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Du centre d’accueil au centre de tri

Cataline Sénéchal – 21 novembre 2017

Publié le mardi 21 novembre 2017, par Cataline Sénéchal

En juillet 2017, Théo Francken annonce la fermeture du Petit Château et la mise en vente du bâtiment pour 2019. Installé dans une zone qui connaît une gentrification croissante, libéré de sa fonction d’accueil des demandeurs d’asile, son « potentiel » architectural et sa situation en bordure de canal ne risquent-ils pas de susciter les appétits d’investisseurs privés ? Le centre d’accueil – transformé en « aanmeldcentrum » s’installerait sur le site Hopital militaire de Neder-over-Heembeek. N’est-ce pas là une énième tentative de rejeter une présence et une activité qui « dérangent » sur un site peu perméable aux regards des habitants ?

Depuis 30 ans, le Petit Château offre à près de 844 résidents, en régime « ouvert », un abri mais aussi un accès direct à la ville et donc à des services sociaux, à des formations, des relations avec des communautés d’origine déjà installées dans la ville. Les enfants sont scolarisés dans les écoles des environs, les démarches administratives sont facilitées par la proximité de l’Office des étrangers et d’associations d’aide aux réfugiés de la capitale. Toutefois, faute de rénovation d’ampleur, les conditions d’accueil sont devenues – ou plutôt restées – très précaires dans certaines ailes du bâtiment.

« Le Centre d’accueil de Neder-Over-Heembeek ouvrira le 1er janvier 2019. Il présentera une capacité d’accueil de 750 lits, qui pourra être augmentée en cas d’urgence via des containers sur les terrains avoisinants. Elle rendra aussi possible de démanteler le Petit Château – qui doit urgemment être remplacé – afin de le fermer finalement et de le vendre » [1], annonce le secrétaire d’État à l’immigration, Theo Francken, début juillet 2017. Propriété de la Régie des bâtiments gérée sous la tutelle de Jan Jambon, le Petit Château connaîtrait donc ses dernières années de fonctionnement en tant que centre d’accueil.

Véritable lieu-dit, il structure encore l’identité d’un quartier initialement fort populaire. Ses abords connaissent déjà un long et profond processus de gentrification. Sa disparition risque de modifier le tissu urbain qui l’entoure, surtout en cas de vente à des promoteurs le rêvant en immeuble de standing ou en centre de congrès… D’autre part, à la lecture du projet du secrétaire d’État N-VA, le « aanmeldcentrum » n’est pas l’équivalent du Petit Château - ni par son projet fonctionnement ni par son caractère excentré.

Sous le Petit Château, coule le canal

« Ce n’est pas en laissant entrer chaque mois et toute l’année des centaines et des centaines de réfugiés politiques ou soi-disant politiques qu’on résoudra le problème », déclarait en 1986, le jeune ministre du budget du Gouvernement Martens-Gol, Guy Verhofstadt [2] pour justifier la création d’un « centre unique ». Auparavant, les demandeurs d’asile recevaient une allocation du CPAS et pouvaient trouver à se loger dans le privé. Par la suite, l’arrivée et l’installation des réfugiés seront à chaque fois plus réglementées, filtrées, contrôlées, comme le détaillent davantage d’autres articles de ce numéro de « Bruxelles en mouvements ».

Le gouvernement Martens-Gol choisit le Petit Château, situé en plein centre-ville dans ce qui était un centre de recrutement de l’armée, déménagé, un peu plus tôt, sur… le site de l’Hôpital militaire de Neder-Over-Heembeek…

Pendant 20 ans, le centre pour réfugiés était ceinturé de quartiers réputés pour des faits de délinquance (Petit Chicago), de prostitution (Alhambra), pour le commerce de gros et de détail de poisson (Vismet). Il s’installe aussi en bordure d’un canal en voie de désindustrialisation, processus initié courant des années 1970 : des entreprises de toutes tailles cessent leurs activités tandis que d’autres déménagent vers la périphérie bruxelloise. Peu à peu, les abords du canal ont perdu leur image de poumon économique au profit d’une identité de « croissant pauvre » de la capitale. Les environs comptaient aussi de nombreux bâtiments vides. En conséquence, la présence des demandeurs d’asile s’inscrivait sans heurt dans un tissu urbain dominé par des activités économiques productives, par le commerce informel et par l’habitat social et de transit où vivent bon nombre de personnes d’origine immigrée.

