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Derrière les lieux communs

Mohamed Benzaouia et Thyl Shadow – 24 avril 2017

Publié le lundi 24 avril, par IEB

Que peuvent nous dire les espaces publics bruxellois des visions politiques dominantes d’aujourd’hui et de l’état de notre démocratie ? Comment sont-ils façonnés, pour qui et à quelles fins ? Que nous disent ces territoires des problèmes politiques auxquels ils sont parfois sommés de répondre ?

En 1962, le penseur allemand Jürgen Habermas publie une thèse sur l’émergence d’une sphère publique bourgeoise dans l’Angleterre du 18e siècle. Lors de sa traduction en français, 16 ans plus tard, le terme allemand « Öffenlichkeit » du titre original, qui désigne la publicité au sens de « rendre public », n’est pas traduit de la sorte car la notion en français renvoie au sens commercial. C’est un terme entre-temps popularisé par les urbanistes et architectes qui sera utilisé par le traducteur : « L’espace public » [1].

Habermas décrit dans sa thèse comment l’urbanisation naissante coïncide avec la mise en tension de la sphère publique, jusque-là contrôlée par l’État. Des réunions ont lieu dans les salons et les cafés, où les bourgeois font usage de la raison pour critiquer le pouvoir étatique. Ces discussions et les débats politiques qui y ont lieu seront ensuite relayés par les médias naissants de l’époque. Cette sphère publique, valorisée comme le gage d’une bonne démocratie, n’en repose pas moins sur l’éviction de la plupart des membres de la société, à commencer par les femmes et les personnes issues des milieux populaires.

La notion même d’espace public signe le début d’une relation complexe entre ce terme symbolique, au singulier, et son pluriel, les espaces publics qui désignent l’ensemble des lieux physiques (publics ou privés) dans lesquels le public circule. Alors que l’espace public et l’espace domestique voient leurs frontières brouillées par l’apparition des médias de masse et d’internet, les espaces publics, eux, sont de plus en plus dominés par le monde marchand et le prisme sécuritaire. Mais dans les deux cas, il s’agit d’espaces de confrontation pouvant donner naissance à des pensées critiques.

Que met-on à la place ?

Les espaces publics sont souvent envisagés comme étant des « lieux de rencontre », où l’on peut mettre en pratique le « vivre ensemble ». Ils font de leur apparence policée la condition d’accessibilité à tous. Ils ne sont pourtant pas à l’abri – au mieux – de provoquer une cohabitation polie ou – au pire – d’opposer les « entre-soi » et les intérêts divergents.

La place est un des lieux les plus caractéristiques des espaces publics car elle multiplie les fonctions concrètes et symboliques : du marché à l’espace de jeu, de l’implantation de monuments aux rassemblements de contestation sociale.

Récemment, la place de la Duchesse de Brabant, à Molenbeek, a été rénovée dans le cadre d’un contrat de quartier. Ce processus a fait émerger des contradictions d’intérêts entre différents groupes d’habitants et de commerçants. Rappelons qu’il s’agit d’un quartier populaire où est installée depuis plus de 40 ans une population d’origine immigrée. Depuis se sont installés d’autres habitants, dont un premier groupe arrivé récemment, composé de personnes plutôt de classe moyenne et diplômées. Ces dernières défendent un espace public dégagé, et surtout sans voiture.

Ce qui n’est pas le cas d’autres habitants et commerçants qui veulent avoir leurs places de parking, et plus particulièrement deux épiciers qui ont besoin de garer leur camionnette pour décharger les fruits et légumes achetés au marché matinal.

Le premier groupe, bien investi dans le processus du contrat de quartier, y a défendu ardemment sa vision d’une place dénuée de voitures et d’un espace de convivialité. Les autres habitants et commerçants se sont organisés en fin de processus autour d’une pétition et de multiples pressions sur la commune pour faire entendre leurs intérêts.

Ce rapport de force a permis à quelques habitants et commerçants d’arracher un emplacement pour leur voiture ou camionnette. Une tension persiste encore aujourd’hui.

Cet exemple, choisi parmi d’autres, montre que derrière les espaces d’une apparente convivialité se cachent toujours des rapports de force et des intérêts différents. Tout comme l’espace public national ne se limite pas à l’espace médiatique, l’espace public local ne se limite pas aux dispositifs de participation politique mis en place par les institutions.

Touriste endogène

La Ville de Bruxelles annonce que son piétonnier redonnerait au citoyen la possibilité de se réapproprier l’espace public. Mais pour que l’espace soit public, il faut que celui-ci soit accessible à tous et non discriminant. Ici, la primauté de la fonction marchande sur les autres ne remplit pas les conditions pour que cela soit réellement un espace public. Si l’accessibilité du lieu peut être rencontrée (pour l’instant ce n’est pas gagné), le principe de non-discrimination, lui, est évacué. Car cet espace public est pris « dans un processus de privatisation de fait, puisqu’il devient de moins en moins accessible à tous ceux qui, à un titre ou à un autre, sont dépourvus des moyens d’en faire un usage autre que celui prescrit : celui d’une galerie marchande à ciel ouvert » [2].

