obligé pour les demandeurs d’asile avant de pouvoir circuler librement dans nos villes et nos communes. Ils pourraient y procéder aux démarches liées à leur éventuelle admission comme candidat réfugié : « ils y seront enregistrés, y passeront un examen médical, y seront identifiés et éventuellement criblés par les services de sécurité et la police. Ces procédures prendront un certain temps » – non défini par le projet – et « c’est seulement à leur issue qu’ils pourront se déplacer à un endroit approprié vers les services d’accueil réguliers ». Entre-temps, le demandeur d’asile « sera observé, de sorte que les profils sensibles, ou tout autre problème, pourront être mieux identifiés ». [10]

Le modèle « aanmeeldecentrum » existe déjà en Hollande. Les demandeurs d’asile doivent rejoindre le Centre Ter Apel – installé dans le nord du pays dans une ancienne base de l’OTAN. En 2016, les associations y ont dénombré plus de 4 000 occupants. Son enceinte comprend un centre de premier accueil, des services médicaux, une annexe de l’équivalent de l’Office des Étrangers, un centre de « retour » (pour les expulsions) et de « départ » (pour les départs volontaires). Au bout d’une dizaine de jours, les demandeurs « recevables » sont orientés vers un autre centre d’accueil tandis que les autres sont enfermés et expulsés.

Pour appuyer le besoin de « screening », Theo Francken invoque une démarche « responsable » dans un contexte de menace terroriste… Il faut trier, trier, trier pour protéger la Belgique. Il est tentant de rapprocher cette volonté de celle du jeune Verhofstad… qui tendait à vouloir distinguer les « vrais » des « faux » réfugiés, venus parasiter notre système de sécurité sociale…

Toutefois, quelques différences apparaissent : à l’image du profiteur s’ajoute celle du massacreur potentiel : il s’agit de détecter le terroriste potentiel qui se cacherait derrière l’identité du demandeur d’asile offrant là une rhétorique purement sécuritaire, anxiogène pourvue d’outillages froidement techniques. Le screening, et son pendant de l’identité biométrique « ne relève plus d’un mode de validation et de reconnaissance sociale de l’identité, qui sollicite toujours l’interprétation donc la présence de sujets mais d’un mode de validation technique et automatique de l’identité ». [11]

D’après son fonctionnement et ses objectifs, ce centre risque bien d’être un site d’où « on ne sort pas »… Il sera en outre localisé dans une zone moins urbanisée donc moins desservie par les transports publics, moins fournie en services scolaires, administratifs et sociaux. D’autre part, sa situation sur un terrain militaire, loin du centre-ville, ne participe-t-elle pas à invisibiliser une question qui nous regarde pourtant tous : l’accueil des populations en recherche de refuge ?

La Ville de Bruxelles n’est franchement pas favorable au déplacement du centre ouvert à Neder-Over-Heembeek et prône un lieu qui présenterait les mêmes avantages que la structure actuelle – « accessibilité en transport en commun, de la proximité avec les administrations fédérales et régionales, ainsi que de centres d’éducation permettant aux demandeurs d’asile de s’insérer au mieux dans notre société ». [12]

Porter assistance ?

On peut se demander : pourquoi ne pas maintenir le centre d’accueil pour réfugiés au Petit-Château, après une solide rénovation ? Ceci permettrait de conserver la vocation d’équipement collectif du bâtiment, comme préconisé par le Collège de la Ville de Bruxelles. En outre, il est tout à fait possible de laisser coexister les centres d’accueil avec les autres fonctions de la ville. Pourquoi s’échine-t-on à déménager du centre-ville les infrastructures qui ne répondent pas aux orientations d’une ville résidentielle et de loisir, pourvoyeuse d’emplois tertiaires ?

Le projet d’aanmeldcentrum intervient dans un contexte de refonte complète du droit d’asile. Le texte législatif a été validé par la commission de l’intérieur en juillet. Un communiqué de presse de 5 associations, dont le Ciré et Vluchtelingenwerk Vlaanderen dénonce la légitimation « d’un recours massif à la détention des demandeurs d’asile et des personnes en situation irrégulière au travers d’une interprétation extensive de la notion de risque de fuite, la multiplication des procédures accélérées en réintroduisant la notion d’irrecevabilité et la possibilité d’expulsion rapide en réduisant les délais de recours, l’introduction de recours non suspensifs en contravention avec l’exigence répétée de la Cour européenne des droits de l’homme qui a condamné la Belgique à plusieurs reprises pour ne pas prévoir de recours effectif… » [13]

Enfin et surtout, voulons-nous un centre de tri tel qu’imaginé par le gouvernement Michel, que ce soit au Petit-Château, à l’Hôpital militaire ou ailleurs ?

Cataline Sénéchal

Notes

[1Theo Francken, Uniek aanmeldcentrum voor asielzoekers op komst, 30/06/17 (site web personnel). Traduction C. Sénéchal avec l’aimable relecture de Éric Byl.

[2RTBF, Au nom de la Loi, 17/12/1986.

[3Voir Raf Custers, « Rempart des Moines : une cité de logements sociaux à Bruxelles va disparaître », Bruxelles en mouvements n°290, septembre/octobre 2017.

[5Le Soir, s.a, fév. 2015.

[6La Libre Belgique, Belga, oct. 2013.

[7BX1, Belga, déc. 2016.

[8Communiqué de Ph. Close via Facebook, 06/07/17.

[9S. Gsir, F.Scandella, M.Martiniello, A.Rea (2004), Les Belges francophones face aux demandeurs d’asile, Academia Press.

[10Theo Francken, Uniek aanmeldcentrum voor asielzoekers op komst, 30/06/17 (site web personnel).

[11G. Dubey, « Sur quelques enjeux sociaux de l’identification biométrique », Mouvements n°62, (2), p.71-79, 2010.

[12Communiqué de Ph. Close via Facebook, 06/07/17.

[13Communiqué de presse du Ciré, Un vrai débat démocratique, 04/07/17.

Bem n°291 - Novembre-décembre 2017

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Dernier ajout : 21 mai.