Aujourd’hui, la situation a résolument changé. Les quartiers avoisinants du Petit Château – depuis Dansaert vers Sainte-Catherine – ont fait l’objet de toutes les attentions – notamment via la rénovation urbaine des contrats de quartiers. Ils sont devenus des « spots attractifs » de Bruxelles. Les touristes et les chalands aiment à flâner dans leurs rues désormais habitées par une classe moyenne très aisée. Aux beaux jours, les bassins des Quais aux Briques et Bois à Brûler sont bordés d’étudiants trinquant joyeusement ou de familles dégustant des glaces artisanales. Et si les « nouveaux » et « anciens » habitants fréquentent le parc d’en face pour promener leur chien ou pour mener leurs enfants sur les jeux, les familles « Roms », elles, traversent rarement la rue pour se reposer sur les quais.

La Ville de Bruxelles, après être venue à bout de la réputation délinquante du « Petit Chicago » et avoir poussé les grossistes en poisson à déménager (1996), tente régulièrement d’éradiquer la prostitution du quartier Alhambra. Les tours du « Rempart des Moines » devraient être démolies prochainement et perdraient 104 logements sociaux sur les 310 existants au profit de logements moyen [3] La Porte de Ninove a commencé son grand chantier. Place Sainctelette -Yser, la Région bruxelloise souhaite développer « un musée d’art contemporain et moderne d’ampleur internationale ainsi qu’une série de fonctions complémentaires » [4] dans l’ancien Garage Citroën. Chaque été, son quai en contrebas accueille déjà Bruxelles-les-bains, une invitation à la balade qui peut continuer, de quais en bois exotiques en trottoirs aménagés, jusqu’à la rue Dansaert, la Bourse et le piétonnier. Le processus de gentrification connaît encore quelques frontières, quelques poches de résistances, quelques freins : des immeubles sociaux, la prostitution qui persiste dans le quartier Alhambra / Théâtre flamand. Côté canal, la flânerie est contrariée par le bruit de ligne 51 de tram, la circulation à double voie des boulevards et enfin, par le Petit Château et ses résidents qui ont parfois tendance à « tenir les murs » ou à attendre le passage d’un rabatteur pour travail informel.

Un déménagement régulièrement souhaité

Le départ du petit Château – et de ses 854 résidents « encombrants » – intéresse vivement la Ville, car d’après Yvan Mayeur, « il pose des problèmes dans le quartier » [5] (2014). Très régulièrement, la presse a relayé ses appels à fermeture : en 2013, en tant que président du CPAS « pour éviter un appel d’air à Bruxelles, étant donné la suppression des centres en Flandre et en Wallonie » [6] en 2015. « Le plus vieux, usé et encombré des centres, le Petit Château, reste en activité à Bruxelles. Indigne ! » [7]

