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Éditorial

Des technologies disruptives, une économie de plateforme, un éco-système numérique, une smart-city, une good-mobility, une on-demand economy, un quartier revitalisé ou apaisé, un système upgradé, une gouvernance optimisée, une start-up durable…

Publié le lundi 29 janvier, par IEB

Notre quotidien est envahi de termes empruntés à l’anglais ou à d’autres champs lexicaux recouvrant d’un habit neuf les concepts usés d’un capitalisme impérieux, croisement de l’économie mondialisée et de la société de marché auxquels il convient de s’adapter sans relâche. Sous la nomenclature des figures – euphémisme, métaphore, mot-valise, oxymore… – la nouvelle langue atténue dans les termes la violence sociale dans les faits. La novlangue d’aujourd’hui utilise les mêmes ressorts que celle d’hier.

Du régime nazi du IIIe Reich, décrypté par Klemperer, à la propagande néolibérale de la Vème république, passée sous la loupe d’Eric Hazan, elle opère par destruction de l’esprit et de la culture. Elle épouse la rhétorique de la langue de bois, essorant les mots, les vidant de sens tout en s’emparant de nos esprits de façon écrasante. Une « OPA sur notre vocabulaire », dira Matéo Alaluf, dans ses chroniques qui déjouaient les pièges du prêt-à-penser. Une « propagande au quotidien », observera Eric Hazan dans son livre qui décode les tours et les détours de la langue néolibérale, omniprésente (totalitaire, pourrait-on oser). Les « pauvres » sont désormais des « gens de condition modeste », les « exploités » des « exclus », les « classes sociales » sont des « couches » sociales et les « cotisations » se transforment en « charges sociales ».

La novlangue néolibérale opère un double mouvement tel celui décrit dans « 1984 » d’Orwell : d’une part, elle substitue aux mots de l’émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission faisant disparaître tout un pan du vocabulaire nécessaire à la pensée. D’autre part, elle s’empare de certains mots pour les vider de toute substance à l’image du vocabulaire de l’« économie de plateforme » où l’émancipation en est réduite au trompe-l’œil : « participation », « collaboration », « liberté »,« horizontalité », « connaissance », « partage » ou « révolution » (numérique, bien entendu).

Les nouveaux acteurs de l’économie numérique, comme les aménageurs de la ville à leur suite, ont la bouche et la plume pleines de ces idiomes creux. Ils permettent de contourner le débat, de se parer des vertus de la modernité, de vanter un « progrès » biaisé qui ne souffre aucune remise en question, de formuler les pires oxymores (flexisécurité) et de justifier des mesures ou des aménagements qui ne bénéficient qu’à ceux qui les portent.

Nous n’aurions sans doute pas trop d’un numéro entier de Bruxelles en mouvements pour explorer les enjeux de l’utilisation de cette novlangue. Nous nous y attellerons dans les prochains mois. Pour l’heure, et pour introduire ce numéro dans lequel résonneront tous ces termes, en écho aux vagissements d’une horde de zombies, nous nous contenterons d’un petit lexique (im-)pertinent. Les définitions de mauvaise foi illustreront à propos les articles ci-après.

Définitions

  • Crowdfunding

    Tirelire numérique collective qui permet d’alléger le rôle subsidiant des pouvoirs publics en matière de projets sociaux et culturels et d’allouer les budgets vers des priorités de premier plan comme la construction d’un nouveau stade de foot ou d’un méga shopping center.

  • Disruption

    Vertu cardinale de l’économie 4.0 au nom de laquelle les apprentis schumpeteriens se livrent allègrement à la destruction créative des codes du travail, de l’éthique ou de l’environnement sous l’œil ému et bienveillant des responsables politiques. Exemple : Le start-uper en quête de « crowdfunding » et de « businessangels » markete son business sous un brand disruptif.

  • Durable

    Animal menacé à trois pattes, reconnaissable à sa démarche chaloupée résultant de la proéminence de sa patte économique par rapport à ses pattes environnementales et sociales. Il prospère dans des réserves locales protégées mais souffre du braconnage international.

  • Économie de plateforme

    La plateforme numérique est une sorte de ténia tentaculaire déployant ses bras et ses ventouses sur l’ensemble d’un secteur d’activité afin de l’asphyxier par un dumping social, d’en soutirer les profits marginaux, de monétiser le moindre échange et d’en contrôler le cours, aux dépens de victimes volontaires armées le plus souvent d’un téléphone intelligent.

