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Dossier Bruxelles en mouvements possibles

Déplier une proposition

Publié le mercredi 31 août, par Chloé Deligne, Stéphanie D’Haenens

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À l’invitation des Éditions du Souffle, IEB s’est confronté aux propositions contenues dans leur ouvrage « Réouverture des Halles de Schaerbeek », parce qu’elles rejoignent l’attention que porte notre association aux enjeux sociaux des transformations urbaines.

L’ouvrage propose en effet de désenclaver les Halles par une « ré-ouverture » physique qui puisse porter de nouveaux désirs d’investir ce lieu. Il est question d’une appropriation du lieu par les gens des quartiers de Bruxelles Centre et Nord, issus de multiples cultures, grâce à une ré-organisation matérielle et programmatique des Halles autour de différents pôles pensés en écho aux réalités sociales et historiques, et qui permettent aux usagers de se saisir de questions qui les regardent. À ce titre, le « pôle colonial et postcolonial » envisagé est majeur ; il devrait initier un chantier énorme de mémoire, d’archivage et de prospection.

Le contre-projet comme aiguillon

L’exercice de confrontation à la proposition des Éditions du Souffle est stimulant à plus d’un titre, notamment en ce qu’il s’appuie sur un contre-projet, pratique à laquelle IEB est peu encline, lui préférant la critique constructive entre analyse et lutte, la mise en débat du devenir urbain. Souvent notre pratique « IEB-ienne » cherche plus à mettre en évidence ou à dénoncer avec les habitants les effets et conséquences des politiques urbaines sur leurs usages, leurs conditions de vie, qu’à faire des contre-projets où nous nous substituerions aux acteurs publics ou privés de l’aménagement urbain.

Si nous avons accepté l’invitation des Éditions du Souffle, c’est aussi parce que leur proposition fait le pari qu’un lieu culturel peut devenir un levier/moteur d’émancipation des habitants de différents quartiers. En cela, le contre-projet d’ouverture des Halles croise deux préoccupations de l’action d’IEB : la critique des effets concrets des politiques d’internationalisation, y compris leurs dimensions culturelles, et la vigilance portée aux dynamiques de gentrification. L’une n’étant pas sans lien avec l’autre.

Des usages de la culture

S’agissant de l’usage de la culture dans les politiques urbaines, on ne peut ignorer en effet qu’aujourd’hui elle fait partie intégrante des stratégies d’internationalisation qui cherchent à rendre chaque ville toujours plus « attractive » que sa voisine. Ainsi, sous couvert d’œuvrer pour la Culture, les métropoles luttent entre elles pour attirer les touristes, les élites internationales amatrices de culture et d’ambiance urbaine festive en y programmant de grandes manifestations culturelles et sportives, en y édifiant des constructions architecturales attractives, en y implantant des musées prestigieux et en y invitant en résidence, ou à demeure, des compagnies artistiques de renommée internationale. [1] En dépit des discours rassembleurs, ces politiques culturelles d’attractivité, qui font partie du city marketing, s’adressent rarement aux habitants en place, aux groupes moins favorisés, voire complètement précarisés, qui peuplent les villes. Pire, elles viennent en déstructurer les lieux de vie, les repères identitaires ou communautaires [2], présentant une Culture universalisée comme un remède miracle pour créer de la mixité, de la cohésion, et de l’emploi grâce aux « industries culturelles et créatives » qu’elles emmènent généralement dans leur sillage. Or, la « mixité sociale », mot d’ordre utilisé dans de nombreux contextes, prépare davantage les territoires à conquérir pour/par de nouveaux habitants issus d’une nouvelle classe dite « créative » plutôt qu’elle n’assure la mise en valeur de l’hétérogénéité des quartiers populaires [3].

À ce titre, le label de « capitale européenne de la culture », attribué depuis 1985, a permis une accélération de l’uniformisation, voire de l’embourgeoisement des villes. « Là où la brutalité des pelleteuses aurait cristallisé les résistances, les festivités, parées de l’aura inattaquable de ‘la Culture’, plongent les habitants dans un état de stupeur : elles ne laissent d’autre choix que de participer ou se taire. » [4]