L’annonce du déménagement sera faite par le bourgmestre f.f., Philippe Close. Le collège communal est favorable au déménagement du centre de Fedasil mais opposé à sa relocalisation à Neder-Over-Heembeek : « une solution aux problèmes du centre-ville aux dépens des quartiers nord de Bruxelles » [8] tout en se montrant intéressé par son rachat en vue d’en faire un équipement collectif – éventuellement une école, affectation qui participerait davantage à l’orientation résidentielle, de services et de loisirs qu’entendent donner les pouvoirs publics aux abords du canal. Si d’après une étude réalisée fin des années 1990, le Petit Château semblait, en comparaison des autres centres d’accueil de Belgique, bien intégré au tissu urbain et social de l’époque [9], sa présence dénote visiblement aujourd’hui avec les envies et projets de la Ville de Bruxelles et de la Région. Pour certains, les hommes et les femmes qui s’installent devant les enceintes du Petit Château « trompent juste l’ennui », « animent le quartier », « assurent une présence et un certain contrôle social ». Pour d’autres, ils sont sources de nuisances, d’insécurité ou « provoquent des ennuis dans le quartier ». Pour les pouvoirs publics, les petits boulots qui s’échangent à même le trottoir sont un premier pas vers une intégration économique future, une autonomie financière, aussi précaire soit-elle. Pour d’autres, ces jobs sont un soutien au travail au noir et à la traite des êtres humains…

Loin de la ville, loin des regards

Le projet de Francken vise-t-il un simple déplacement de l’infrastructure ? Pas tout à fait. Le communiqué complet présentant le projet avalisé par le Kern du gouvernement Michel et publié sur le site internet du secrétaire d’État – en néerlandais seulement – décrit une structure d’un tout autre ordre : un « aanmeldcentrum », un centre d’enregistrement.

Ce centre deviendrait le passage obligé pour les demandeurs d’asile avant de pouvoir circuler librement dans nos villes et nos communes. Ils y procéderaient aux démarches liées à leur éventuelle admission comme candidat réfugié : « Ils y seront enregistrés, y passeront un examen médical, y seront identifiés et éventuellement criblés par les services de sécurité et la police. Ces procédures prendront un certain temps » – non défini par le projet – et « c’est seulement à leur issue qu’ils pourront se déplacer à un endroit approprié vers les services d’accueil réguliers ». Entre-temps, le demandeur d’asile « sera observé, de sorte que les profils sensibles, ou tout autre problème, pourront être mieux identifiés » [10].

Le modèle « aanmeeldecentrum » existe déjà aux Pays-Bas. Les demandeurs d’asile doivent rejoindre le Centre Ter Apel – installé dans le nord du pays dans une ancienne base de l’OTAN. En 2016, les associations y ont dénombré plus de 4000 occupants. Son enceinte comprend un centre de premier accueil, des services médicaux, une annexe de l’équivalent de l’Office des Étrangers, un centre de « retour » (pour les expulsions) et de « départ » (pour les départs volontaires). Au bout d’une dizaine de jours, les demandeurs « recevables » sont orientés vers un autre centre d’accueil tandis que les autres sont enfermés et expulsés.

Pour appuyer le besoin de « screening », Theo Francken invoque une démarche « responsable » dans un contexte de menace terroriste… Il faut trier, trier, trier pour protéger la Belgique. Verhofstadt cherchait à trier les « vrais » réfugiés des « faux », venus « parasiter » notre généreux système de sécurité sociale. Théo Franken renchérit en ajoutant le spectre du massacreur : il s’agit de détecter le terroriste qui se cacherait derrière le profil du demandeur d’asile. La rhétorique est devenue purement sécuritaire avec des ressorts anxiogènes couverts d’outils techniques (screening, examen médical, enregistrements).

D’après son fonctionnement et ses objectifs, ce centre risque bien d’être un site d’où « on ne sort que très peu »… En outre, il sera localisé dans une zone moins urbanisée et donc moins desservie par les transports publics, moins fournie en services scolaires, administratifs et sociaux. D’autre part, sa situation sur un terrain militaire, loin du centre-ville, ne participe-t-elle pas à invisibiliser une question qui nous regarde pourtant tous : l’accueil des populations en recherche de refuge ? La Ville de Bruxelles n’est franchement pas favorable au déplacement du centre ouvert à Neder-Over-Heembeek et prône un lieu qui présenterait les mêmes avantages que la structure actuelle – « accessibilité en transport en commun, proximité avec les administrations fédérales et régionales, ainsi que de centres d’éducation permettant aux demandeurs d’asile de s’insérer au mieux dans notre société » [11].