    Exemple : « Avant l’arrivée du parasite, Tom faisait de l’auto-Stop pour rejoindre la gare. Depuis l’arrivée du parasite, Tom fait du co-voiturage et paye via son smartphone pour rejoindre la gare. »

  • Écosystème

    Système formé par un environnement (« incubateur de start up » ou « lab ») et par l’ensemble des espèces (« stakeholders », voir ce mot) qui y vivent, s’y nourrissent et s’y reproduisent. Le système est capable de s’auto-réguler via une sélection naturelle basée sur la mutation de certains de ses sujets en auto-entrepreneurs.

  • Good- (move, choice, partner, network…)

    La méthode Coué appliquée à l’aménagement urbain : « si je le dis, en anglais qui plus est, c’est que cela doit être vrai ». Le mot répété tel un mantra agit comme un pare-brise rose pour les navetteurs dans leur véhicule embouteillé : ils voient le trafic autrement et vivent désormais une mobilité apaisée (voir ce mot). Qui oserait par ailleurs remettre en cause un plan de mobilité dont toutes les composantes sont estampillées de bonté ? Faut-il que nous soyons « evil » ou « bad » ? Les hommes de peu de foi réciteront dix fois avec nous : « Le plan de mobilité goodmove est une good opportunity pour une good city ».

  • Maas (Mobility as a service)

    Intégration tarifaire et centralisation de l’information sur l’offre de mobilité qui vise à donner l’illusion que le réseau entier des transports s’articule autour d’ une origine et d’une destination commune incontournable : l’usager. Pour celui-ci, la mobilité n’est plus un droit, mais bien un service. Entendant cela, le reflet d’un dollar vient de s’imprimer sur la rétine d’un start-uper lambda : « si c’est un service, c’est donc qu’il y a de l’argent à se faire ! Vite, disruptons ! ». (voir start-up, disruption, économie de plateforme).

  • Mobilité inclusive

    Le Téléthon© de la mobilité : voiture balais recueillant tous ceux n’avançant pas assez vite ou efficacement dans le manège quotidien de la ville. Vos comportements de mobilité inefficaces seront recadrés paternellement, mais fermement, par les œuvres de charité des constructeurs de bagnoles. Car les besoins de mobilité d’une personne en chaise roulante, d’un migrant soudanais et d’une mère célibataire au CPAS méritent une approche similaire.

  • Smart City

    Antihistaminique à la mode qui permet de s’attaquer aux symptômes des dysfonctionnements urbains tout en permettant de repousser un traitement de fond. En faisant de l’information et de la communication ses principes actifs principaux, le traitement permet aussi de masquer les choix idéologiques et politiques posés en amont en faisant porter le chapeau à l’objectivité de la machine en aval. Certaines mauvaises langues parlent toutefois de placebo.

  • Stakeholder

    Victime volontaire du poker-menteur appliqué à la participation et la concertation. Le croupier (l’autorité publique) distribue aux stakeholders/joueurs (associations et autres autorités ou entreprises) sous un masque d’ouverture et de transparence, les plus petites cartes du paquet en gardant dans sa manche les atouts. Les joueurs mettent sur la table leur mise (stake), c’est-à-dire leur crédit et leur crédibilité, dont le croupier les dépouille aussitôt afin de s’en parer, sous les yeux d’un public tout ébaubi de tant de prise en compte du bien commun.

  • Start-up

    « P.M.E., entrepreneur, ça fait tellement 20e siècle, ça sent trop le commercial ou l’artisanal, il nous faut quelque chose de plus jeune, qui parle aux digital natives. » De cette brillante réflexion est née la start-up, petit organisme malingre aux joues roses et à la mèche blonde que sont prêts à s’arracher tous les responsables politiques, car sa seule vertu est son image photogénique. Elle ne doit son existence qu’à la spéculation financière et aux capitaux à risque et son espérance de vie ne dépasse pas celle d’un piéton sur l’E40 un soir de pluie. À moyen terme, sa survie ne sera possible qu’avec un dumping social, l’exploitation de ses travailleurs, l’écrasement de toute concurrence et la destruction du tissu économique local. (Voir disruption, économie de plateforme).

  • Quartier apaisé

    Zone territoriale débarrassée de toute nuisance. Jouxte, de manière générale, un quartier non apaisé ayant hérité du surplus voisin.

Bem n°292 - Janvier-février 2018

Bem n°292 - Janvier-février 2018

Dernier ajout : 20 avril.