Certes, les boulevards centraux ont toujours eu une vocation marchande et leur création sous influence Haussmannienne visait déjà à rendre la ville plus spectaculaire pour attirer le bourgeois flâneur, tout en reléguant les « indésirables » à la périphérie. Mais en interdisant toute possibilité de manifestation autre que commerciale, ce piétonnier n’est plus un espace public. À la place, on y crée une nouvelle urbanité factice sans aucune historicité, que l’on réduit à ses traits publicitaires les plus saillants (le « Beer Temple » par exemple), transformant les habitants en touristes dans leur propre ville.

Or, l’égalité d’accès à l’espace public et la primauté de certains intérêts (notamment publics et particuliers) qui s’y déploient sont des questions essentielles.

La multiplication des formes de « réappropriation de l’espace public » à Bruxelles s’inscrit depuis plus d’une dizaine d’années dans une démarche très peu spontanée, initiée tantôt par le privé, tantôt par le public mais toujours soutenue par des autorités territoriales. Souvent très médiatisées, les activités organisées vantent des qualités culturelles et citoyennes suffisamment vagues ou neutres que pour ne fâcher personne [3]. On est bien loin d’affichages libres, de rassemblements spontanés ou d’une conception de l’espace public pluriel, expérimental et critique.

Le droit de se rassembler dans l’espace public est soumis à des règles, généralement au motif du maintien de l’ordre ou de la tranquillité du voisinage. Coller une affiche, un autocollant, ou dessiner sur un mur sont passibles d’amendes, distribuer un tract un tant soit peu politique est susceptible d’une confiscation ou d’une arrestation administrative, alors qu’on tolère la diffusion de feuillets publicitaires. Nombre de parcs ferment leurs portes la nuit et tout nouvel espace de sport est grillagé et accessible à des horaires précis. Même les opérations purement événementielles de « réappropriation », gratuites ou payantes, n’hésitent pas à clôturer l’espace public et à toujours donner davantage de place aux entrepreneurs privés et aux publicités au détriment des différents acteurs collectifs à ancrage local (comités de quartiers, associations, lieux culturels…).

Cette uniformisation marchande produit de nouveaux espaces où les rassemblements événementiels simulent un « vivre ensemble » pacifié. Simulacre faisant office d’image de marque pour renforcer l’attractivité du territoire vis-à-vis des investisseurs et des habitants plus nantis. Pour les couches plus populaires et ceux qui ne peuvent et/ou ne veulent pas se conformer à leur rôle de client, il faut composer avec des espaces de plus en plus sécurisés, cadrés et contrôlés notamment via la vidéosurveillance. Pendant ce temps, l’agora, les lieux de délibération et de prise de décisions politiques, eux, restent bien à l’abri des regards.

Les chantiers silencieux de l’Europe

Un dispositif sécuritaire, c’est ce que vous trouverez si vous êtes parvenu à localiser l’entrée du Conseil Européen. Félicitations, vous avez déjoué embûches, obstacles et barrières pour y arriver. Vous avez traversé les autoroutes urbaines, les chantiers perpétuels du quartier Léopold et l’esplanade du Parlement européen où les rafales de vent vous poussent vers la sortie. Ni rencontre, ni confrontation, ni dialogue en ces lieux. L’espace physique est à lui seul à l’image de l’espace public européen : un parcours du combattant pour celui qui le cherche. L’incapacité du citoyen européen d’accéder aux positions des gouvernements et aux conflits qui les opposent empêche la constitution d’une pensée politique critique sur l’Europe.

Cet espace public faussement pacifié constitue l’horizon indépassable de la démocratie de marché qui impose sa loi. Mais cette vision séduit de moins en moins, et ses logiques marchandes et fonctionnalistes continuent d’engendrer l’atomisation des liens sociaux.

Plutôt que de la remettre en question, on préfère pointer les projecteurs sur ses dommages collatéraux dans les espaces physiques urbains : la fragmentation, le séparatisme, le repli sur soi (ou l’entre-soi), autant de signes du délitement de la « cohésion sociale » et du lien.

Attendre des espaces publics qu’ils agissent comme outil de pacification, c’est-à-dire qu’ils désamorcent les tensions sociales, c’est nier et masquer le fait que la ville est un terrain de luttes et de confrontation d’idées, de classes, de genres, etc. Attendre des espaces publics qu’ils « recréent du lien social », c’est faire peser sur le territoire les dysfonctionnements d’une société de plus en plus stratifiée et polarisée.

En permettant aux citoyens de se confronter à l’autre au-delà des frontières du foyer ou du quartier, les espaces publics peuvent et doivent redevenir des relais pour le débat public.

Notes

[1Habermas J. L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise (Trad. Marc de Launay), Paris, Payot.

[2Garnier Jean-Pierre, « Scénographies pour un simulacre : l’espace public réenchanté », Espaces et sociétés, 3/2008 (n° 134), p. 67-81. www.cairn.info.

[3Parmi ces activités, on peut citer : Bruxelles-les-Bains, Brussels Summer Festival, Apéros urbains, Nuit Blanche, Roller Parade, Fêtes des voisins…


Études et analyses 2017

Dernier ajout : 23 septembre.