Porter assistance ?

Le projet d’ « aanmeldcentrum » intervient dans un contexte de refonte complète du droit d’asile, dont le texte a été validé par la commission de l’Intérieur en juillet. En réaction, cinq associations, dont le Ciré et Vluchtelingenwerk Vlaanderen publient un communiqué dénonçant la légitimation « d’un recours massif à la détention des demandeurs d’asile et des personnes en situation irrégulière au travers d’une interprétation extensive de la notion de risque de fuite, la multiplication des procédures accélérées en réintroduisant la notion d’irrecevabilité et la possibilité d’expulsion rapide en réduisant les délais de recours, l’introduction de recours non suspensifs en contravention avec l’exigence répétée de la Cour européenne des droits de l’homme qui a condamné la Belgique à plusieurs reprises pour ne pas prévoir de recours effectif… » [12].

Le centre de tri n’est donc qu’un moyen d’atteindre les objectifs de contrôle des migrations du gouvernement Michel.

Kristiaan Borret, Maître-architecte de la Région bruxelloise, partisan de la multiplicité des fonctions des bâtiments et des quartiers, s’inquiète également du devenir du bâtiment et plaide pour une procédure de vente sous conditions, obligeant les acheteurs potentiels à définir leur projet de reconversion : « Qualité architecturale de la rénovation, qualité du programme aussi : qu’est-ce que le candidat acheteur compte mettre dans son bâtiment ? Est-ce que cela animera la vie publique ou au contraire maintiendra la fermeture de l’îlot ? » [13] Peut-être espère-t-il ainsi éviter les écueils de la réaffectation en logements de l’ancienne École Vétérinaire à Cureghem, qui constitue aujourd’hui une sorte de « quartier fermé » que ses nombreux voisins distinguent seulement à travers les grilles…

D’autre part, pourquoi ne pas maintenir le centre d’accueil pour réfugiés au Petit Château moyennant une solide rénovation ? Pourquoi faudrait-il encore et encore éloigner et centraliser les fonctions peu séduisantes vers les confins de la Région : fermer les établissements pénitentiaires de Saint-Gilles/Forest pour créer la méga-prison de Haren, déplacer le commerce de voiture de Cureghem vers Vilvoorde, déménager un centre d’accueil vers un site militaire de Neder-over-Hembeek… ? Pourquoi s’échine-t-on à déménager du centre-ville les activités qui ne répondent pas aux orientations d’une ville résidentielle, de loisirs, et pourvoyeuse d’emplois tertiaires ?

Notes

[1Theo Francken, « Uniek aanmeldcentrum voor asielzoekers op komst », 30/06/17 (site web personnel). Traduction C. Sénéchal avec l’aimable relecture de Éric Byl.

[2RTBF, Au nom de la Loi, 17/12/1986.

[3Voir Raf Custers, « Rempart des Moines, une cité de logements sociaux va disparaître à Bruxelles », Bruxelles en mouvements n°290, septembre/octobre 2017.

[5Le Soir, s.a, fév. 2015.

[6La Libre Belgique, Belga, oct. 2013.

[7BX1, Belga, déc. 2016.

[8Communiqué de Ph. Close via Facebook, 06/07/17.

[9S. Gsir, F.Scandella, M.Martiniello, A.Rea (2004) Les Belges francophones face aux demandeurs d’asile, Academia Press.

[10Theo Francken, « Uniek aanmeldcentrum voor asielzoekers op komst », 30/06/17 (site web personnel).

[11Communiqué de Ph. Close sur son compte Facebook, 06/07/17.

[12Communiqué de presse du Ciré, Un vrai débat démocratique, 04/07/17.

Études et analyses 2017

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Dernier ajout : 23 octobre.