Point aveugle

La Réouverture des Halles qui cherche à asseoir la puissance des gens des quartiers populaires de Bruxelles, fait de mélanges et d’hybridation, doit encore réfléchir ses effets sur le quartier : c’est pour le moment son point aveugle. Donner des espaces aux expressions culturelles et ouvrir des bâtiments sur leur environnement ont certainement une importance à l’échelle d’un quartier et de ses communautés pour stimuler une envie de découverte d’un lieu, l’occupation d’un espace, la rencontre entre habitant-e-s,... mais comment assurer que ces dynamiques neuves ne se retourneront pas contre les intentions du projet ? Par exemple, parce que les « usagers » se révéleraient finalement différents ou moins divers que ceux qui étaient « attendus » ? Ou parce que ceux qui piloteraient le projet le feraient lentement dériver ? Ou encore parce que les dynamiques (de services, de commerces,...) qui se créeraient éventuellement autour des Halles réouvertes auraient des effets repoussoirs pour certaines catégories d’habitants du quartier ? Il nous semble à tout le moins que la construction de ce nouveau lieu exige davantage de mise en débat avec les habitants à qui la proposition s’adresse, qu’elle nécessite qu’on pense aussi les agencements humains du lieu, son fonctionnement, et les dynamiques urbaines dans lesquelles elle s’inscrit. Mais dire cela c’est peut-être revenir à notre pratique atavique qui ne peut s’empêcher de penser les logiques de transformations urbaines au-delà de l’échelle stricte d’un lieu, pour les inclure dans celles des voisinages, des territoires et des politiques urbaines. Ainsi, dans le cas des quartiers populaires, IEB a tendance à militer et lutter pour des politiques sociales redistributives à l’échelle de la ville et à insister sur la nécessité des alliances entre groupes sociaux pour y parvenir.

Il nous semble donc essentiel de coupler les stratégies culturelles à celles du logement, pour que celui-ci reste accessible, de qualité et garanti, et à une politique des services publics qui équipe les quartiers de crèches, d’écoles, d’espaces ouverts (parcs, plaines de jeux, terrains de sport,...), de transports collectifs,...

C’est entre autres pour cette raison – le questionnement sur le point aveugle des dynamiques potentielles du quartier après réouverture des Halles – que, dans ce numéro, nous avons décidé de déplier la proposition des Éditions du Souffle avec divers acteurs des secteurs artistiques et associatifs/éducatifs (socioculturel et éducation permanente) habitués à négocier le rôle et la place de la Culture à Bruxelles [5]. Qu’en disent-ils, qu’y voient-ils comme radicalités, comme écueils, comme promesses ? Ce faisant, nous retombons aussi sur une de nos raisons d’être : l’émulation de la délibération urbaine.

Chloé Deligne et Stéphanie D’Haenens
Inter-Environnement Bruxelles

Notes

[1Étude en vue de l’élaboration d’un Plan culturel pour Bruxelles, Rapport final, mars 2013 – commanditée par la Commission communautaire française de la Région de Bruxelles-Capitale, services des Affaires socioculturelles, supervisée par l’Institut de sociologie de l’ULB (Groupe de Recherche sur l’Action publique) et le Centre d’études sociologiques des Facultés universitaires Saint-Louis.

[2« Souhaitant soigner l’image de ses quartiers comprenant la chaussée de Wavre, la place Saint- Boniface et ses alentours, la commune d’Ixelles envisage de rebaptiser le ‘Matonge’ en ‘Quartier des Continents’ », Le Soir, Patrice Leprince, 26 mai 2016.

[3« Travestir la gentrification en ’mixité sociale’ est un très bon exemple de la manière dont la réalité du processus s’est effacée au profit d’une rhétorique discursive, théorique et politique qui évince systématiquement toute forme de critique et de résistance », Matthieu Giroud, « Mixité, contrôle social et gentrification », La Vie des idées, 3 novembre 2015.

[4La fête est finie, un film de Nicolas Burlaud, 72 minutes, 2014. Le film revient sur l’année 2013, quand Marseille fut élue « Capitale Européenne de la Culture » et porte un regard critique sur l’opération, sur son utilisation comme accélérateur des processus de mutations urbaines qui redessinent la ville.

[5IEB s’était déjà intéressé aux politiques culturelles à Bruxelles dans un précédent numéro. À l’époque, intrigués par la proposition inédite des réseaux artistiques bruxellois francophones et néerlandophones d’un Plan culturel pour Bruxelles, nous avions rassemblé divers acteurs concernés pour les faire discuter des enjeux/visées d’un tel plan. « La culture à Bruxelles : les artistes tirent leur plan », Bruxelles en mouvements n°237-238, juin 2010.

BEM n°283 – Juillet-août 2016

BEM n°283 – Juillet-août 2016

Dernier ajout : 30 septembre.